‹ L'EspagneChapitre 135 sur 287 · UNE CORRIDA À LA PORTUGUESA. PRE · texte numérisé non relu

UNE CORRIDA À LA PORTUGUESA. PRE

cice dans plusieurs eaux-fortes de sa toromaquia. Don Joaquin montait un superbe ginete andalou, au poil noir et luisant, à la crinière épaisse et à la longue queue retombant jusqu'à terre. Il piqua des deux vers le taureau, et le frappa sur le mufle de son rejoncillo, qui vola en éclats, car ces lances, faites d’un bois blanc très-fragile, se brisent au moindre choc, et ne font qu’exciter l'animal sans le blesser. Le taureau irrité voulut se venger ; mais le caballero, dont le cheval était admirablement dressé, l’évita par une habile volte-face, et fit un temps de galop pour aller prendre un nouveau rejoncillo qu'un m020 lui tendait. Il brisa ainsi plusieurs lances, en dirigeant son cheval avec une si grande habileté, que le taureau ne put latteindre une seule fois; puis il se retira à reculons en saluant tranquillement, aux applaudissements de la foule.

Le caballero en plaza ne fut pas plutôt sorti, que nous vimes s’avancer dans le cirque huit pegadores portugais ; on les appelle ainsi du mot pegar, qui signifie littéralement co/ler, parce que leur spécialité consiste à saisir fortement le taureau et à se coller à lui, pour ainsi dire, de manière à l'arrêter instantanément d brazo partido, par la seule force du bras. Le costume des pegadores se composait d’une culotte courte retenue par une large ceinture de couleur, d’une veste d'indienne à ramages qui paraissait avoir été taillée dans de vieux rideaux, et d’un long gorro de laine assez semblable à la coiffure des pêcheurs catalans. Ils commencèrent à provoquer le taureau en gesticulant et en criant ; l’animal ne tarda pas à répondre à leur appel, et au moment où il allait fondre sur eux, nous les vimes élever en l’air le bras droit, et l’abattre rapidement sur le dos du taureau. En même temps, un pegador saisissait l'animal par la queue, et un autre s'assevyait sans facon entre ses deux cornes. Tout cela avait à peine duré quelques secondes, et le taureau s'arrêta comme galvanisé. Les pegadores le maintinrent immobile quelques instants, et le lâchèrent tout à coup sur un signe du président. Nous vimes alors paraître Gorrito, suivi de quelques chulos. C'était un homme de petite taille, vêtu du costume traditionnel des espadas ; ses échasses, qui élevaient ses pieds de plus d’un demi-mètre, étaient solidement attachées à ses jambes, de sorte que s'il avait fait un faux pas, il n'aurait pu se relever qu'avec la plus grande difficulté ; mais nous le vimes bientôt courir avec agilité et nous n’eûmes plus la moindre inquiétude sur son compte. [se dirigea d’abord, suivant l'usage, vers la loge du señor presidente pour ofrecer el brindis, ou lui porter le toast d'usage. Son discours achevé, Gorrito jeta sa montera en pirouettant sur ses échasses, et s’élança résolüment vers son adversaire. Après quelques pases de muleta, c'est-à-dire après avoir fatigué le taureau en agitant devant ses yeux le petit drapeau rouge des espadas, À tua la pauvre bête d’une fort belle estocade.

Au bout de quelques minutes d’entr'acte, les c/arines recommencèrent leur fanfare, et la cuadrilla des Andios fit son entrée au milieu des quolibets du peuple, car ces prétendus Indiens étaient tout simplement des nègres, et les Andalous professent pour les negritos un mépris tout particulier. C’est en vain que l'affiche les annonçait comme des sujets du roi de Congo, du roi Fulani, et autres princes de fantaisie ; le publie refusait de les prendre au sérieux, On les avait affublés des costumes les plus grotesques : leurs couronnes et leurs ceintures de plumes rappelaient exactement certaines enseignes et les prétendus sauvages qu’on voit dans les baraques des foires. Les negritos, au nombre de cinq, allèrent, sans se déconcerter, s'asseoir sur des chaises de paille placées à quelques pas de la porte qui devait donner passage au second taureau ; ils tenaient à la main leurs re/oncéllos ; derrière eux étaient rangés debout, vêtus comme des laquais de comédie, et coiffés d’un tricorne de oénéral au sommet duquel se’ balançait un long panache, les caporales, qui commandaient aux /ndios, et devaient au besoin les appuyer; ils étaient

armés de ejoncillos, et tenaient à la main gauche un éventail de papier rose. La porte s'ouvrit enfin, et le taureau fondit sur les nègres qui lui barraient le passage ; cependant les malheureux tinrent bon, et n’abandonnèrent leur poste qu'après avoir employé leurs reoncillos. Ce fut alors une comédie qui porta au plus haut point l’hilarité du. public : les nègres, soulevés comme des plumes par l'animal furieux, volaient en l'air pêle-mêle avec les chaises ; mais, à peine retombés sur le sable, ils s'empressaient de se pelotonner en boule, et restaient ainsi sans faire le plus léger mouvement, car ils savaient que les taureaux s’attaquent de préférence aux objets qu'ils voient remuer. Néanmoins, quelques-uns reçurent de terribles horions, au plus grand contentement des spectateurs ; mais ils se laissaient rouler sans changer de position, exactement comme un hérisson qu'on pousse du pied, et qui demeure en boule ; et cela durait ainsi jusqu’à ce que le taureau, las d’exercer sa furie sur un objet inerte, quittât un nègre pour passer à un autre. Heureusement pour les infortunés negritos, les pegadores reparurent et mirent fin à leur supplice, en abaissant leurs bras vigoureux sur le taureau, qu'ils arrêtèrent comme le précédent, et qui fut tué quelques minutes après par un espada de Madrid, nommé Ricardo Osed. Ce toréro fut hué et sifflé par le public, en sa qualité de madrileño ; car il existe, au point de vue tauromachique, un antagonisme prononcé entre les Andalous et les Madrilènes. Pendant l’entr'acte reparurent les Indios que nous croyions moulus à la suite des coups sans nombre qu'ils avaient reçus ; mais il paraît que l’habitude les rend insensibles, car ils firent leur entrée en dansant la sopimpa, un pas nègre dont l'orchestre marquait le mouvement saccadé. Ils exécutèrent ensuite d’autres danses de leur pays, telles que le cucullé et le tango americano. Les malheureux ne gagnent, dit-on, qu'un duro par jour pour recevoir tant de horions, et leur corvée n'était pas finie ; en effet, nous les vimes prendre position de nouveau pour attendre le taureau ; seulement, il ÿ eut une variante : au lieu de s’asseoir sur des chaises, ils se placèrent à genoux devant la porte du foril; mais le résultat fut exactement le même pour leurs côtes. Au moment où l’on se disposait à lâcher le troisième taureau, entrèrent dans le cirque des garçons de service qui roulaient une barrique ouverte d'un côté : après l'avoir placée debout à l'endroit même où les nègres avaient attendu le taureau, ils s’enfuirent à toutes jambes, et nous vimes entrer une jeune fille, Maria-Rosa Carmona, surnommée /a intrépida Portuguesa. L'intrépide Portugaise, quitenait à chaque main des 4anderillas avait pour costume une petite veste dans le genre de celles qu'on appelle des zouaves, un jupon court très-bouffant et un large pantalon à la turque noué au-dessus des chevilles ; elle portait fort crânement une petite toque à plume, d'où s'échappait une abondante chevelure. Après avoir salué l'assemblée, elle sauta lestement dans la barrique, où elle se blottit, ne laissant sortir que sa tête, et les mains armées des banderillas. Le laureau ne fut pas plutôt ché qu'il s'élanca vers la barrique ; mais au moment même où il baissait la tête pour la renverser, Maria-Rosa lui appliqua une 4anderilla sur chaque épaule. La barrique cependant fut renversée, et le taureau, la poussant avec ses cornes, la fit rouler sans eflorts, comme ferait un Jeune chat en jouant avec une bobine. Il se dirigea ensuite vers les pegadores qui l'attendaient de pied ferme, et l'arrêtèrent sans broncher, Pendant qu'ils le tenaient immobile sous leur vigoureuse étreinte. la Portugaise sortit de son tonneau, et saisissant l'animal par les cornes, elle s'enleva rapidement à la force des poignets et resta ainsi suspendue pendant quelques instants. Les pegadores ne lâchèrent pas prise, et l’un d’eux, posant sa tête sur celle du taureau, se tint en équilibre, les jambes en l'air, sans faire le plus léger mouvement. Aussitôt que le pegador eut quitté sa dangereuse position, les #020$ apportèrent une selle et une bride, et se mirent à harnacher le taureau comme s’il se fût agi d’un cheval : opération qui ne se termina pas sans de violentes protestations de la part du patient. Un des pegadores enfourcha ensuite cette monture d'un nouveau genre, et armé d'un rejoncillo orné de rubans, il courut à la rencontre d'un second taureau qui venait d’être introduit dans le cirque. Après avoir fait quelques

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TERESA BOLSI, TORERA ANDALOUSE (page 431).

LA Gorrito, sans ie offrit ù ee dr de ha une ses Se ‘51 ils voulaient venir prendre sa place dans l'arène ; mais aucun ne jugea à propos d'accepter cette offre.

Ceci nous fit penser à une anecdote connue en Espagne. Un jour que Maiquez, un acteur autrefois

célèbre, croyait avoir à se plaindre d’un picador, trop prudent suivant lui, et qui restait trop près de l'enceinte, il se mit à l’accabler des injures les plus grossières, comme font souvent les habi-

tués des courses de taureaux : « Salga usted mas ! Altoro, cobarde! » — «Avancez-vous davan- ‘age! Au taureau, poltron! » criait Maiquez, qui voulait que le pécador, contre toutes les règles

de la prudence, poussât son rocinante à los medios, c'est-à-dire jusqu’au milieu de l'arène.

« Señor Maiquez, s'écria le picador impatienté en se retournant vers l'acteur, je ne suis pas comme vous, moi: Æsoes de veras! je joue pour tout de bon!»

Les negritos, que les Andalous appelaient aussi /os Mongoles, les Mogols, attendirent le Ho nier taureau à sa sortie; ils se placèrent de nouveau à genoux, et se laissèrent consciencieusement tourner, retourner et jeter en l’air. Heureusement pour eux, deux picadores ntervinrent et firent diversion ; puis arrivèrent les banderilleros, qui placèrent leurs trois paires de banderillas, nombre réglementaire. Le clarin sonna enfin /a mort du taureau : la {oreras'avança avec une désinvolture parfaite vers la loge présidentielle, et, après avoir adressé le 4rindis, se dirigea résolûment vers son adversaire. Teresa Bolsi, — ainsi se nommait la forera, — était une jeune femme de vingt-huit à trente ans, brune, bien proportionnée, aux traits pleins d'énergie; son costume, qui rappelait celui des barlarinas de théâtre, se composait d’un corsage décolleté et d'une jupe courte à volants, qui laissait voir des jambes robustes emprisonnées dans des bas de soie couleur de chair: une abondante chevelure noire, retenue par une résille, s’échappait d'une montera pareille à celle des Zoreros. Teresa commença par quelques suertes de capa dont elle se tira à son honneur, et après avoir fatigué le taureau avec son manteau de soie et sa #uleta rouge, elle le céfa pour le recevoir à la mort, comme disent les gens du métier; quelques instants après, la bête farouche, frappée d’une superbe estocade à la verônica, c'est-à-dire de face, gisait aux pieds de la torera, qui saluait le public de sa montera, pour le remercier des applaudissements qu’il lui prodiguait.

La grande corrida d la porltuquesa avait obtenu un succès si complet que l'empresario ne tarda pas à en annoncer une seconde; le progrimme nous promettait de nouvelles merveilles, mais nous résistâmes à ces séductions tauromachiques, impatients que nous étions de visiter Cordoue et sa mosquée. Nous dîmes donc adieu à la Giralda et à Séville l’enchanteresse, la ercantadora Sevilla, noble et riche parmi les cités d'Europe, /a sal de Andalucia — a grâce de l’Andalousie, — que Calderon a aussi appelée gala de las ciudades. Un Espagnol plus illustre encore, l’auteur du Quijote, a chanté cette « Rome triomphante, pleine d'intelligence et de richesse » :

« Roma triunfante en änimo y riqueza. »

Cependant nous ne voulûmes pas quitter Séville sans avoir visité les belles Aaciendas des environs, vastes bâtiments qui servent à la fabrication de l'huile produite par les oZvares des

grandes plaines situées entre Carmona et Alcalä. Au point de vue pittoresque l'olivier est un arbre triste, gris, et dont l'effet n’est pas heureux dans le paysage. Ce qui contribue encore à rendre son aspect plus froid et plus monotone, c’est que les olvares sont FOUJOUTS plantés avec une symétrie parfaite; cet usage est tellement absolu, que le verbe o/var signifie planter des arbres en ligne droite. Les aceitunas sevrllanas, très-recherchées aujourd’hui dans toute l'Espagne, étaient célèbres dans l'antiquité : les gourmets romains faisaient venir pour leurs festins les o4væ bæricæ. Pline le Jeune, pour décider un de ses amis à accepter son dîner, lui promettait de lui servir des olives d’Andalousie. Les plus renommées sont celles qu’on nomme acatunas de la reina : elles dépassent quelquefois la grosseur d’un œuf de pigeon. Les zorzaleñas, au contraire, appelées ainsi du nom d’une espèce de merle qui en est très-friand, sont rondes et de la grosseur d’une cerise. Les Espagnols, toujours sobres, le sont surtout quand il s’agit d'olives : Aceztunas, dit un proverbe bien connu, una es oro, dos plata, y la tercera mata : une, c'est de l’or ; deux, c'est de l’argent, et la troisième vous tue. Suivant un autre proverbe, si les olives sont très-bonnes, on peut aller jusqu’à la douzaine : Aceituna, una; y si es buena, una docena.

La récolte des olives, — aceitunada, — se fait en automne ; les paysans, aidés de leurs familles, recueillent le fruit dans des cofines de jone, et en chargent ces beaux et vigoureux ânes d'Andalousie, qui portent facilement leurs seize &rrobas (plus de 200 kilogrammes). On met les olives, avant de les presser, dans une vaste pièce qu’on appelle /4 truja, et l'huile est déposée dans de grandes #najas de terre qui rappellent les amphores romaines, et qui se fabriquent à Coria del rio. L'huile d'Espagne a chez nous une triste réputation, et inspire d’ordinaire une certaine répugnance aux étrangers ; les Espagnols, au contraire, la préfèrent à la nôtre et à celle d'Italie, qui leur paraissent trop fades. Laissons la question indécise, car c’est affaire de goût.

Nos visites aux haciendas et aux olivares terminées, le moment était venu de dire adieu à Séville : nous nous dirigeâmes done, non sans regret, vers la gare du chemin de fer, située entre la Puerta de Triana et la Puerta Real. Longtemps encore nous pûmes voir la Giralda et sa statue de bronze se détacher sur le ciel, dorées par les rayons d’un soleil matinal. Quand nous cessämes d’apereevoir la vieille tour arabe, le train longeait encore le Guadalquivir : les bords du fleuve étaient garnis de gamins à la peau bronzée qui, au moment où nous passions devant eux, se Jetaient à l’eau comme une nuée de grenouilles. Nous n’aperçûmes, il est vrai, sur le sable d'or du fleuve qui baigne la cité impériale, aucune des Nymphes du Bétis chantées par le poëte :

Ninfas del Betis, que en arenas de oro Undoso baña la Imperial Sevilla,

En revanche, les bords du Guadalquivir, garnis de la plus splendide végétation, sont encore aujourd'hui tels que les dépeint l’auteur de Guzman d'Alfarache : nous y admirâmes «ees jardins lertiles remplis de fleurs, qu'on peut appeler un paradis, si quelque endroit de la terre mérite ce nom ; les arbres touffus, chargés des fruits les plus savoureux, les plantes odorantes, le courant de l'eau, le souffle de l'air, tout concourt à entretenir une fraîcheur délicieuse sous ces ombrages, et en aucune saison les rayons du soleil n’ont la permission d'y pénétrer. »

La voie ferrée de Séville à Cordoue est à peu près parallèle au cours du Guadalquivir. Le leuve, qui coule paisiblement en décrivant de nombreux méandres au milieu de vastes plaines, disparaît de temps en temps pour se montrer bientôt après. La Rinconada, Brenes, Tocina sont des stations peu importantes ; quelques clochers carrés se montrent au-dessus des oliviers et des pins dans la vaste plaine qui s'étend jusqu'à Carmona, bâtie comme Tolède au sommet d’un monücule élevé, et dont les maisons blanches se détachent de loin sur le bleu du ciel, On la dit londée par les Phéniciens, comme Carteia, Cartama, et d’autres villes d'Andalousie placées sur une hauteur; le mot ce signifiant, dit-on, un endroit élevé. À l'époque romaine, Carmo avait

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