MOSQUÉE DE CORDOUE. A
donnée dans la posada, je vis arriver vers le soir six ou sept hommes à cheval, armés de grandes épées, coiffés de chapeaux blancs et vêtus à la dernière mode des ma7os: En entrant dans la posada, ils s'écrièrent tous ensemble : A/abado sea el Patio de los Naranjos ! (Béni soit le Patio des Orangers !) « Ni les gens de la posada, ni les voyageurs qui se trouvaient là ne purent rien COM— prendre à cette étrange exclamation. et moi-même je ne fus pas plus avancé qu'eux ; c’est en vain que je cherchai quelle sorte de gens ils pouvaient être. » Ponz raconte ensuite comment, bien qu'il fût persuadé, lui et son arriero, que c’étaient des voleurs de grand chemin, il ne voulut pas retarder son départ. Cependant ils arrivèrent à Téruel, fort étonnés de n’avoir pas été attaqués. Quelque temps après, ils rencontrèrent les mêmes cavaliers, et finirent par apprendre que c’étaient des zoreros de Cordoue qui se rendaient à Pampelune pour une corrida. «C'est ainsi, ajoute le voyageur, que j'appris qu'il existait à Cordoue un Patio de los Naranÿos. »
Le patio est, dit-on, une des additions faites à la mosquée par le khalife Al-Mansuür. Un historien arabe raconte comment ce souverain procédait à l'égard des propriétaires qu'il voulait déposséder ; cette anecdote ne manque pas d'intérêt par Le temps d’expropriations où nous vivons. « Le khalife fit venir les propriétaires des maisons à détruire, et s’adressa ainsi à chacun d’eux en particulier : Ami, j'ai besoin de ta maison : il faut que je te l’achète pour augmenter la grande mosquée, car cet édifice est utile et même nécessaire au peuple. Demande-moi donc le prix que tu veux, et la somme te sera payée sur la caisse royale. Chacun des propriétaires consentit volontiers à vendre sa maison, non sans en demander le plus haut prix possible, et Al-Mansür donna immédiatement l’ordre de les payer; de plus, il voulut que des maisons convenables fussent bâties pour les expropriés dans un autre quartier de la ville. La dernière personne qui se présenta était une vieille femme qui possédait une maison dans la cour de laquelle se trouvait un palmier. Cette femme refusa obstinément de la céder, à moins qu’on ne lui donnât une autre maison ayant également une cour plantée d'un palmier. Sur quoi, le khalife donna ses ordres pour que les désirs de la vieille femme fussent accomplis, dût-il lui en coûter un million de dinars. Et une autre maison avec un palmier lui fut achetée à un prix exorbitant. »
On pénètre dans la mosquée par sept portes d’une hauteur médiocre, et dont les sculptures, d’un très-léger relief, sont d'un goût pur et sobre. Les murs extérieurs, cotronnés de créneaux dentelés, sont malheureusement couverts de ce badigeon jaune clair qu'on ne voit que trop souvent sur les édifices anciens. Il n'existe pas ici de façade monumentale, ni de grand portail, comme dans les églises du moyen âge ; on dirait que l’architecte a voulu exagérer la simplicité de l'extérieur, afin d'augmenter encore l'effet saisissant des magnificences de l’intérieur. Du reste, le plan même de la construction commandait cette simplicité : Théophile Gautier, un grand admirateur de la Mezquita, dit avec raison que, pour donner une juste idée de cet étrange édifice, il faut le comparer à une grande esplanade fermée de murs et plantée de colonnes en quinconce.
Il est impossible de décrire l'impression qu’on éprouve en entrant pour la première fois dans la mosquée de Cordoue : les nombreuses colonnes qui supportent la voûte forment, en sentrecroisant comme les arbres d’une forêt, de longues perspectives qui changent à mesure qu’on pénètre plus avant dans l’intérieur. Une demi-obseurité, qui règne ici comme dans toutes les églises espagnoles, ajoute un charme de plus à la poésie de ces allées de marbre. Les colonnes, qui montent aujourd'hui à huit cent soixante, étaient bien plus nombreuses autrefois, et s’élevaient, assure-t-on, à douze cents. Suivant la tradition, elles proviennent en grande partie d'un temple de Janus qui occupait l'emplacement de la mosquée ; soixante furent apportées de Tarragone et de Séville, cent quinze appartenaient aux monuments de Nimes et de Narbonne, et cent quarante furent envoyées en présent par l’empereur Léon, qui régnait à Byzance. Un assez grantl nombre fut aussi enlevé aux temples de Carthage et de plusieurs autres villes du littoral africain.
. . . , La plupart de ces colonnes sont surmontées de chapiteaux corinthiens, d’autres sont d'ordre
dorique ; beaucoup aussi appartiennent au style arabe. Tous ces chapiteaux étaient dorés autrefois, et on aperçoit encore sur quelques-uns des traces de l'ancienne dorure. Le fils du
khalife Hishäm les avait fait dorer, assure-t-on, ainsi que les colonnes et une partie des murs.
Les arcades qui reposent sur les colonnes présentent des formes très-variées : quelques-unes sont en plein cintre, le plus grand nombre sont en fer à cheval; parmi ces dernières, la plupart sont comme dentelées et ornées de plusieurs lobes, toujours en nombre impair : ainsi nous en avons remarqué qui offraient trois, cinq, sept, neuf et même onze lobes. Ces arcades sont superposées sur deux rangs de hauteur, ce qui donne à l’ensemble de l’édifice une légèreté merveilleuse. Les nefs formées par l’entre-croisement des colonnes sont au nombre de dix-neuf dans le sens de la largeur, et de vingt-neuf dans celui de la longueur ; les Espagnols désignent ces nefs par le nom de cales ou rues: ainsi, il y a la calle San Nicolas, la calle San Pedro, etc., ainsi nommées à cause des chapelles qui s’y trouvent.
A l'extrémité de l’une des nefs se trouve le Mihrdb, autrefois la partie sainte de la mosquée; c'est dans ce sanctum sanctorum, réduit fort étroit pratiqué dans l’épaisseur du mur, que lon conserväit autrefois l’Alcoran, et que les khalifes faisaient la prière publique. Le Mihrdb, jadis l'endroit le plus riche de la mosquée, a échappé, par un bonheur inouï, aux profanations successives qui ont dégradé beaucoup d’autres parties du monument. On y pénètre par un arc en fer à cheval supporté par d’élégantes colonnes de marbre, et au-dessus duquel existe la plus splendide mosaïque qu’on puisse voir : Saint-Marce de Venise, les anciennes églises de Rome et de Ravenne, n'offrent rien de plus riche. Cette mosaïque, composée de petits cubes de verre, présente de belles inscriptions en caractères coufiques, ainsi que des ornements du goût le plus pur, qui se détachent sur un fond d’or et d'azur. Bien que de style arabe, elle fut faite à Constantinople, sans doute d’après le dessin d’un architecte cordouan : un célèbre géographe arabe du onzième siècle, Edrisi, nous apprend que l’empereur Romain II l’envoya en présent à un khalife de Cordoue. L'intérieur du Mihräb, qui présente la forme d’un octogone régulier, n'a guère plus de quatorze pieds de diamètre sur vingt-sept de hauteur jusqu’à la voûte. Les murs sont revêtus de dalles de marbre blanc veiné de rouge, au-dessus desquelles règne une élégante corniche accompagnée d’une frise d’inseriptions. Un entablement de mosaïque, décrit par Ambrosio de Moralès, et qui existait encore à la fin du seizième siècle, a malheureusement disparu; en revanche, les douze colonnettes de marbre blanc d'Afrique, avec bases et chapiteaux dorés, qui s'élèvent autour du sanctuaire, sont parfaitement conservées. L'’affluence du peuple était si considérable dans ce lieu sacré, qu’on voit encore aujourd’hui le marbre usé et comme creusé circulairement; suivant la tradition, les fidèles et les pèlerins en faisaient sept lois le tour. Le travail de la voûte n’est pas moins merveilleux ; elle est formée d’un seul bloc de marbre blanc de quinze pieds de diamètre, évidé en forme de coquille, et orné de sculptures de la plus grande délicatesse. La richesse du Mihrdb est loin d’égaler ce qu'elle était autrefois, Si lon en croit les descriptions des écrivains arabes. Ainsi, ce sanctuaire, dont l'entrée était ornée de marbres d’une valeur inestimable et de deux colonnes de lapis, était en outre couvert d'ornements en ivoire et en ébène ; d’autres inerustations de bois plus rares encore, composées de plus de trente-six mille morceaux, étaient fixées par des clous d’or pur et rehaussées de pierres précieuses, Une copie du Livre sacré, de la main d'Othman, y était conservée dans une boîte d’or garnie de soie, ornée de perles et de rubis, et placée sur un support de bois d’aloès orné de clous d'or. L'ancien sanctuaire est communément appelé par dérision e/ zancarron, ce qui signifie littéralement un vieil os, un os décharné ; il paraît que, d'après une ancienne tradion populaire, on croyait que la mâchoire de Mahomet était autrefois conservée dans le Mihrdb : de là le mot ridicule de zancarron, dont on se sert encore aujourd'hui pour désigner un endroit qui fut l'objet du respect de tant de générations.
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