LA SIERRA MORENA; ENCORE LES BANDIDOS
T'olosa furent précipités, dit-on, par les chrétiens, et telle est l’origine du nom de Despeñaperros, qui signifie littéralement /a culbute des chiens.
«L'Andalousie, dit Voiture, m'a réconcilié avec le reste de l'Espagne. ». Le célèbre bel esprit, quand il écrivait ces lignes, venait de quitter la Manche, où nous allions entrer, et 1l avait été charmé du contraste entre des plaines arides, entre la sombre végétation de la Sierra Morena et le riant pays des orangers et des palmiers. «Il y a trois jours, ajoute-t-il, que je vis dans la Sierra Morena, le lieu où Cardenio et don Quichotte se rencontrèrent : et le même jour, Je soupais dans la Venta où s’achevèrent les aventures de Dorothée. » Ces lignes, écrites dix-sept ans après la mort de Cervantès, montrent que son immortelle fiction avait déjà acquis la valeur d’une réalité. Aujourd’hui encore, on ne peut parcourir ces montagnes sans penser à don Quichotte et à son écuyer; en voyant ces rochers et ces chênes-liéges, nous nous disions que c'était sans doute là qu'ils avaient passé la nuit et que Ginès de Passamont avait volé l'âne de Sancho. Ces lieux âpres et solitaires, qui convenaient si bien aux fines prouesses d’amour du chevalier de la Triste-Fiqure, furent le théâtre de la pénitence qu'il fit, à limitation du Beau-T'énébreux, lorsqu'il voulut se montrer à son écuyer sans autre vêtement que la peau... « Aussitôt, Ôtant ses chausses en toute hâte, il resta nu en pan de chemise ; puis, sans autre façon, il se donna du talon dans le derrière, fit deux cabrioles en l'air et deux culbutes, la tête en bas et les pieds en haut, découvrant de telles choses que, pour ne pas les voir davantage, Sancho tourna bride, et se tint pour satisfait de pouvoir Jurer que son maître demeurait fou. »
La Sierra Morena a été longtemps considérée comme le plus dangereux repaire de bandits de toute l'Espagne ; on nommait plaisamment ces bandits les Ermites — /os Ermitaños de la Sierra Morena. «Is sont tant de bandoleros ensemble, dit madame d'Aulnoy en parlant de ceux de Valence, que la mort de celui qu'on exécuteroit seroit bientôt vengée : ces misérables ont toujours une liste des meurtres et des méchantes actions qu'ils ont commis, et dont ils se font honneur ; et lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qui tuent d'un coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vérité, si je voulois vous dire tous les événements tragiques que j'apprends tous les jours, vous conviendriez que ce pays-ci est le théâtre des plus terribles scènes du monde. » Les bandidos de la Sierra Morena, au lieu de procéder comme les anciens #ravé italiens, qui mettaient leurs poignards au service des vengeances personnelles, #ravaillaient pour leur propre compte, sous la conduite d'un chef, tantôt rançonnant les diligences ou les gens qui voyageaient en poste, tantôt attaquant les convois d'argent du gouvernement ; ou bien encore séquestrant de riches propriétaires, et ne leur rendant la liberté qu'après le payement d’une rançon proportionnée à leur fortune, procédé encore en usage dans certaines provinces de l'Italie méridionale. Il ny à plus en Espagne une seule troupe de brigands, mais on y conserve encore le souvenir des exploits de Palllos et d'Orejita, de Diego Corrientes et du célèbre José Maria (el bandido generoso). José Maria, dont nous avons déjà parlé, et dont on a fait le héros d'un opéracomique, avait commencé par être contrebandier, comme la plupart des bandoleros ; ayant tué
Plusieurs douaniers dans une rencontre, il fut poursuivi, se cacha dans la Séerra, et devint bientôt, dit un poëte andalou, le bandit le plus fameux qui ait jamais existé en Espagne :
El ladron de mayor fama Y de mas grande renombre Que hub6 en las tierras de España.
Voici, d'après l’auteur des vers qu’on vient de lire, comment José Maria procédait à l’atlaque d’une malle-poste : « Silence ! dit un de ses hommes, un bruit de grelots se fait entendre... c’est une voi-
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Ne hbrings core le guet. ».
cf NS et supplie le bandit d'épargner sa fille. 34 «Ne craignez rien : personne ici ne manquera à la pts. 1 Dieu vous. st serons a à |
sans faite le moindre mal à personne. Un ds bandits trouve une bourse o peine, € tft
voyageur combien elle contient. | « Quatre mille duros (vingt mille francs), répond le malheureux; la dl de ma à fille, h toute
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ma fortune. | | TOC EX
— Ne vous désolez pas, bon vieillard, reprend José Maria, et vous, nn ne pleurez plus, car Dieu est grand... Vous étiez donc bien heureuse de vous marier... Et votre père ne vous contraignait pas ? 4% RS
— Oh ! non, señor !
— Alors... Dieu vous bénisse, vous êtes libre; si le Roi me reçoit un jour à #ndullo, j'ai vous faire une visite. Votre main, et adieu ! Allons, mayoral, à ton siége ! »
Et pendant que les mules s’éloignent à fond de train :
(Allons, vous autres, dit José Maria à ses compagnons, je vais vous partager quatre mille duros que j'ai en réserve ; ne faites donc pas la grimace.…... et au galop, mauvaise troupe ! »
Un quart d'heure après avoir quitté les défilés du Despeñaperros, nous passämes près de la Venta de Cérdenas, qui nous fit encore penser à un héros de Cervantès, Cardemo, et à la blonde Luscinde. Malgré son nom sonore, la venta de Cardenas ne consiste qu'en deux bâtiments sans caractère, servant à la fois de grange, d'auberge et d'écurie. Un jour, après avoir bien questionné les gens sur les traditions ou souvenirs qui pouvaient s'y rattacher, tout ce que nous pûmes apprendre, c’est que la célèbre renta est également connue dans le pays sous le nom de Helocotones (melons), à cause du sobriquet donné au propriétaire de l'immeuble. Quant à Cardenio et à Luscinde, il nous fut répondu qu'on ne connaissait pas ces gens-là.
Nous venions de franchir la Sierra Morena et d'entrer dans la Manche ; on ne saurait ima-
giner un changement plus subit ni plus complet ; à la nature méridionale succède sans transi-
tion celle du Nord : plus d'aloës, plus de cactus le long des routes, plus de lauriers-roses au bord des ruisseaux, mais des plaines immenses, nues et arides, qui s'étendent à perte de vue, sans qu'un peu de verdure vienne récréer les veux. L'aspect du pays est misérable et triste : les villes et villages, qu'on ne rencontre qu'à de longs intervalles, ont un air de pauvreté qui fait mal à voir ; c'est à grand'peine si le voyageur y trouve les ressources nécessaires.
Du temps des diligences, on était toujours assailli par les mendiants ; le nombre de ces malheureux prenait parfois des proportions inquiétantes : un jour que nous montions une petite côte, nous en aperçûmes, du haut de l'impériale, une vingtaine au moins qui se dirigeaient vers la diligence aussi vite que leurs infirmités le leur permettaient. Quand cette caravane arriva au-
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