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LES MENDIANTS. 471
près de nous, elle nous offrit le tableau abrégé de toutes les misères humaines : 11 y avait des femmes amaigries par la souffrance qui donnaient leur sein décharné à de pauvres petits ôtres chétifs ; d’autres, les pieds nus et à peine vêtues, marchaient sur les cailloux aigus de la route en conduisant par la main des bambins dont le corps bronzé n'était même pas couvert d’une loque ; des aveugles marchaient à côté des boiteux qui avaient peine à se soutenir sur leurs béquilles,.et un infirme traiînait un petit chariot dans lequel était couché un enfant couvert de plaies. Voiture explique à sa manière, dans une de ses Lettres, la cause de la misère qui frappait ses yeux ; après avoir parlé de sa paresse : « outre la mienne naturelle, ajoute-t-il, j'ay encore contracté celle du pays où je suis, qui passe sans doute en fainéantise toutes les Nations du Monde. La paresse des Espagnols est si grande, qu’on ne les a jamais pu contraindre à balayer devant leurs portes, et il en couste quatre-vingt mille escus à la Ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid des villages, ne viennent point, quoiqu'ils le vendissent mieux, et souvent il y faut envoyer la Justice. Quand le blé est cher en Andalousie, s’ils en ont en Castille, ils ne prennent pas la peine de l'y envoyer, ny les autres d'en venir quérir ; et il faut qu'on leur en porte de France, ou d’ailleurs. Quand un villageois qui a cent arpents en a labouré cinquante, s'il eroit en avoir assez, il laisse le reste en friche. Ils laissent les vignes venir d’ellesmêmes, et sans?y rien faire. Un Italien qui tailla la sienne, en trois ans la racheta de prix. La Terre d'Espagne est très-fertile, leur soc n'entre que quatre doigts dedans, et souvent elle rapporte quatre-vingts pour un. Ainsi, s'ils sont pauvres, ce n’est que parce qu'ils sont rogues et paresseux. »
Il existe un curieux petit in-douze, imprimé à Madrid sous le titre de Æ/ azote de Tunos, Holgazanes y Vagabundos (le fléau des Gueux, Fainéants et Vagabonds), « ouvrage utile à tous. dans lequel on découvre les tromperies et les fraudes de ceux qui courent le monde aux dépens d'autrui ; et où l’on rapporte beaucoup de cas survenus en matière de vagabonds, pour détromper et instruire les gens simples et crédules. » L'auteur de cet opuseule imité de l'italien, D. J. Ortiz. ne compte pas moins de quarante sectas ou espèces différentes de mendigos. 1 y avait d’abord les Galloferos, ainsi nommés de la gallofa ou repas qu’on donnait aux pèlerins-mendiants qui se rendaient à Santiago ; les Clerizontes, qui s'habillaient en prêtres ; les Afrayles, qui prenaient de faux habits de moines et d’ermites, au temps où les ordres religieux étaient florissants en Espagne ; les Lagrimantes, ou pleureurs ; les Aturdidos, qui contrefaisaient les idiots et les sourds-muets ; les Acayentes, dont la spécialité était de se trouver mal. Venaient ensuite les Bebautisados, qui se faisaient passer pour des juifs convertis, et se faisaient donner de l'argent pour recevoir le baptême ; les Harineros, fariniers, ainsi nommés parce qu'ils allaient de porte en porte, demandant un peu de farine pour faire des hosties. Les Lampareros, de leur côté, parcouraient les villes, les villages et les fermes, et se faisaient donner de l'huile destinée, disaient-ils, à éclairer le Saint-Sacrement et les images de la Vierge. Les Acapones avaient des recettes très-ingénieuses pour imiter toutes sortes de plaies : ils se servaient notamment de cendres de plumes brûlées qu'ils mélangeaient avec du sang de lièvre ; parfois même ils se faisaient des plaies véritables, dont ils savaient, du reste, arrêter à temps les progrès. Les Quemados où Abrasados (brûlés) se mettaient sur la tête de l’alun de roche et d’autres drogues, el allaient montrant les ravages causés par un incendie qui avait dévoré leur maison. Quant aux Endemonriados ou possédés du démon, ils se contentaient de se livrer à des contorsions furieuses et d'imiter le beuglement du taureau. C'était, on le voit, une Cour des Miracles au grand complet, el tous ces gens-là trouvaient le moyen de vivre de leur étrange métier, comme dit l’auteur en terminant sa singulière nomenclature : k
Con arte y con engaño, Se vive medio äño :