LE CHOCOLAT EN ESPAGNE
ni aux œufs. Il y a encore une condition : c’est qu'il ne soit pas falsifié, « comme le font, dit-il, les marchands, au moyen d’un mélange de farine de fèves, de garbanzos ou autres substances. » Ce détail montre qu’en fait de sophistication il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Le cardinal Brancaccio s'était aussi déclaré partisan du chocolat. Escobar, le fameux casuiste, avait décidé . que le liquide ne rompt point:le jeûne. Philippe V avait peut-être lu le traité de Tomäs Hurtado ; toujours est-il qu'il prenait son chocolat en toute tranquillité de conscience, si nous en croyons Saint-Simon : |
«… Un jour que je vis la reine prendre plusieurs fois du tabac, je dis que c'étoit une chose assez extraordinaire que de voir un roi d'Espagne qui ne prenoil ni tabac ni chocolat. Le roi me répondit qu'il étoit vrai qu'il ne prenoit point de tabac: sur quoi la reine fit comme des excuses d'en prendre, et dit qu'elle avoit fait tout ce qu'elle avoit pu, à cause du roi, pour s’en défaire, mais qu'elle n’en avoit pu venir à bout, dont elle étoit bien fâchée. Le roi ajouta que pour du chocolat 1l en prenoit avec la reine tous les matins, mais que ce n étoit que les jours de jeûne. — Comment, Sire, repris-je de vivacité, du chocolat les jours de jeûne ! — Mais fort bien, ajouta le roi gravement, le chocolat ne le rompt pas. — Mais, Sire. lui-dis-je, c’est prendre quelque chose, et quelque chose qui est fort bon, qui soutient, et même qui nourrit. — Et moi, je vous assure, répliqua le roi avec émotion et rougissant un peu, qu'ilne rompt pas le jeûne, car les Jésuites, qui me l'ont dit, en prennent tous les jours de jeûne, à la vérité sans pain ces Jourslà, qu'ils y trempent les autres jours. Je me tus tout court, ajoute Saint-Simon, car Je n’étois pas là pour instruire sur le jeûne ; mais j’admirai en moi-même la morale des bons Pères et les bonnes instructions qu'ils donnent. Dans quelles ténèbres épaisses et tranquilles vivent les rois qu'ils conduisent ! »
«Le matin, en se levant, dit madame d'Aulnoy, on prend de l'eau glacée, et incontinent après, le chocolat. A deux heures l'hiver, et à quatre heures l'été... l’on prend du chocolat et des eaux glacées. On le prend avec du biscuit, ou du petit pain aussi sec que s’il étoit rôty et que l'on fait exprès. Il y a des femmes qui en prennent jusqu’à six tasses de suite, et c’est souvent deux et trois fois par jour. Un autre voyageur assure aussi que le chocolat était le plus grand régal des Espagnols : « On ne peut s’imaginer la dépense qui s’en fait. Dès que vous entrez dans une maison un peu distinguée, le compliment est de vous prier de prendre le chocolat, qu'ils vous présentent dans des vases de coco avec de petits biscuits, dont ils ont toujours provision. » i
Nous avons retrouvé quelques anciennes recettes, où nous voyons figurer, outre le sucre et le cacao, toutes sortes d'épices, telles que le poivre d'Inde ou poivre rouge, « pour le rendre plus piquant, » la vanille, la cannelle, ete. On ajoutait aussi du muse et de l’ambre gris, qui rendaient, disait-on, le chocolat plus agréable : c’est probablement celui que préférait la marquise de Pompadour, qui, d’après les mémoires de madame du Hausset, sa femme de chambre, «se faisoit servir du chocolat à triple vanille et ambré à son déjeuner.» Le P. Hurtado nous apprend même que de son temps on ajoutait de l’anis et du sésame (a/egria). Aujourd’hui le chocolat qu'on prend en Espagne est généralement préparé à la cannelle. C’est ainsi qu’on vous le sert {oujours, si vous n’avez pas la précaution de le demander autrement. Voici du reste la définition donnée par le Diccionario de la Academia española : «Chocolat : pâte composée de cacao, de sucre et de cannelle. » Un voyageur du dix-septième siècle nous apprend qu'il y avait en Espagne «des gens qui ne faisoient pas autre chose que le chocolat. J'en ai vu, ajoute-t-il, qui en alloient faire chez les particuliers, et qui le faisoient fort bon. » Cet usage existe encore dans la Péninsule, Comme dans le midi de la France ; les chocolateros ambulants vont travailler à façon dans les familles : ils apportent leur pierre, leur rouleau, etc., et on leur fournit le sucre, le cacao et les épices,
Qui croirait que l’inoffensif chocolat ait jamais joué un rôle aussi terrible que le poison des Borgia ? C’est pourtant ce que nous apprend madame d'Aulnoy, qui raconte qu'une femme de qualité ayant eu lieu de se plaindre de quelqu'un, «lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié... il prit froidement le chocolat, et n’en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit : « Ce chocolat auroit été meilleur, si vous y aviez mis plus de «sucre : car le poison le rend amer : souvenez-vous-en pour le premier que vous accommo- « derez. » Les convulsions le prirent presque aussitôt : c'étoit un poison très-violent, et, il ne demeura pas une heure à mourir. Cette dame qui l’aimoit encore passionnément, eut la barbarie de ne pas le quitter qu'il ne fût mort. » y
Brillat-Savarin a fait l'éloge du chocolat d'Espagne. Les dames espagnoles du Nouveau- Monde, dit-il, l’aiment jusqu’à la fureur, au point que, non contentes d'en prendre plusieurs fois par jour, elles s’en font souvent apporter à l'église. On ne va pas jusque-là dans la Pénimsule, mais l’usage du chocolat y est très-répandu; on le regarde comme un aliment si bienfaisant, qu'on permet aux malades d'en prendre. On allait même plus loin autrefois : on lui attribuait toutes sortes de vertus, et les médecins le prescrivaient comme remède à leurs malades ; c’est du moins ce que nous lisons dans le Voyage d'Espagne par M. M. «Je me trouvai un jour, dit-1l, chez le surintendant des finances, qui étoit incommodé de vapeurs. Ses médecins traitoient cela de mal d'estomac et lui faisoient prendre quantité de chocolat ; ils en prenoient aussi pour lui tenir compagnie. » Presque partout en Espagne le chocolat est bon ; il est ordinairement trèsépais, et le P. Escobar eût probablement hésité à le considérer comme une boisson. On ne vous sert pas de cuillers; elles sont remplacées par de petits biscuits accompagnés d’un grand verre d'eau. Les tasses sont si petites qu’on les a comparées à des dés à coudre ; on les appelle yécaras, d’un ancien nom mexicain. Les jicaras étaient des espèces de calebasses dont on se servait autrefois comme de tasses, et qui ont été remplacées par la faïence et la porcelaine. Le mot y2carazo est encore en usage dans l'Amérique du Sud, notamment à Guatemala, comme synonyme d'empoisonnement, parce que, quand on veut faire prendre du poison à quelqu'un, on le verse dans une y/cara de chocolate. En Espagne, la Jécara de chocolate se sert le matin aux Jeunes époux, comme chez nous autrefois le chaudeau, tasse de bouillon accompagnée de la rôtie. « Quand viendra, dit une chanson populaire, quand viendra ce jour, — Et cette heureuse matinée, — Où l’on nous apportera à tous deux — Le chocolat dans notre lit ? »
Cuändo Ilegarà aquel dia Y aquella feliz mañana,
Que nos Ileven à los dos El chocolate en la cama ?
Le chemin de fer qui doit mettre la Galice en communication avec la Vieille-Castille et le reste de l'Espagne s'arrête aujourd'hui à la station de Brañuelas, pauvre village à quelques lieues d'Astorga. Nous montämes dans le coche-correo, qui partait pour Lugo ; après avoir parcouru un pays fort triste, nous fûmes amplement dédommagés en traversant le Vierzo, une des contrées les plus pittoresques et les moims connues de l'Espagne. C’est une vallée à peu près circulaire, de huit à dix lieues d’étendue, verte, ombragée, avec de grands bois de châtaigniers et de noyers, de vastes champs de lin et des ruisseaux limpides; on se croirait presque dans un coin de la Suisse ou du Dauphiné. Nous rencontrâmes, comme nous montions une côte à pied, un Maragato qui conduisait à Léon une charrette pleine d'énormes châtaignes du Véerzo. Nous engageâmes la conversä
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aussi he ses A rt : ie se qe à en ME ne a io ee ES un de ractère du paysan espagnol, souvent fier et généreux. Après avoir traversé Pon arrivàmes à Véllafranca del Vierzo, petite ville des plus pittoresques, dont l’anc cien. nom, | Francorum, vient, dit-on, de ce qu’elle servait de halte aux nombreux pèlerins français qui se rendaient à Saint-J acques de Compostelle. Le pays, extrêmement sauvage, d evient de plus en plus accidenté : dans les villages où s'arrête la diligence, des jeunes filles nous offrent des verres d'eau, des fruits et du lait. Nous arrivons enfin à Lugo, ancienne ville romaine, dont les murailles ressemblent à celles d’Astorga. Nous sommes ici en pleine Galice, et nous pouvons étudier chez eux ces Gallegos que nous avions déjà vus à Madrid dans leur rôle de m910s de cordel, et que nous avions souvent rencontrés sur les grandes routes, allant faire la moisson. Chaque année, les laborieux et robustes enfants de la Galice partent de leur pays pour les différentes provinces de lEspagne, où ils vont faire la sega; car la plupart sont moissonneurs, comme un grand nombre d'Asturiens sont domestiques ou porteurs d’eau. C'est ordinairement vers le commencement de juin que les segadores gallegos quittent leurs montagnes boisées pour aller affronter un soleil
implacable dans les plaines où ils trouvent à peine un peu d'ombre. Les Galiciens, qui ressemblent
aux Auvergnats, sont comme eux très-économes, et n'épargnent pas leur fatigue pour rapporter au pays un petit pécule. De là sans doute cette chanson servant de légende à une image à deux
cuartos :
À matarse à trabajar Viene el Gallego à la siega, Para cien reales ganar.
«Il se tue à travailler, — Le Gallego, quand il vient faire la moisson, — Pour gagner cent réaux. »
Et comme ces braves gens aiment leur pays! Un jour, au milieu des plaines de la Manche, — c'était au bon temps des diligences, — nous nous approchâmes d'une douzaine de moissonneurs galiciens assis à l'ombre d’un olivier séculaire, et qui dévoraient d'un bon appétit leur frugal repas ; nous leur parlâmes de Lugo, de Santiago, de leurs montagnes : aussitôt leurs visages grossiers s’illuminèrent, ils nous prirent les mains, et il fallut soulever la bota de cuir pour boire un filet de gros vin noir en l’honneur de la Galice. Malgré leur honnêteté proverbiale et leurs bonnes qualités, les Galiciens ont été de tout temps un objet de risée pour les autres Espagnols. Pauvres Gallegos ! Comme les Auvergnats, on les tourne en ridicule partout : dans les chansons, dans les sainetes, dans les images populaires; un peu plus, leur nom serait une injure, et qui dit Gallego dit grossier ou ignorant. Voyez plutôt comment on traite ces Béotiens de l'Espagne :
Los Gallegos en Galicia, Cuando van en procesion, Llevan un gato por santo Y una vieja por pendon.
«Les Galiciens en Galice, — Quand ils vont en procession, — Portent un chat au lieu de saint, — Et une vieille pour bannière. »
Los Gallegos en Galicia, Cuando se van à casar, Llevan la tripilla Ilena De mendruguillos de pan,
« Les Galiciens en Galice, — Quand ils vont se marier, — Ontle ventre rempli — De vieux croûtons de pain. » Et il y a une infinité de couplets de ce genre, commencant invariablement par le même vers.
Voici encore un couplet qui rappelle cette plaisanterie si connue : « Ni hommes ni femmes, tous Auvergnats ! »
Anoche en la ventana
Vi un bulto negro,
Pensando que era un hombre.….. :
Y era un Gallego!
« Cette nuit, à la fenêtre, — Je vis une masse noire ; — Je pensais que c'était un homme, — Et c'était un Galicien!,
Dès le seizième siècle, ils étaient déjà fort maltraités dans les proverbes : on disait qu'il valait
mieux être More que Galicien : témoin ce passage d’une comédie de Tirso de Molina :
RER AR Moro es el conde Y aun peor, si el refran miras De : Antes Moro que Gallego!
CAE + Le comte est More — Et encore pis, si tu considères le proverbe : — Plutôt More que Galicien ! »
Nous avons sous les yeux une de ces feuilles volantes que les romanceros vendent dans les rues, et dont le sujet rappelle un peu l’amusante fantaisie d'Edmond About :
Le Cas de M. Guérin; elle porte le singulier titre de « Parto del Gallego (lAccouchement du Galicien), satirilla nouvelle, joyeuse et divertissante, sur ce qui arriva à Cadiz à un Galicien inquiet de se voir en mal d'enfant, et sur les péripéties de son prétendu accouchement. » Il croit sentir certaines douleurs ; on le met au lit, et bientôt, au milieu de ses cris et de ses contorsions, on retire un énorme lézard, enveloppé de langes comme un nouveau-né, et qu'on avait préparé pour la creonstance. « Est-ce un garçon, ou une fille? » demande le Galicien; et on lui présente pour toute réponse l’animal, qui sort la tête et le mord à belles dents. Cette plaisanterie, du reste, n'est pas nouvelle en Espagne : nous avons vu, il y a quelques années, un aveugle qui criait dans les rues de Madrid un papel donnant tous les détails de l'accouchement d'un sergent,