‹ L'EspagneChapitre 150 sur 287 · LUE» F · texte numérisé non relu

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Z DE MUDELA; LES CUCHILLOS ET LE

que les Manchois, malgré les proverbes qui les montrent sous un jour peu fa prab it géné ralement laborieux et sobres. Le voyageur qui ne fait que passer et qui € sailli par de

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nombreux mendiants, peut naturellement penser au premier abord que la‘ misère dont il est témoin a pour cause la paresse, et cependant il n’en est pas toujours ainsi, Dans la Manche, la propriété est très-peu divisée. Quand la récolte est abondante, les riches propriétaires emploient dans leurs vastes domaines des bras nombreux, tant pour le soin des troupeaux que pour les travaux de culture. Malheureusement, la sécheresse du pays étant extrême, les années de stérilité se renouvellent trop souvent ; alors le travail manque, le pain est cher : des milliers de pauvres gens, dénués de toute ressource, se voient dans la nécessité de quitter leurs foyers et de parcourir les villes et les villages en implorant la charité publique. Dans d’autres provinces, notamment dans la Catalogne, les fabriques fournissent du travail et du pain aux malheureux : mais ici cette ressource leur manque, la Manché ne possédant ni industrie ni commerce ; car Il ne faut guère parler du safran, du miel, de quelques draps grossiers et de menus: objets qui s’y fabriquent. |

Telles étaient les réflexions que faisait devant nous un Espagnol, notre compagnon de route ; aussi, quand nous arrivâmes à Santa-Cruz de Mudela et que nous nous vimes assaillis par les mendiants, fûmes-nous beaucoup plus portés à plaindre ces malheureux qu’à leur Jeter le blâme. Santa-Cruz de Mudela est une petite ville, ou mieux un grand village, d'un aspect triste et misérable, dont les rues sont autant de fondrières : l'hiver, on court le risque d'y sombrer dans une boue liquide et profonde, et l'été on y est à demi étouffé par d’épais nuages de poussière. La plupart des maisons sont basses, et les fenêtres sont garnies de barreaux de fer. Ces solides grillages sont quelquefois assez artistement travaillés : la plupart sont surmontés d’un couronnement el d'une croix; nous en avons remarqué un certain nombre qui dataient du seizième siècle. Santa-Cruz, pour la coutellerie populaire, fait concurrence à Albacete, dont nous avons déjà décrit les produits : elle est à cette ville ce qu'est chez nous Langres à Châtellerault. Dès que le train s'arrêta, nous fûmes assaillis par des marchands de navajas, de puñales, de cuchillos, ele. Nous leur achetâmes quelques objets pour nous conformer à la tradition, et pour encourager une industrie qui a encore quelques progrès à faire pour égaler celle de Sheffield. C'étaient, du reste, des couteaux du genre de ceux d’Albacete, avec des manches garnis de cuivre découpé à jour, et laissant voir des ornements de paillon rouge ; les lames, également pointues et en forme de poisson, portaient les mêmes arabesques grossièrement mordues à l’eau-forte, et les mêmes inscriptions d’une fantaisie naïvement féroce. C’est sans doute à cette coutellerie primitive qu'est due l’origine de ce proverbe espagnol, au sujet des mauvais couteaux avec lesquels « on se coupe le doigt sans pouvoir couper un bâton : »

Cuchillo malo Corta en el dedo, Y no en el palo.

Nos achats terminés, nous n'échappâmes aux mains des vendeurs de navajas que pour. tomber dans celles des marchandes de ligas : c’est ainsi qu'on appelle les jarretières, autre produit de l'industrie locale, dont la Manche en général, et Santa-Cruz de Mudela en particulier, paraissent avoir depuis très-longtemps le monopole ; en effet, les jarretières sont également désignées sous le nom de céntas manchegas, où tout simplement manchegas, c'est-à-dire manchoîses, où rubans de la Manche. Les Jarretières de Santa-Cruz sont tout bonnement des rubans de fil ou de coton de la largeur du doigt, amincis à chaque extrémité, et sur lesquels sont tissées en soie, avec quelques ornements lamés d'argent, toutes sortes d'inscriptions, ordinairement de circonstance. Ces inscriptions, composées le plus souvent de deux vers qui riment plus ou moins

prefere la dama “te Ligas de color de la,

« «la dame à au son jRoE — Préfère les jarretières 1 lilas. »

leurs Éénboke Eres dulce como miel, Hermosa como Raquel.

« Tu es aussi douce que le miel, — Et aussi belle que Rachel. »

Ou bien encore on lit la fameuse devise classique des lames de navayas :

Soy de mi dueña sola.

« Je n’appartiens qu'à ma maitresse. »

Parfois la poésie s’'émancipe, et montre certaines velléités de hardiesse :

Feliz yo seria Si las ligas atar pudiera. .

« Combien je serais heureux — Si je pouvais attacher ces jarretières. »

Mais parmi toutes les jarretières que nous achetâmes, aucune ne contenait une devise plus intéressante que celle-ci :

En la liga una navaja, Y la mano en la cadera, Va vertiendo sal la Maja.

« Avec son couteau à la jarretière, — Et sa main sur la hanche, — La Maja répand la grâce autour d'elle. »

Ceci nous paraît résoudre la question de savoir s'il existe toujours des Espagnoles qui portent le couteau à la jarretière; nous avons déjà parlé des anciennes manolas, qu'on appelait las del cuchillo en la liga : «celles au couteau dans la jarretière ; » mais la manola, on le sait, est un type disparu : heureusement la maja a hérité d’une de ses prérogatives les plus pittoresques.

La renommée du vin de la Manche est fort ancienne, comme le montre un passage du Don Quichotte ; il paraît qu'autrefois on en réservait tous les ans la quantité nécessaire pour la table des rois d'Espagne ; par exception, ce vin était renfermé dans des tonneaux, tandis qu’on mettait le reste dans des outres en peau de bouc. Saint-Simon l’appréciait beaucoup : « J’allai souper avec tous les François de marque chez le duc del Arco, qui nous avoit invités, où plusieurs des plus distingués de la cour se trouvèrent. Le souper fut à l’espagnole, mais une oille (olla-podrida) excellente suppléa à d’autres mets auxquels nous étions peu accoutumés, avec

d’excellent vin de la Manche. » Le meilleur est le Valdepeñas, qu'on pourrait comparer à

quelques-uns des vins du midi de la France, par exemple à celui de Châteauneuf-du-Pape, ou à

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