‹ L'EspagneChapitre 132 sur 287 · UNE FAMILLE DE DANSEURS NOMADES · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE DE DANSEURS NOMADES

souvenir de la danza de espadas, et des danses militaires de ces vaillants Celtibériens qui ne pleuraient leurs guerriers que lorsqu'ils étaient morts en combattant.

Disons, pour terminer, qu'il n’est pas une seule partie de l'Espagne qui n’ait sa danse favorite, pas une province dont l'air national ne fasse battre le cœur des habitants : le Gallego et l’Asturien sont aussi passionnés pour leur Muyñeira et leur Danza prima que l’Andalou pour sa Bondeña et le Manchego pour ses Sequidillas. Le charro de Salamanque et le zdngano de Valladolid tressailliront toujours au son du pandero et des castagnettes, et aucun Murcien ne restera

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rement à Séville. Les étrangers qui ont séjourné quelque temps dans la capitale de l’Andalousie n'ont pas manqué d'entendre parler des Seises de la cathédrale, ou de les y voir exécuter leurs pas, s'ils ont assisté aux fêtes de l’'Octave du Corpus ou de la Conception.

Avant de parler des .Seëses, disons que l'usage des danses religieuses est très-ancien en Espagne : dans un pays si riche en théologiens et en casuistes, les danses de ce genre ne pouvaient manquer de défenseurs. Aussi les uns, remontant aux temps bibliques, citent Marie, sœur de Moïse et d’Aaron, et la fille de Jephté, sans oublier, bien entendu, le roi David dansant devant l'Arche. D'autres rappellent ce passage du Lévitique qui ordonne aux Hébreux de prendre des palmes vertes et de danser dans le sanctuaire, en signe de réjouissance. Viennent ensuite plusieurs Pères de l'Église, notamment saint Grégoire de Nazianze, qui permit à l’empereur Julien les danses religieuses à l’exclusion de toutes les autres; puis saint Basile, qui assure qu'il n’est pas de plus grand bonheur sur la terre que d’imiter la danse céleste des anges (tripudium angelorum).

Saint Thomas de Villeneuve rapporte que de son temps on dansait devant le Saint-Sacrement dans les églises de Séville, de Tolède, de Yepes et de Valence ; et il approuve cet usage, quoique le pape Zacharie, plusieurs siècles avant, eût défendu les danses dans les églises, les cimetières et les processions. Au seizième siècle, le cardinal Ximénès rétablit dans la cathédrale de Tolède l’ancien usage des messes Mozarabes, pendant lesquelles on exécutait des danses dans le chœur et dans la nef. Le P. Mariana, plus sévère, blâme les compositions dévotes mêlées d’entremeses inconvenants et de danses déshonnêtes, introduites à son époque dans les églises; ces espèces de représentations, qu'on appelait /arsas santas y piadosas, — des farces saintes et pieuses, —s'étaient introduites, ajoute le célèbre historien, jusque dans les couvents de religieuses ; c’est pourquoi il demande que ces danses soient préalablement soumises à la censure ecclésiastique.

« En 1562, raconte Castil Blaze, les Pères, assemblés en concile dans la ville de Trente, sous la présidence du cardinal Hercule de Mantoue, après avoir invoqué l'Éternel et demandé les lumières du Saint-Esprit pour être suffisamment éclairés sur les questions importantes qu'ils allaient résoudre, convinrent, par une délibération authentique et solennelle, dûment enregistrée et signée, que ce qu'ils pouvaient faire de mieux avant de se mettre à l'ouvrage, était de donner une fête galante aux dames, digne en tout de la magnificence des princes de l’Église. Philippe I, roi d'Espagne, assistait au concile, et la fête lui fut dédiée. Les dames de Trente et des environs, les aimables Haliennes que l'ouverture du concile avait amenées, y parurent avec le plus brillant éclat. Le souper fut délicat et somptueux, le bal enchanteur ; la fête mérita les applaudissements de Philippe IL. Ce prince y dansa, de même que les cardinaux, les prélats, les docteurs en théologie que le concile rassemblait, Le divertissement se prolongea très-avant dans la nuit, et la gaieté la plus aimable vint l'embellir, Le cardinal Pallavicini, historien du concile de Trente, ne

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LES DANSES RELIGIEUSES. | air

donne pas de plus grands détails; il ne dit point si les Pères de l’Église dansèrent la gaillarde ou la gavotte, la courante ou la bourrée. O0 dom Calmet! dom Calmet, pourquoi faut-il que tu n’aies point assisté à cette fête ? »

Des ballets ambulatoires furent donnés autrefois en Portugal, à l’occasion de la canonisation de saint Charles Borromée. Des fêtes du même genre furent aussi célébrées en Espagne en honneur de saint Ignace de Loyola, et offrirent un très-curieux mélange du sacré et du profane. Un auteur raconte avec beaucoup de détails les représentations qui eurent lieu, et dans lesquelles figurèrent les principaux événements de la guerre de Troie, sans oublier le fameux cheval de bois. On vit ensuite paraître les peuples des diverses nations, vêtus des costumes de leurs pays, et qui se mirent à exécuter un ballet très-agréable à voir. Ce ballet se composait de quatre troupes ou quadrilles représentant les quatre parties du monde. Une des danses de cette fête É obtint, à ce qu'il paraît, un succès particulier : elle était exécutée par des enfants de huit à dix ans, déguisés en singes, en guenons et en perroquets.

On exécutait autrefois en Galice, le jour de la Fête-Dieu, un pas religieux qu'on appelait la Pela : un jeune garçon, très-richement habillé, était perché sur les épaules d’un homme de haute taille, qui dansait en le portant en tête de la procession. Au dix-septième siècle, le jour de la fête de plusieurs saints, on donnait encore dans certaines provinces de l'Espagne, notamment dans la Catalogne et le Roussillon, des représentations de mystères accompagnées de danses religieuses. Des cérémonies de ce genre avaient aussi lieu en France, si l’on en croit le père Ménestrier, qui assure en avoir vu de son temps dans quelques églises. Le jour de Pâques notamment, les chanoines et les enfants de chœur se prenaient par la main et se mettaient à danser en chantant des hymnes de réjouissance ; quelquefois aussi, les prêtres et le peuple dansaient en rond dans le chœur.

Un voyageur qui parcourait l'Espagne au commencement de ce siècle raconte qu'il a vu jouer à Séville Ze Légataire universel de Regnard, le jour de l’Assomption, et il cite textuellement l'affiche qui était ainsi conçue : « À l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, ete., ete. C'est à son profit et pour l’embellissement de son culte que les comédiens de cette ville joueront une très-plaisante comédie, le Légataire universel. Le célèbre Romano dansera le Fandango.»

Les Villancicos, poésies destinées à accompagner certaines danses, remontent fort lom. Un poëte espagnol de la fin du quinzième siècle, Lucas Fernandez, publia les Ve//ancicos para salir cantando y bailando, c'est-à-dire pour aller chantant et dansant : le Christ, la sainte Vierge, les Anges, les Bergers, jouent le principal rôle dans ces vers pleins de naïveté; quelquefois les chanteurs s’habillaient en bergers ou en villageois, notamment aux fêtes de Noël. Ces vers naïfs nous reportent à plusieurs siècles en arrière : on croirait entendre le prologue d'un mystère du quinzième siècle. Ces souvenirs du temps passé se retrouvent souvent en Espagne : on sent qu'on est dans un pays attaché à ses vieilles traditions religieuses. Un autre couplet de Seguidilla met en scène les Gitanos, qu'on ne s'attendait guère à voir figurer à la naissance du Christ :

En el portal de Belen

Gitanitos han entrado,

Y al niño recien nacido

Los pañales le han quitado.

Picaros Gitanos,

Caras de aceitunas,

No ban dejado al niño

Ropa ninguna.

La

Éstrémadur canoniques.

De Jesus el nacimiento E% 1 dr: $ FT

Se celebra por dé-quier : HE HENRI ARE NUE A

.Por d6-quier reina el contento, Par PAT

Por d6-quier reina el placer. ft EM es s / «La naissance de Jésus — Se célèbre en tout lieu : — En tout lieu règne la joie, — En tout lieu règne le Lun »

Puis, après de nouvelles danses, le chœur reprit, et chanta d’autres coplas, dont voici la der-

nière :

À tan bello dia - No falta alegria :

Ni el dulce turron, . Ni el manzanilla ; Ni à mi, morenilla, Tu fiel corazon.

«A un si beau jour — L’'allégresse ne manque pas : — Ni le doux nougat, — Nile vin de Manzanilla, — Ni à moi, ma brunette, — Ton cœur fidèle, »

Les castagnettes redoublèrent, et, après un pas des plus animés, le chœur reprit :

Celebremos la alegria De la Madre anjelical, Al mirar Ilegado el dia De su parto virjinal.

« Célébrons l'allégresse — De la Mère angélique, — En voyant arriver le jour — De son enfansement virginal. »

Revenons aux Seses dont nous avons dit quelques mots : c’est le nom qu'on donne à des enlants de chœur de quelques cathédrales, dont l'emploi principal consiste à figurer comme chanleurs, aussi bien que comme danseurs, dans certaines cérémonies religieuses. On les avait autrefois appelés /os seises, — les sir, — à cause de leur nombre ; bien qu'aujourd'hui ils soient plus nombreux, leur ancien nom s'est conservé. Quelquefois aussi on les appelait les Miños cantorcillos. — les petits chanteurs. — La danse des Seises est un souvenir des anciennes representaciones et danzas qui, au moyen âge, accompagnaient, dans les principales villes d'Espagne, les processions de la Fête-Dieu. Une bulle du pape Eugène IV, datée de 1439, autorisait les danses des seises 3 il paraît qu'un archevêque de Séville, dom Jaime de Palafox, essaya de les supprimer, les trouvant peu compatibles avec le respect dû au Saint-Sacrement, Le chapitre, qui n'était pas du même avis, fréta un navire, et les Seises, accompagnés du Maestro de capilla, s'embarquèrent pour Rome, afin de montrer au souverain Pontife que leurs costumes et leurs danses ne faisaient qu'augmenter l'éclat des solennités religieuses. L'archevèque de Séville avait déjà fait tout son possible pour obtenir la suppression des danzas qui s'exécutaient, aux frais de la municipalité,

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