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matelas était tout couvert de bosses qu’on aurait prises au toucher pour des cailloux, si l’on n'eût vu par quelques fentes que c’'étaient des paquets de laine. L'auteur du curieux Voyage d'Espagne fait en 1655, un Hollandais, fait un triste tableau des auberges : « Dès qu'on est arrivé à l’hostellerie, on demande s’il y a des lits, et après s’en estre pourveu, il faut ou donner la viande cruë que l’on porte, à cuire ou bien en aller acheter à la boucherie. Si l'on trouve quelque chapon, poule ou perdrix, on tasche de s'en accommoder.. Le meilleur est de porter de la viande dans ses besaces, et d'acheter et faire provision de ce que l’on trouve au lieu où l’on est, pour le lendemain. Lorsque l'on est à la taverne, il faut aller,acheter pain, vin et œufs. C'est une pitié de voir ces tavernes, on a assez disné quand on en a veu la salleté. La cuisine est un lieu où l’on fait le feu au milieu, sous un grand tuyau ou cheminée, d'où regorge la fumée avec une telle épaisseur, que souvent on croit estre dans quelque renardière. Une femme ou un homme
qui ressemblent à des gueux pouilleux et couverts de haillons, vous mesurent le vin qu'ils tirent
d'une peau de bouc ou de pourceau, dans lequel ils le tiennent et qui leur sert de cave et de tonneau. » Madame d'Aulnoy assure que dans les hôtelleries rapprochées de la capitale on était traité plus mal que dans celles éloignées de plus de cent lieues, « et, ajoute-t-elle, les lits d’auberge sont aussi chers qu'à Fontainebleau quand la cour y est. » |
Un Milanais qui écrivit en 1755 la relation de son voyage sous le titre de Lettere d'un vago italiano, décrivait les ventas comme les plus indignes cabarets que l'on puisse imaginer, où des loups affamés se trouveraient fort mal, et encore plus les honnêtes gens ; «cependant, ajoute-t-il, les grands d'Espagne, même de première classe, y logent. » Il ne mi pas sur la malpropreté des auberges, et il en décrit une, qu'il appelle une misérable masure, vraie retraite de hiboux et de souris, Le récit de Swinburn, voyageur anglais (1775), n’est guère plus séduisant : « .… Nous sommes obligés de porter non-seulement nos lits, mais aussi du pain, du vin, de la sat de l'huile et du sel. Néanmoins il est étonnant combien il en coûte pour voyager dans ce pays : on demande autant pour le logement et pour le ruido de la casa (le bruit de la maison) qu’on pourrait demander pour un bon souper et un beau logement dans les meilleures auberges de presque
tous les autres pays de l'Europe... » Plus loin, le même voyageur exprime le dégoût que lui
inspirait l'huile rance : « En effet, c'est la même huile qui leur sert pour la lampe, le potage et la salade : dans les auberges, on pose ordinairement la lampe sur la table, afin que chaque personne puisse y prendre la quantité d'huile dont elle à besoin pour son repas. »
On voit que les anciens voyageurs sont unanimes dans leurs descriptions. Les Espagnols euxmêmes déplorent le mauvais état de leurs auberges : Ponz, qui avait parcouru toutes les provinces de son pays, et qui a consacré de nombreux volumes à les décrire, dit qu'il n'y aura jamais de bonnes auberges en Espagne, tant qu'on n'aura pas fait disparaître les causes qui empêchent de
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Après nous être reposés quelques instants à la venta, nous reprimes la route de Câceres, et nous ne tardâmes pas à apercevoir de loin, au sommet d’une montagne, la petite ville de Montanchez, où nous arrivâmes après avoir gravi une côte d’une lieue de long, ou peu s’en faut. Cette ville est très-renommée pour ses jambons, qui passent pour les meilleurs de toute l’Estrémadure ; on prétend que Montanchez vient de Mons anguis, la Montagne du serpent, nom qui lui aurait été donné à cause des vipères, dont les cochons sont, dit-on, très-friands. La contrée que nous parcourûmes entre Montanchez et Caceres est des plus fertiles ; d'immenses prairies s'étendent à perte de vue'et:sont ombragées par des arbres magnifiques, parmi lesquels dominent les châtaigniers et chênes verts. Ces prairies, ou dehesas de pasto, étaient occupées par des troupeaux de moutons voyageurs beaucoup plus nombreux que ceux que nous avions vus jusqu'alors : c’étaient les mérinos de la mesta, si fameux par leurs migrations et par la qualité de leur laine.
On donne le nom de Mesta à une réunion très-anciennement établie en Espagne, et dont les membres étaient propriétaires de troupeaux qu’on envoyait, chaque hiver, dans des provinces où le climat était plus tempéré et les pâturages plus abondants. Dès l’année 1504, fut établi le consejo honrado de la mesta, qui représentait les quatre provinces de Cuenca, Soria, Ségovie et Léon. Cet Lonorable conseil s'était attribué des priviléges sans nombre. Au treizième siècle, après l'expulsion des Arabes de l’Estrémadure, cette province resta en grande partie dépeuplée, et ses vastes champs cultivés ne tardèrent pas à se transformer en prairies; l'usage s'établit peu à peu d'y envoyer les troupeaux du nord, et, au commencement du dix-septième siècle, il servit de base à une espèce de code particulier connu sous le nom de Cuaderno de la mesta. On dit que c'est aux abus de la Mesta que l’Estrémadure doit d’être une des contrées les moins peuplées de l'Espagne. On assure que les troupeaux de la Mesta, désignés sous le nom de cabaña real, ne comptaient pas, au seizième siècle, moins de sept millions de têtes; ce nombre diminua ensuite, mais l'abus était si ancien qu'il était difficile de le déraciner: en outre, la plus grande partie des troupeaux appartenait à des couvents, à de riches particuliers, à des grands d’Es-
pagne et à d’autres personnes puissantes. Aussi fut-ce pendant des siècles une lutte continuelle
entre les membres de la Mesta et les habitants de l'Estrémadure, qui voyaient chaque année leurs plaines envahies par des troupeaux étrangers.
Plusieurs écrivains, tels que Ponz Ustariz, le comte de Campomanès, se sont élevés avec lorce contre les abus de la Mesta : «Le plus odieux des priviléges de ce corps, disait un voyageur en 1778, était de pouvoir conserver à perpétuité les pâturages qu’il avait affermés, sans que le propriétaire pût én disposer ni pour autrui, ni pour lui-même, tant qu'ils étaient exacts à payer le prix convenu : ce qui arrivait toujours, parce que ces propriétaires de bestiaux sont très-riches. Is avaient ainsi des pâturages affermés depuis plus de deux siècles, dont la valeur avait quadruplé, sans qu’on püt exiger d'eux un sou de plus. » Depuis 1836, les priviléges de la Mesta ont disparu, et les pâturages de l'Estrémadure sont régis suivant le droit commun : les propriétaires de troupeaux forment une société sous le titre d’Asociacion general de ganaderos.
La /rashumante, c'est ainsi qu'on appelle la colonne formée par les troupeaux voyageurs,
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Il y a en Espagne deux espèces de brebis : celles qui sont sedbr tete, et dont do ine est le plus commune, restent à l'endroit où elles naissent, et ne quittent la bergerie que pour y rentrer tous les soirs ; puis les brebis qui, après avoir passé l'été sur les montagnes du nord, les quittent chaque année à l'approche de l'hiver, pour se diriger vers les contrées méridionales. Ces dernières, qu’on appelle merinas ou #rashumantes, donnent une laine beaucoup plus estimée. On prétend que le nom de merinas (dont #nerinos est le masculin) est une corruption de marinas ou marines, les premiers troupeaux de ce genre venant d'outre-mer, et ayant été transportés d'Angleterre en Espagne au moyen âge. Parmi les laines fines d'Espagne, la plus estimée est celle qu'on nomme babiana, et qui doit son nom à un district des montagnes de Léon appelé Babia. Cette contrée est bien connue des pastores pour l'excellence de ses pâturages, qui constituent sa principale ressource ; aussi la plupart des habitants sont-ils pasteurs. Autrefois, ils fournissaient la plus grande partie des troupeaux nomades, et les anciens du pays se souviennent encore du temps où, lors du départ de la trashumante pour l'Estrémadure, il ne restait dans les villages que les femmes, les vieillards et les enfants.
Au temps de la mesta, l'organisation des troupeaux voyageurs était très-curieuse : chaque cabaña, — c’est ainsi qu'on appelait un troupeau de dix mille brebis, — était dirigée par un maître berger ou mayoral, homme actif, connaissant bien les pâturages, et habile à soigner les animaux ; il avait sous ses ordres cinquante bergers accompagnés d’un nombre égal de chiens; on donnait à chaque homme deux livres de pain par jour; la ration des chiens était la même, mais le pain était de qualité inférieure. Les bergers étaient peu payés, mais on leur permettait d’avoir quelques brebis à eux; la laine appartenait au propriétaire du troupeau : ils ne pouvaient disposer que de la viande, des agneaux qui naissaient, et du lait. Aujourd’hui, les troupeaux sont toujours sous la direction d’un mayoral, qui est comme le général en chef de ces paisibles armées : il recoit directement les ordres du principal où maître ; c'est lui qui est chargé de payer le loyer des pâturages, les gages des bergers subalternes, et de fixer les époqués où la colonne doit se mettre en marche. Le mayoral a sous ses ordres un so/a-mayoral, qui l’aide à surveiller la cabaña. La cabaña se subdivise en plusieurs rebaños ou troupeaux de moindre importance, chacun sous la direction d'un abadan, qui en est le chef et qui a lui-même pour subordonné un compañero, chargé de le remplacer, et d’autres bergers auxquels on donne, suivant leur rang, les noms d'ayudante, de persona et de zagal. H faut encore nommer, pour compléter cette énumération du personnel pastoral, le ropero mayor, chargé de l'achat des grains, de la distribution du pain, et généralement de ce qui concerne les vivres. Les bergers sont payés aujourd'hui plus cher qu'autrefois ; leur rétribution est cependant minime, mais ils ont les profits de la escusa. On entend par escusa le nombre de brebis qu'on permet aux bergers d'emmener pour leur propre compte, Sans avoir à payer aucun droit. Ils savent encore, dit-on, se faire @autres revenus, plus où moins licites, il est vrai : par exemple, il arrive plus d’une fois qu’une brebis passe pour avoir été noyée ou égarée, tandis qu'en réalité elle est entrée dans la marmite des bergers.
C'est ordinairement vers la fin de septembre que les traslumantes se mettent en marche pour l'Estrémadure : c'est ce que les bergers appellent estremar. Nous avons rarement vu un spectacle aussi curieux que le passage de ces immenses troupeaux. Leur approche s'annonce d'abord par le bruit lointain de milliers de cencerros ou clochettes: puis un énorme nuage de poussière
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