COMBAT D'UN TAUREAU ET D'UN TIGRE, DANS LA PLAZA DE TOROS D’ARANJUEZ
Les taureaux qui paissaient dans les vastes prairies d’Aranjuez étaient autrefois célèbres ; leur race, améliorée par Ferdinand VIT, le grand a/icionado, est encore estimée aujourd’hui, et fournit un grand nombre de sujets pour les corridas de Madrid. Dans les fêtes qui se donnaient au dixseptième siècle dans le Real Sitio, la Aerradura occupait une place très-importante : cette cérémonie passionnait tellement la population, et atürait un si grand nombre de curieux, qu'on en lixait le jour avec le plus grand secret, afin d'éviter une trop grande foule. On poussait les taureaux (dans une enceinte préparée exprès, et au-dessus de laquelle s'élevait une estrade destinée au roi et à la cour; à trois heures le spectacle commençait: «Alors, tous les balcons et tous les
échaffaux estant chargez de spectateurs, Leurs Majestez vinrent en leur loge, et ayant donné ordre
qu'on commencçast, on vit dans da place entourée de barrières une quantité de certains jeunes paysans, qu'on nomme erradores, qui attendent le taureau pour le colleter, et on leur en lâche un ou deux, et aussitôt le plus vaillant court le saisir à la queue ou aux cornes, et estant secouru
des autres, ils tâchent de le coucher par terre, et à mesme temps un autre vient di PE VC costé de la place avec un fer ardent, et il luy donne la marque sur la cuisse, pendant que les autres lüy fendent les oreilles…. Pour le tromper comme il vient à eux, ils lui opposent où un manteau ou un chapeau, et comme cette beste ferme les yeux en frappant, le plus hardy lui saute au clet le saisit par les cornes, et tous les autres par tous les endroits qu'ils lui peuvent attraper.
Mais il en culbute et maltraite beaucoup, et c’est une grande merveille qu’il n'en tue une grande partie, car il court souvent droit à eux, les renverse, et leur passe sur le COTPS ; mais je ne SÇay comment ils font : ceux que l’on croit morts se relèvent aussitôt... C’est un assez Joli jeu, mais auquel il ne feroit pas bon d’estre acteur... Don Luis de Haro ft entrer dans la lice son fol ou bouffon qui, vestu de toutes couleurs, et monté sur un cheval blanc, en eust de si bons coups de cornes, qu'une fois il en fut enlevé en l'air, et le pauvre cavalier jeté par terre. L'on marqua ainsi vingt-deux ou vingt-trois de ces taureaux, qui serviront au bout de quelque temps aux festes de Madrid...» Ce récit d’un voyageur du dix-septième siècle, rapproché de celui que nous avons fait d’un herradero sur les bords du Guadalquivir, montre que les fêtes de ce genre sont restées à peu près ce qu'elles étaient autrefois.
Les ânes d’Aranjuez étaient jadis fort renommés, et la race de ces animaux est plus ancienne peut-être que la noblesse de certains hidalgos. Ces ânes étaient d’une taille extraordinaire et d'un prix considérable : quelques-uns se vendaient aussi cher que des chevaux de sang, Un voyageur parle de trois de ces ânes qu'on lui fit voir, et qu'on entretenait « pour couvrir des cavales, et avoir de bonnes mules. De ma vie je n’en ai veu de si grands ; le plus jeune estoit d’une hauteur qui égaloit les plus grandes mules, et les deux autres n’estoient guère moins hauts. Le premier a cousté vingt-deux mille cmq cents livres. » Nous avions déjà rencontré, non loin d’Aranjuez, un convoi d’ânes que Doré avait dessiné au passage, et nous pûmes nous convaincre que les étalons ou garañones d'aujourd'hui méritent leur ancienne réputation, et ne sont pas inférieurs aux plus beaux ânes du Poitou. |
Il nous tardait d'arriver à Madrid : nous reprimes le chemin de fer, et, peu de temps après avoir quitté la station d’Aranjuez, nous traversions sur un beau pont de fer le Jarama ; cette rivière compte parmi ses affluents le célèbre Manzanarès, qui ne contribue que bien faiblement à grossir son cours. Pendant près de deux lieues, on traverse une campagne fertile et plantée de beaux arbres : les jardins maraîchers produisent de magnifiques légumes qui servent à l’approvisionnenent de Madrid. Les fruits sont également beaux et excellents, et leur réputation date de lom, témoin un passage de Guzman de Alfarache, qui vante la poire bergamote, — /a pera bergamota de Aranjuez. Après avoir passé la station de Cien-Pozuelos, dont le nom signifie cent petits puits, nous trouvàmes une contrée plate et monotone, dont la nudité contraste avec l'aspect frais et riant du pays que nous venions de quitter. C’est peut-être l'absence de verdure qui a fait reprocher aux Espagnols leur peu de goût pour la campagne. Cependant plusieurs poëtes nationaux ont chanté dans leurs vers les plaisirs des champs : il en est même un, Gregorio de Salas, contemporain de notre Delille, qui les a chantés d’une façon fort originale, et tout à fait en dehors du style académique en honneur à cette époque. « Ma cabane champêtre, dit-il dans son Observatoire rustique, me promet l'heureux terme de mes désirs; étendu à l'ombre de son toit modeste, J'aperçois dans les sillons que vient d'ouvrir la charrue les moineaux affamés faisant la chasse aux petits insectes, et le chardonneret au plumage moucheté qui se balance sur la frèle tige d’un
chardon, et endort par son chant mon esprit tranquille...» Ici l'auteur, dédaignant les bergeries fardées du siècle dernier, nous peint de vrais paysans, et devient un précurseur de la nouvelle école réaliste. «La rustique lavandière me salue ; elle regarde avec empressement la hauteur du soleil, elle éternue, et simplement essuie son nez avec ses doigts diligents. Un chevrier vient se coucher à côté de moi, et goûte un repos parfait en dormant la sieste, jusqu’à ce qu'un ronfle-
laboureur s’ il al
venons de traverser le Manzanarès : bientôt le train est en gare : nous voici arrivés à Madrid. # j IV
Il n’est peut-être pas de ville au monde qui ait eu des chroniqueurs aussi enthousiastes que la capitale de l'Espagne; c’est à qui lui donnera l’origine la plus ancienne : l'un veut que sa fondation date de peu de temps après le déluge ; un autre, plus modeste, la fait remonter à dix 3 siècles avant Rome; suivant un troisième, Madrid existait déjà à l’époque grecque, et elle nc devait être florissante au temps de Cadmus. Juan Lopez de Hoyos, ce professeur qui appelait Cer-'
vantes son disciple bien-aimé, — mé amado discipulo, — a prétendu que l’Arco de Santa-Maria avait été construit par Nabuchodonosor, roi de Babylone, /ors de son passage à Madrid. Nous n’en finirions pas si nous voulions passer en revue les fables mises en avant. « Que Madrid, dit Ponz, E: s’appelât dans les temps reculés Mantua Carpentana ; que ses fondateurs soient venus de la | Grèce ou du Latium, et que son ancienneté dépasse celle de Rome, beaucoup pourront l’affirmer,
mais bien peu le croiront. » Cela n’empêche pas un livre récent, La Guia oficial de 1869, de sou- #2 tenir que Madrid existait avant la Ville éternelle, et de donner cette année comme la deux mille | six cent dix-neuvième après la fondation de Rome, et la quatre mille trente-cinquième après celle de Madrid. D’après le même ouvrage, les Romains lui donnèrent le nom de Mantua Carpentanorum, pour empêcher toute confusion avec Mantoue, la patrie de Virgile. La vérité est que Madrid remonte à une époque respectable, puisque l’histoire en fait mention pour la première fois dès l’année 933, où Ramiro IL, roi de Léon, l’enleva aux Arabes, qui l’appelaient alors Magrit ou Majerit. C'était, à cette époque, un poste avancé destiné à protéger Tolède. La place retomba bientôt au pouvoir des Arabes. Alphonse VI, autre roi de Léon, s’en empara vers la fin du onzième siècle. Une population chrétienne se fixa à Madrid, et, à partir de cette époque, l’histoire de la capitale cesse d’être aussi obscure. Son concejo ou conseil figure, en 1211, dans l'expédition viclorieuse organisée contre Murcie, alors au pouvoir des Arabes. C’est à Madrid que Ferdinand et Isabelle reçurent leur fille et son époux ; c’est là aussi qu'après la mort de Ferdinand, le cardinal Cisneros prit en main le gouvernement de l'Espagne. Charles-Quint aimait le séjour de Madrid ; Philippe If, après avoir abandonné Tolède, en fit la capitale de la monarchie espagnole. Il fallut, pour élargir la ville, abattre les anciens murs : c’est de cette époque que datent ses rues les plus importantes. Les environs de Madrid ne présentaient pas alors l'aspect qu'ils ont aujourd'hui : ils étaient couverts de forêts considérables, fort appréciées des chasseurs. Argote de Molina, dans son Libro de Monteria (Livre de Vénerie), imprimé en 1582, parle des environs de Madrid comme d’un bon couvert pour l'ours et le sanglier, — Guen monte de puerco y oso. Serait-ce pour cela qu'on voit figurer un ours, dans les armes de la ville ?
À partir du dix-septième siècle, la nouvelle capitale prit rapidement une grande extension, mais sans ordre, éumultuariamente, suivant la pittoresque expression de Ponz. « Et chose digne de remarque, ajoute le voyageur espagnol, en même temps que nous bâtissions en Amérique des he villes où régnait une si parfaite symétrie, les rues de la capitale étaient tracées sans aucune régu- be Et larité. La plupart étaient bâties au hasard ; on n’eut même pas le soin de ménager des places régulières à certaine distance les unes des autres, car celles qui existent méritent plutôt le nom de recoins ou de carrefours. » Philippe IT, qui était né à Madrid, l’'embellit beaucoup, et con-
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360 CHAPITRE VINGTIÈME. l'E OR TOR
© struisit notamment la P/aza Mayor, qui conserve encore son ancien aspect. Pendant le long règne de Philippe IV, qui ne dura pas moins de quarante-cinq ans, de nombreux monuments et des églises s’élevèrent ; c'est aussi de cette époque que date le Buen Retiro. me ie tromperait bien si, pour se rendre compte de ce qu'était alors Madrid, on s’en rapportait à certains écrivains du temps, tels que Dävila, Quintana et autres encore dont les louanges sont pleines d’emphase. Il en est un cependant qui les a dépassés, c’est Alfonso Nuñez de Castro, chroniqueur de Philippe IV, l’auteur du curieux et divertissant : Solo Madrid es Corte (Madrid seule est capitale), livre qui a pourtant la prétention d'être sérieux. Après les exagérations, voyons la réalité.
D'abord, les maisons particulières de Madrid laissaient beaucoup à désirer, car on n’employait, pour leur construction, que de la terre et des pierres de taille mal dégrossies. C’est cette manière de bâtir qui faisait dire à un voyageur du dix-septième siècle, en parlant des Madrilègnes : « Ils ont appris l'architecture des taupes, la plus part de leurs maisons n’estant que de terre, et, à guise des taupières, à un étage seul... Ils font leurs maisons comme leurs pistolles, et la matière en vaut mieux que l’ouvrage. » Un autre voyageur dit : « Que les portes cochères étaient trèsrares ; les maisons où il y en a ne laissent pas d’être sans cour. Les portes sont assez grandes, et, pour ce qui est des maisons, elles sont fort belles, spacieuses et commodes, quoiqu'elles ne soient bâties que de terre et de brique. Je les trouve pour le moins aussi chères qu'à Paris. » Saint-Simon, qui connaissait bien Madrid, nous dit aussi que les maisons, même les plus belles, n'avaient pas de cour, ou qu’au moins elles y étaient fort rares. « Les carrosses, ajoute-t1l, arrêtent dans la rue, où on met pied à terre ; on entre par la porte, qui est comme nos portes cochères, en un lieu large et long, qui ne reçoit de jour que par la porte et qui a des recoms très-obseurs, et l'escalier est au fond, par lequel on monte dans les appartemens.»
Les maisons de Madrid n'avaient, pour la plupart, qu’un rez-de-chaussée. Cette particularité avait pour cause un impôt fort élevé auquel devaient se soumettre les propriétaires qui voulaient élever un premier étage. Cette restriction apportée au droit de bâtir avait même donné naissance à une expression particulière ; on disait, en parlant des maisons basses non soumises à l'impôt, qu'elles étaient construidas de malicia, c'est-à-dire construites avec malice. « Le roy, lisons-nous dans une relation datée de 1666, a un droit sur les maisons que l’on bastit à Madrid qui lui vaut beaucoup. C’est que le premier étage de chacune lui appartient, et, si l’on ne le rachète, 1l peut le vendre à qui bon luy semble; d’erdinaire, les propriétaires mesmes se l’acquièrent ; ou bien, s'ils n’en ont pas le moyen, ils ne bastissent que les appartements bas. De là vient qu'à Madrid on voit tant de petites maisons, et qui n’ont point de degrés pour monter au galetas. » Il y avait encore défense d'élever d’un premier étage les maisons qui donnaient sur les jardins des couvents ou monastères. Malgré leur manque de hauteur, bon nombre d'habitations particulières étaient cependant très-vastes : « L'on a ordinairement dans toutes les maisons dix ou douze grandes pièces de plain-pied. Il y en a, dans quelques-unes, jusqu'à vingt, et même davantage; l'on a son appartement d'été et d'hiver, et souvent celui de l'automne et du printemps... »
Si la plupart des maisons étaient fort simples à l'extérieur, quelques-unes, en revanche, renfermaient des appartements somptueux; on en jugera par cette curieuse description, où il est question d’une habitation commune à plusieurs dames de distinction : «Il seroit difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison : elles occupent des appartements hauts, qui sont tendus de tapisseries toutes relevées d’or. Il y a d’abord la chambre de la duchesse de Terranova, tapissée de gris, avec un lit et Le reste fort uni; puis, celle de sa fille, la duchesse de Monteleon, meublée dans le même genre. Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, dont le lit étoit de damas or et vert, doublé de brocart d'argent et rehaussé de point d'Espagne. Il y avoit autour des draps des passements d’une demi-aune de hauteur. » Vis-à-vis étaient les chambres