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UN BARBIER EN PLEIN AIR, A MADRID

La calle de Alcalä. — L'Académie de San Fernando et le Gabinete de Historia natural. — La calle Mayor. — La Casa de Ofate. — Richesse en argenterie des anciens palais de Madrid. — Les théâtres de Madrid : la Zarzuela. — Un succès théâtral : le Tio Caniyitas. — La Plaza Mayor et ses fêtes : les feux d'artifice ; les Fiestas reales ; les Autos de Fe; le grand Acte de Foi de 1680. — Les courses de taureaux. — Les politiqueurs de la Plaza Mayor. — Les Maragatos. — Les escribanos de la calle Mayor. — La prison de François Ier. — La calle de Toledo. — Les marchands des rues. — Les cris de Madrid. — Le Rastro ; les voleurs. — La Fébrica de Tabacos. — La Cigarrera et la Manola. — Le Prado et la Fuente Castellana. — L'influence française à Madrid. — La Feria et ses boutiques. — Le Buen Retiro; l’'Estanque ; la China,

Laissant derrière nous la Paerta del Sol, entrons dans la calle de Alcald, la rue la plus belle et la plus large de Madrid. A notre gauche s'élève la façade monumentale de l’ancienne Aduana, où sont réunis aujourd’hui la Hacienda (ministère des finances), le Gabinete de Historia natural et l'académie de San Fernando. Les tableaux de cette académie sont peu nombreux, — une vinglaine à peine, — mais plusieurs sont célèbres, surtout la Sainte Élisabeth de Hongrie, un des plus beaux ouvrages de Murillo, si ce n’est son chef-d'œuvre. Il est connu sous le nom du Trñoso, — le Teigneux, — parce que la sainte est représentée soignant des mendiants couverts de lèpre et de vermine. Cette merveilleuse toile charme malgré le réalisme du sujet et ses détails hideux et repoussants. L’académie possède encore deux autres ouvrages de Murillo, un Rubens et quelques lableaux de l’école espagnole, notamment cinq Goya, parmi lesquels un superbe portrait, plein de vie et de vérité : une »aja couchée ; c’est, dit-on, la belle princesse d’Albe, qui se plaisait dans la société des majos et des foreros. La maja est des plus séduisantes, et le portrait de Goya répond parfaitement à celui que.faisait le marquis de Langle : «La duchesse d’Albe n’a pas un seul de

ses cheveux qui n’inspire des désirs. Rien dans le monde n’est aussi beau qu’elle ; impossible de la mieux faire quand on l’eût faite exprès. Lorsqu'elle passe, tout le monde se met aux fenêtres, et les enfants mêmes quittent leurs jeux pour la regarder...» Le cabinet d'histoire naturelle possède le fameux Megatherium trouvé vers la fin du siècle dernier à peu de distance de Buenos- Ayres, le plus grand squelette antédiluvien qui existe, et une collection minéralogique extrêmement intéressante, composée de beaux spécimens provenant de différentes parties de la Péninsule.

En inclinant à droite, nous arrivons à la place des Cortès, sur laquelle se trouve le Pafacio del Congreso. Nous nous trouvions sur cette place avec le regrettable H. Regnault, lorsque le général Prim, le jour de son entrée triomphale, s’y arrêta un instant au milieu d’une foule ÿnmense qui l’acclamait, pleine d'espérance dans l'avenir de l'Espagne... Suivons la carrera de San Gerinimo, une des rues les plus élégantes et les plus fréquentées de Madrid, et, après avoir traversé de nouveau la Puerta del Sol, entrons dans la ca/le Mayor. La casa de Oñate, qui occupe l'angle de la place, est une vaste construction du dix-septième siècle, qui donne parfaitement l'idée de ce qu’étaient à cette époque les grandes demeures de Madrid. Nous l’avons déjà dit, la richesse des maisons de Madrid au dix-septième siècle était prodigieuse : « Les vice-rois de Naples et les gouverneurs de Milan, dit madame d’Aulnoy, ont rapporté d'Italie de très-excellents tableaux : les gouverneurs des Pays-Bas ont eu des tapisseries admirables; les vice-rois de Sicile et de Sardaigne ont eu des broderies et des statues ; ceux des Indes, des pierreries et de la vaisselle d’or et d'argent. Ainsi chacun revenant de temps en temps chargé des richesses d’un royaume, ils ne peuvent pas manquer d’avoir enrichi cette ville de quantité de choses précieuses. … Il s'en faut beaucoup que nous soyons si bien meublés en France que les personnes de qualité le sont ici principalement en vaisselle d'argent... L'on ne se sert point de vaisselle d’étain ; celles d'argent et de terre sont les seules qui soient en usage ; et vous sçaurez que les assiettes icine sont guères moins pesantes que les plats en France, car tout ici est d’une pesanteur surprenante. » Dans certaines maisons particulières de Madrid on voyait, comme à Versailles, « des caisses d'argent remplies d’orangers et de jasmins. » Mais nulle part la profusion d’argenterie ne se faisait remarquer autant que chez le duc d’Albuquerque : « Il avoit, dit Saint-Simon, jusqu’à beaucoup de bois de meubles qui, au lieu d’être de bois, étoient d'argent.» Sa maison, magnifiquement meublée, était une des plus belles de Madrid. On assure qu'après sa mort on trouva chez lui une si grande quantité d’argenterie qu'on employa six semaines, en travaillant deux heures par Jour, à faire l'inventaire de sa vaisselle d’or et d'argent, et à la peser. On y trouva quatorze cents douzaines d’assiettes, cinq cents grands plats et sept cents petits, et tout le reste à proportion. Il y avait, entre autres particularités, quarante échelles d'argent pour monter jusqu’au haut de son buffet, qui était par gradins comme un autel placé dans une salle. Citons encore le due de Lerme et le duc d'Albe : le père de ce dernier, qui ne s’estimait pas très-riche en argenterie, possédait six cents douzaines d’assiettes d'argent et huit cents plats.

Au nombre des grandes demeures de Madrid, nous citerons aussi les palais d'Osuna et de Medima-Celi, qui possèdent une armerta et une bibliothèque ; ceux des ducs de Frias, de Liria, de Vista-Hermosa, d'Abrantès, des marquis d'Alcañices et de Casa-Riera, sans compter plusieurs autres, Où nous avons remarqué de bons tableaux. et de ces splendides tapisseries qu’on expose le jour de la Fête-Dieu.

Suivant une statistique récente, l'Espagne serait, après la France et l'Italie, le pays de l'Europe le plus riche en théâtres. Parmi ceux de Madrid, il faut citer, en première ligne, l'Opéra

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que l’auteur ajoute : « On m'a conté d’un, qui alla trouver un de ces mosqueteros, et lui offrit cent réalles pour être favorable à la pièce ; mais il répondit fièrement que l’on verroit si la pièce étoit bonne ou non, et elle fut sifflée. » |

Nous avons parlé des sainetes ; disons quelques mots de la zarzuela. Ce nom, sous lequel on désigne des pièces mêlées de chant, comme nos opéras comiques, date du temps de Philippe IV, et vient d’une résidence royale où l’on donnait des représentations de ce genre. Quelques zarzuelas, telles que le Domino Azul et le Val de Andorra, sont des imitations d'opéras comiques français. Nous choisirons pour type une zarzuela purement espagnole, le Tio Caniyitas, qui fut représentée pour la première fois à Séville, en 1849, et dont le personnage principal est un Anglais épris d’une Gitana, et qui se déguise en mao. Il y à peu d'exemples d’un succès pareil à celui qu’obtint cette pièce populaire : en moins de deux ans, elle avait déjà fait le tour de la Péninsule, couverte d’applaudissements, et il n’y eut pas de petite ville qui ne voulüt la voir représenter sur son théâtre. Nulle part peut-être l'enthousiasme ne fut aussi grand qu'à Cadix : pendant toute la saison, le Tio Caniyitas y fut représenté chaque soir sans interruption sur trois théâtres à la fois, ce qui donna pour chaque théâtre un total de cent trente représentations consécutives. Très-peu de temps après la première représentation, la zarzuela était déjà populaire dans toute l'Espagne et jusqu’en Amérique; le Téo Caniyitas devint tellement à la mode, que ce fut une véritable fureur. On le reproduisit de cent facons différentes : en gravure, en lithographie, sur les cahiers de papier à cigarettes, sur des porte-cigares, et jusque sur les abanicos de calaña, ces éventails montés en jonc, qui se vendent deux cuartos les jours de corrida. À Malaga, on vendait des statuettes de terre-cuite représentant les principaux personnages de Ja pièce, et ils faisaient aussi l’ornement des boîtes de raisins secs. En Andalousie comme dans la capitale, dans les courses de novillos, on donnait à un picador le nom du héros de la pièce, nom que prirent aussi pour titre des journaux de Séville et de Madrid. Les auteurs s'étaient proposé de mettre en scène des tableaux de mœurs nationales caractéristiques, accompagnés d’une musique également nationale. Madrid ne tarda pas à adopter la pièce en vogue, et le Téo Caniyitas Y fut représenté pour la première fois en 1830, par une troupe espagnole de zarzuela, sur le théâtre de! Circo, qui jusque-là n'avait donné que des opéras italiens.

Après la Puerta del Sol, la Plaza Mayor est une des plus grandes places de Madrid. Elle a par-laitement conservé son ancien aspect, et la description qu'en donne Saint-Simon est encore exacte : « Cette place est en superficie beaucoup plus vaste qu'aucune que j'eusse encore vue à Paris ni ailleurs, et plus longue que large. Les cinq étages des maisons qui l’environnent sont ,

© balcons on met deux gros flambeaux de cire blanche. Il est incroyable la clart que see la splendeur en étonne et a je ne sais quelle majesté qui saisit. On lit sans peine les | caractères dans le milieu et dans tous les endroits de la place sans que le rez-de-chaussée soit illuminé.» Les feux d'artifice n'étaient pas moins splendides : ils duraient plus d’une heure et représentaient toutes sortes de paysages, des chasses, des morceaux d'architecture admirables,

des places et des châteaux. Dès l’époque de Cervantès, la Plaza Mayor était un des endroits les plus fréquentés de la ville. C'était aussi le théâtre des grandes fêtes royales, telles que les actes de foi de l'Inquisition, les courses de taureaux, les carrousels et les tournois. Les Fiestas Reales s’y donnaient dans les grandes circonstances : à l’avénement des rois, à leur majorité, à leur mariage, Mais aucune de ces fêtes n’était célébrée avec autant d’éclat que les Autos de Fe. Ces solennités étaient de deux genres : les Autos particulares, qui avaient lieu tous les ans, et les Awtos generales, qui ne se célébraient qu’à l’occasion des grands événements dont nous venons de parler.

En 1680 eut lieu le grand Auto de Fe à l’occasion du mariage de Charles IF. Il est raconté avec les détails les plus circonstanciés dans un gros volume in-4° qui a pour titre : RÆeacion historica del Auto general de Fe, etc., par José del Olmo, acalde et familier du saint-office, etc. L'auteur commence par exposer que la cérémonie devait d’abord avoir lieu à Tolède, résidence de l’inquisiteur général, car, dit-il, « il devenait urgent de vider les prisons de cette ville, celles de Madrid et de beaucoup d'autres mquisitions, d’une foule de criminels que la divine Providence avait permis de découvrir et dont les procès étaient terminés. » On amena habilement le roi à témoigner le désir d'assister à l'acte, en lui rappelant que Philippe IV, son père, avait lui-même été témoin d’une fête de ce genre, en 1632. On choisit le 30 juin, jour de la fête de saint Paul; linquisiteur général alla prier le duc de Medina-Celi de porter à la procession l’étendard du saint-office, honneur qu'il accepta. Un conseil fut tenu pour régler tous les détails, et on nomma divers comités, parmi lesquels nous remarquons celui chargé de présider aux rafraîchissement. Ordre fut donné aux triburaux des provinces d’expédier les criminels à temps; des ministres du saint-office les attendaient aux portes de Madrid, et leur faisaient traverser la ville dans des carrosses fermés. Les inquisiteurs, officiers et familiers des principales villes voisines furent con-

voqués, et enfin, tout étant bien réglé, une proclamation fut publiée solennellement dans tous les

quartiers de la capitale. — Le théâtre fut établi en très-peu de temps, grâce au zèle des ouvriers : un maître menuisier avait été jusqu’à offrir de démolir sa propre maison, dans le cas où le bois viendrait à manquer. L'auteur n'oublie pas de désigner la place réservée au buffet, où les membres du tribunal devaient trouver des vivres et des boissons glacées; il mentionne également l'ingénieuse précaution qu'on avait eue de couvrir de toiles, comme les amphithéâtres antiques, toute la superficie de la place. Plusieurs jours avant la cérémonie, quelques grands seigneurs s'étaient fait recevoir familiers du saint-office, notamment les ducs d’Albuquerque, de Bejar, de Hijar, de Medina-Celi, de Lemos, de Osuna et del Infantado. Pendant qu’on s’occupait de ces préparatifs, on ne négligeait pas ceux du bûcher; car les criminels, sans doute à cause des dangers du feu, devaient être brûlés hors de la ville, près de la porte de Fuencarral. Ce soin fut confié à des habitants de Madrid, enrôlés sous le nom de so/dats de la Foi, et qui, dit José del Olmo, s’en acquittèrent avec autant de galanterie que de valeur. Ils se dirigèrent vers.la porte d’Alcala, où de nombreux fagots avaient été préparés par les soins du corrégidor ; chacun en prit un, et, traversant la ville d’un bout à l’autre, ils se rendirent au palais. Après avoir présenté au roi son fagot, les soldats de la Foi se dirigèrent vers le guemadero;

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