RUE
s'arrêta quelque temps à Badajoz, et voulut voir le peintre, alors âgé de plus de quatre-
vingts ans.
«Tu es bien vieux, lui dit le roi.
— Oui, sire, répondit Moralès, et très-pauvre. »
Philippe Il comprit, et lui accorda une pension de trois cents ducats. Il fait encore citer, parmi les enfants de Badajoz, Manuel Godoy, prince de la Paix, le célèbre favori de Charles IV et de Marie-Louise, sa femme.
On ne compte guère que deux lieues de Badajoz à la frontière portugaise. Un petit ruisseau, ou pour mieux dire un torrent, appelé e/ Caya, forme la limite des deux royaumes, dont les habitants diffèrent entre eux plus qu'on ne saurait croire. L'antipathie entre Espagnols et Portugais existe de longue date : lord Wellington, en comparant leur inimitié à celle qu'on remarque entre les chiens et les chats, disait que les muletiers espagnols aimeraient mieux offrir leurs services à des soldats français, leurs ennemis, que de convoyer des vivres pour les Portugais, leurs alliés. Byron, dans le premier chant de Childe Harold, a très-bien dépeint ce sentiment d'animosité : « Entre eux coule un ruisseau argentin qu’à peine un nom distingue, bien que deux royaumes possèdent ses bords verdoyants. Ici, le berger oisif s'appuie sur son bâton, jetant un regard vague sur les ondes ridées ; et cependant ce ruisseau paisible sépare des ennemis mortels, car en Espagne chaque paysan, aussi bien que le plus noble duc, sait la différence qui existe entre l'Espagnol et l'humble esclave lusitanien. » Un voyageur allemand remarquait aussi, il y a soixante-dix ans, le dédain que les Espagnols montraient pour les Portugais, et la haine invétérée que ceux-c1 leur rendaient, Un seul trait, dit-il, en fera juger : un grand nombre d’auberges portugaises portent cette enseigne : Au meurtrier des Castillans.
Après avoir traversé pour la seconde fois Badajoz et Mérida, nous profitâmes d'une galère qui partait pour Cäceres; nous n'avions pas le choix des moyens de transport, car les diligences ne parcourent pas cette route. Le pays est des plus accidentés, et c'est à peine si, toutes les:trois où quatre lieues, nous y rencontrions un pauvre village ou quelque misérable venta. Plusieurs fois déjà nous étions entrés dans quelques-uns de ces caravansérails de l'Espagne, mais aucun de ceux que nous avions vus n'était d'un aspect aussi misérable et aussi sauvage que la venta Où nous nous arrêtâmes entre Mérida et Cäceres : dans la première pièce, ou zaguancocina, qui sert à la fois, comme l'indique son nom, de portique et de cuisine, nous apercûmes, accroupis autour du foyer, quelques individus à la mine rébarbative, qui nous parurent