CORDOUE. F
quelques vestiges dans l’édifice qu'on appelle e/ Atcdzar-viejo. Cette demeure était ornée avec tant de luxe, que, suivant l'expression d’un auteur arabe, les décorations éblouissaient les yeux. Après l'invasion de l'Espagne par Tarik, en 711, Cordoue soutint un siége de trois mois. Forcée de céder au nombre, elle devint, sous Abdul-Rahman ou Abdérame, dit le Juste, la capitale du khalifat d'Occident. Abdérame, qui régnait sous la suzeraineté des khalifes de Damas, se déclara indépendant en 756, et prit le titre d’Emér al mumenin, ou prince des croyants. C’est sous le règne de ce prince que fut commencée la mosquée; c'est lui aussi qui fit venir d’Asie les: hommes les plus remarquables dans tous les genres, et qui fonda ces écoles où se formèrent tant de savants, pendant que le reste de l’Europe était plongé dans l'ignorance. Sous les successeurs d'Abdérame, Cordoue arriva à l'apogée de sa splendeur et de sa prospérité : elle mérita alors d’être appelée l’Athènes de l'Occident, et devint, suivant l'expression du célèbre ‘ médecin Razis, la « nourrice des sciences, le berceau des capitaines. » D’autres auteurs arabes l'appellent encore « la mère des cités, le trône des sultans, le minaret de piété et de dévotion, le refuge de la tradition, le séjour de la magnificence et de l'élégance, etc.» Un poëte dit que Cordoue est à l’Andalousie ce que la tête est au corps; un autre compare cette province à un lion, dont la capitale des Khalifes d'Occident serait le cœur. Les Khalifes devinrent tellement puissants que plusieurs princes leur envoyèrent des ambassadeurs pour solliciter leur alliance ; les récits contemporains sont remplis de détails sur la réception qui fut faite aux envoyés de Constantinople. Mariana, parlant de l’un des Khalifes, dit qu'il tenait en ses mains la paix et la guerre, et qu'il était maître de faire et de défaire les rois. Les princes arabes se montrèrent tolérants à l'égard des chrétiens : dans les villes conquises, ceux-ci obtinrent le libre exercice de leur culte. Les vainqueurs firent même mieux : ils partagèrent avec eux les églises. Ainsi, lorsqu'il fut question de bâtir la mosquée, comme l'emplacement choisi était occupé par une église dont les chrétiens jouissaient par moitié, les musulmans durent s'entendre avec eux pour le rachat de leur part. Les Juifs étaient également libres de pratiquer leur culte : ils avaent leur synagogue dans une rue qu’on appelle encore aujourd’hui la Calle de los Judios.
Rivale de Damas et de Bagdad, Cordoue vit sa population s'élever à près d’un million d'habitants ; elle renfermait, assure-t:0n, deux cent mille maisons, trois cents mosquées, cinquante hospices, quatre-vingts écoles, et neuf cents bains publics. Les détails que donnent les historiens arabes sur le luxe et la splendeur de la cour des Khalifes sont tellement merveilleux, qu'on pourrait croire leurs récits exagérés. L'or, l'argent, l’ivoire, les perles, les pierres fines et les marbres les plus précieux, les bois les plus rares étaient employés avec une profusion mouïe dans la construction et dans l’ameublement des palais des souverains et des habitations particulières. Les révolutions, les guerres civiles et les invasions détruisirent peu à peu ces splendeurs, et Cordoue étant tombée au pouvoir de Ferdinand II le 29 juin 1236, sa décadence ne fit que s’accroître sous la domination chrétienne. A la fin du dix-septième siècle, elle ne comptait que quatorze mille feux, et cent ans plus tard ce nombre était tombé à huit mille. Elle ne contient guère aujourd’hui plus de dix mille feux, ou cinquante mille âmes à peine.
Notre entrée à Cordoue par le chemin de fer nous fit presque regretter le bon temps des diligences. 11 est vrai qu'à cette époque on arrivait brisé, harassé de fatigue, poudré à blanc par la poussière, après avoir été cahoté sur une mauvaise route pendant quarante ou soixante heures, dans une voiture mal suspendue et trop étroite. En revanche, l'entrée était superbe : après avoir laissé derrière soi la Carrahola, une majestueuse tour crénelée du quatorzième siècle, on traversait le Guadalquivir sur un beau pont de seize arches. A droite et à gauche on apercevait les anciens remparts de la ville surmontés de tours arabes, et au-dessus desquels s’élevaient des palmiers à la tige élégante et svelte qui se miraient dans les eaux calmes du fleuve. A l’autre extrémité du pont, on traversait un arc de triomphe construit par Herrera sous Charles-Quint.
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Tolède ou d'Avila ; nous espérions aussi trouver un bon nombre de monuments arabes dans Pan- | cienne capitale des Khalifes d'Occident. Rien de tout cela, ou presque rien du moins ; les maisons, FEES uniformément peintes à la chaux, ont un aspect moderne : des grilles de fer, “habilement travaillées comme celles de Séville, laissent ordinairement apercevoir un patio garni de fleurs, au milieu duquel s’élance un mince jet d’eau; les fenêtres, garnies de rejas aux solides barreaux de fer, sont ornées de plantes grasses qui retombent à côté d’un rideau aux longues rayures bleues et blanches. Tout cela, du reste, a un air de propreté qui séduit les yeux: on se dit que si les habitants se montrent si peu dans les rues, c’est qu'ils se trouvent mieux chez eux, et qu'ils préfèrent, comme les Orientaux, le bien-être intérieur à la vie en public.
Les anciens monuments sont donc rares à Cordoue. Mais elle possède la fameuse mosquée, la Mezquita, comme on l'appelle encore aujourd’hui. On peut dire que c’est un édifice unique au monde; c’est en vain qu'on chercherait ailleurs une construction semblable. L'Alhambra, l'Alcazar, sont des merveilles de l'architecture moresque ; mais ces palais ne peuvent donner aucune idée du monument de Cordoue, antérieur du reste de einq ou six cents ans. C’est en 770 qu'Abdérame entreprit d'élever une mosquée qui surpassât en grandeur et en magnificence celles de Damas, de Bagdad et des autres villes de l'Orient: On poussa les travaux avec une activité extraordinaire. Abdérame, qui avait tracé lui-même le plan, prenait un si grand mtérêt à la construction, qu'il venait y travailler de ses mains une heure chaque jour. Néanmoins il ne lui fut pas donné de voir l'achèvement de son œuvre, qu'il légua à son fils. Après sa mort, celui-ci continua les travaux, qui furent achevés vers la fin du huitième siècle. On s’est souvent demandé comment les Arabes purent terminer en si peu de temps un monument aussi gigantesque. D'abord, il faut se souvenir qu'ils étaient très-avancés dans les arts et dans les sciences. De plus, au lieu de tailler et de polir les nombreuses colonnes de marbre qui furent employées dans la construction, on enleva celles des temples et autres édifices antiques de l'Espagne et de l'Afrique. La France ÿ contribua pour sa part, car on en fit aussi venir de Narbonne ; on ajoute même, bien que ce fait ne semble guère croyable, qu'on fit venir de cette ville de la terre, que les prisonniers chrétiens portèrent sur leurs épaules.
Avant d'entrer dans la mosquée, nous traverserons le Patio de ios Naranjos, vaste enceinte, plantée d'orangers et de citronniers énormes, de palmiers et de cyprès, qui forment une épaisse voûte de verdure, sous laquelle des fontaines jaillissantes entretiennent continuellement la fraicheur. Le Patio de los Naranjos de Cordoue et celui de la cathédrale de Séville ont de tout temps fait battre le cœur des Andalous. Ponz raconte à ce sujet une aventure qui lui arriva : «Je parcourais l'Aragon, et j'arrivai de grand matin à un village éloigné de quatre ou cinq lieues de Téruel. Il faisait très-chaud, et j'avais l'intention de partir deux heures avant le jour, pour arriver à cette ville avant la chaleur, M'étant mis à la fenêtre de la chambre qu'on m'avait
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