F VII
Laroute de Salamanque à Zamora, que nous parcourùmes en six heures de diligence, n'offre pas d'intérêt particulier. Cependant Doré y rencontra d'excellents motifs de croquis : d'abord une pareja (couple) de civiles, ces gendarmes de l'Espagne, qui faisaient leur ronde au clair de lune ; puis un enterrement dans la campagne, scène simple et dramatique : un paysan étendu, le visage découvert, sur une charrette aux roues massives traînée par deux bœufs, était suivi de quelques parents et amis. Enfin les inévitables mendiants, et dans un village où nous nous arrêtâmes, une gentille pavera (gardeuse de dindons), qu posa devant nous avec beaucoup de complaisendel |
Zamora est une petite ville fort arriérée, malgré le chemin de fer qui, depuis quelques
Artif où artie vient du grec äerce, et piot, que nous avons cité plus haut, de merée, comme le fait : remarquer Henri Estienne dans son Traicté de La conformité du langage francois avec le grec.
années, la met en communication avec Medina del Campo. Plus tard, s’il plaît à Dieu, l'embranchement sera prolongé jusqu’à la frontière de Portugal, éloignée d'une cinquantaine de kilomètres. Il y a peu de chose à voir à Zamora, après la cathédrale et les ruines du palais de Doüa Urraca, une infante qui vivait au douzième siècle, et qui joue un grand rôle dans le romancero du Cid. Au moyen âge on appelait Zamora /a bien cercada — la bien fortifiée ; 4 Zamora no se gand | en una hora, — Zamora n’a pas été prise en une heure, dit le proverbe. — La ville joua un rôle important dans la guerre des Comuneros de Castille, où l’on vit, chose assez originale, l’évêque de Zamora commander en personne un bataillon de prêtres qu'il avait formé. Le lendemain de notre arrivée à Zamora, nous gagnâmes Toro en une demi-heure de chemin de fer. Encore une ville où l'herbe pousse dans les rues, où l'industrie est à peu près nulle. En revanche, le pays est très-fertile, et produit d’excellent blé. Le Duero, que la voie suit parallèlement depuis Zamora, traverse la ville ; ses eaux doivent avoir des qualités bien merveilleuses, si l’on en croit un proverbe qui les compare au bouillon de poulet : Agua de Duero, caldo de pollos.
Le train suivant nous conduisit à Medina del Campo, petite ville qui n’est plus que l'ombre de ce qu’elle fut autrefois ; en revanche les souvenirs historiques y abondent : le Castillo de la Mota, château de brique du quinzième siècle, élève au-dessus de la ville ses tourelles qui servirent de prison pendant deux ans à César Borgia. C’estencore dans ce château que mourut, le 26 novembre 1504, Isabelle la Catholique. Medina del Campo « la ville de la plane, » était autrefois très-commerçante : «ville riche et de grand trafic, dit un ancien voyageur français, à cause de ses longues foires d'hyver et d’esté... » — «C’est un beau pays, dit encore Navagiero, plein de belles maisons, et très-riche ; seulement les nombreuses foires qui s’y tiennent chaque année, et qui amènent un grand concours de toute l'Espagne, sont cause que tout s'y paye plus cher que de raison. Il y a de très-belles rues, et comme plusieurs quartiers furent brûlés au temps de la Communitä, la plus grande partie de la ville est rebâtie à neuf. Les marchandises de toutes sortes abondent à la foire, mais surtout beaucoup d'épices qu’on y apporte du Portugal ; cependant les plus grandes affaires se font en changes. » Ces épices et ces changes nous rappellent une anecdote curieuse qui se rapporte au passage de Charles-Quint à Medina del Campo, le 5 novembre 1556, lorsqu'il traversait l'Espagne pour se rendre à Yuste. Le savant chanoine Tomäs Gonzalez raconte, dans sa curieuse relation manuscrite du dernier séjour de l'empereur, que celui-ci descendit chez un changeur renommé, Rodrigo de Dueñas. Le cambista (on dirait aujourd’hui le banquier), soit pour plaire à son hôte, soit pour faire montre de son opulence, mit dans sa chambre un brasero d'or massif dans lequel brûlait, au lieu de noyaux d'olives, de la cannelle fine de Ceylan. Les épices se vendaient alors au poids de l'or, et la cannelle était particulièrement estimée en Espagne. Il paraît que Charles-Quint fut incommodé par l'odeur, et que, voulant sans doute punir le changeur de son ostentation, il lui refusa la permission de baiser sa main, et ordonna qu’on lui payât, comme à un simple aubergiste, le logement qu'il avait occupé dans sa maison. Nous passâmes à Medina del Campo en novembre, et notre hôte du parador del Pepe nous mit aussi un brasero dans notre chambre ; 1l est vräl qu'il était en cuivre, et une vulgaire cheminée eût mieux fait notre affaire dans un pays aussi glacial que la Castille ; ces réchauds sont bons tout au plus pour se chauffer le bout des mains et des pieds, et pour allumer la cigarette. Quoi qu'il en soit, l'usage en est fort ancien dans la Péninsule. Nous avons vu en Espagne des braseros du seizième siècle revêtus de plaques d'argent et d’un travail très-élégant. Un auteur du dix-septième siècle raconte qu'un jour «une comédienne très-jolie se plaignoit au duc.d’Albe qu'elle n’avoit point d'argent, que sa chambre étoit froide, et qu’elle y geloit. Le duc d’Albe lui envoya un de ces brasiers rempli de prastres...?
Le brasero n'est pas toujours sans danger ; il peut causer des maux de tête, et même l'asphyxie : on n'a qu'à lire le récit de la mort de Philippe I. Medina del Campo n'a plus ses foires ni ses