LA CURIOSITÉ AU.POINT DE VUE DES OBJETS ESPAGNOLS
LA VENTE DES BUOUX DE NoTRe-DauE DEL PILAR. — Le catalogue ; lenteur des enchères; l’adjudication; principaux objets vendus.
L'Orrévrerie. — Les couronnes d’or de Guarrazar; le style latino-bisantino. — Les plateros espagnols au moyen âge. — Les bijoux du seizième siècle. — Une custode fondue en 1509 ; nombreuses fontes d’orfévrerie avant l'invasion francaise. — L'émail en Espagne : les « Esmaulx de la façon d'Espaigne » et Les « Esmaulx d'Aragon ». — Les nielles. — Luxe inoui en argenterie. — Les bijoux religieux au dix-septième siècle. — Le filigrane.
Les ARMES ET LE TRAVAIL DU FER. — Les épées de Tolède, Séville, Barcelone, etc. — Les « espées Valentiannes et les
« poignards Saragossoys ». — Les armes moresques. — La damasquine ou ataujia. — Les « esperons d’Arragon ». Les rejeros ; la reja gothique de Pampelune.
LA Céramique ET LA VERRERE. — Les azulejos. — Les faïences hispano-moresques. — Les faïiences dites siculo-arabes.
— Les poteries arabes non vernissées. — La fabrique d’Alcora ; Voltaire et le comte d'Aranda. — Les porcelaines espagnoles : le Buen-Retiro, Alcora et Madrid. — Les verres arabes d’Almeria, de Murcie et de Malaga. — Les vidrieros de Barcelone, de Cadalso de los Vidrios, de Matar6, etc. — Les verres espagnols confondus avec ceux de Venise.
LA Scucprure. — Les sculpteurs en bois aux quinzième et seizième siècles : Diego de Siloé, Felipe de Borgoña, Berrueuete, Guillermo Doncel, etc. — La marqueterie de bois. — Les ivoires arabes : coffrets, boîtes, etc. — Les ivoires espagnols du moyen âge et de la décadence.
L'AMEUBLEMENT. — Les escritorios ou contadores. — Les meubles bargueños. — Les lits. — Les escaparates. — Les guadamuciles de Cordoue, ou « cuirs dorez ». — Les « Cordouans de Ciudad Rodrigo ». — Habileté des Arabes dans le travail du cuir. s
Les Tissus. — Richesse des étoffes fabriquées par les Arabes d'Espagne : le tiraz et l'atabi. — Les soieries de Tolède, de Valence, de Talavera, etc. — Les tapisseries d'Alcaraz, de Majorque et de Santa- Barbara. — Riches broderies de quelques cathédrales. — Les Bordadores de Imajineria. — L'ancien « poinct d'Espagne ».
Les Miviarures eT LA Gravure. — Les AMATEUR, — Les Iuminadores d'autrefois : chroniques, romanceros, etc. Les executorias sur parchemin. — Ancienneté de la gravure sur mélal: deux estampes du quinzième siècle. — Les amateurs d'autrefois en Espagne, et ceux d'aujourd'hui. — Portrait du recolector de antigüallus. — Le commerce des curiosités dans la Péninsule. — Les faussaires et leurs contrefaçons.
Pendant notre séjour à Saragosse, au printemps de 1870, eut lieù dans cette ville une vente publique des plus intéressantes, qui fit à cette époque grand bruit en Espagne. Il s'agissait des bijoux de Notre-Dame de Pilar, que le cabildo (chapitre) s'était décidé à aliéner, afin de se procurer les fonds nécessaires pour la continuation des travaux du temple, interrompus depuis la fin du
siècle dernier. Un double catalogue, en bon espagnol et en mauvais français, avait été envoyé dans les principales villes de l’Europe ; aussi, le 31 mai, la Sala Capitular, où se faisait la vente, étaitelle remplie d'amateurs et de marchands étrangers, accourus des quatre points cardinaux pour se disputer les bijoux offerts depuis des siècles à la célèbre Vierge del Pilar. Le musée de South- Kensington avait même envoyé de Londres un représentant, qui acheta un bon nombre d'objets. Le catalogue comprenait en tout 523 bijoux, parmi lesquels une cinquantaine, tels que pendants, reliquaires, médaillons, eroix, etc., dataient du seizième siècle. Le reste se composait d’un grand nombre de bagues, bracelets, colliers, chaînes, montres, chapelets, boucles d'oreilles, épingles, etc. Il y avait même des éventails, des coffrets, des chandeliers, des pommes de canne. et jusqu’à des peignes en or ou en argent, ainsi que toutes sortes d’ex-voto : têtes, jambes, mains, pieds, yeux, bustes, seins, doigts, cœurs, etc., sans compter une vingtaine de vierges del Pilar. Mentionnons encore deux lots assez curieux : des taureaux d’argent offerts par les espadas les plus célèbres que l'Espagne ait possédés : Pepe Hillo, dont nous avons raconté la fin tragique. et Cuchares, le beau-père du Tato.
La vente, qui aurait exigé deux jours à Londres, et le double à Paris, dura près de quinze jours à Saragosse, grâce à la lenteur avec laquelle opéraient les membres du chapitre. Le président, qui faisait l'office de commissaire-priseur, commençait par demander si l’on donnait le prix de l'estimation : ; Dan la tasa ? Quand il était couvert, il s’écriait : La tasa dan ! (on donne le prix !); ensuite, quand les enchères faiblissaient : A /a una! (une fois l) — À las dos! (deux fois!) — Que se va à remalar ! (on va adjuger!) — Puis enfin : À /as tres ! (trois fois !) — Eten disant ces mots, le président agitait une petite sonnette, et l’adjudication était prononcée.
Citons parmi les lots les plus importants une décoration française du Saint-Esprit, du siècle dernier, ornée de brillants, qui atteignit 312,500 réaux (le réal vaut 26 centimes) ; — un collier et un diadème, chacun environ 100,000 réaux ; — une grenade en or émaillé, excellent travail espagnol du milieu du seizième siècle, attribué, comme toujours, à Benvenuto Cellini, fut achetée par un habitant de Saragosse ; — une très-belle montre avec sa châtelaine d'or émaillé, travail de Paris, fut adjugée à un amateur parisien. Le total de la vente approcha, si nous avons bonne mémoire, de la somme respectable de deux millions de réaux.
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À propos du trésor du Pélar, nous dirons ici quelques mots de la Curiosité au point de vue des objets espagnols, en commençant par l’orfévrerie, qui en forme une des branches les plus intéressantes. Les monuments les plus anciens remontent aux Visigoths, quirégnèrent environ trois cents ans en Espagne, à partir du commencement du cinquième siècle. Les couronnes d’or de Guarrazar, qu'on voit au Musée de Cluny et à l’'Armeria de Madrid, donnent une idée de l'état avancé de cet art ; les plus belles datent des années 621 à 672. Pendant les trois siècles qui Sulvirent l'invasion des Arabes, les Asturies et la Galice, les seules provinces restées indépendantes, possédèrent des orfévres qui s'inspirèrent du style qu’on appelle en Espagne latino-bisantino. Les plus beaux spécimens de ce genre existent dans les cathédrales d’Oviedo et de Santiago ; ils offrent quelque analogie avec les objets du trésor de la cathédrale de Monza. A partir du onzième siècle, le style change ; parfois il se ressent de l'influence arabe. Les pièces de cette époque sont rares : citons le bel autel recouvert de plaques d'argent, dans la cathédrale de Gerona. Jusqu'à la lin du quatorzième siècle, on ne connaît que très-peu de noms de plateros ; au siècle suivant, ils Sont plus nombreux, et leurs ouvrages ne diffèrent guère de ceux des orfévres des autres pays: La custodia de Tolède, et le grand fauteuil à X, — de tijera, — en argent doré, que possède la
LA CURIOSITÉ EN ESPAGNE. T4 Seo de Barcelone, sont de véritables chefs-d'œuvre du quinzième siècle. Dèsle quatorzième siècle les p/ateros, réunis en gremios ou corporations, poinçonnaient leurs ouvrages; chaque pièce portait ordinairement trois poinçons : celui de la ville, comme par exemple BAR, pour Barcelone, celui du maître, et celui du contraste, ou contrôle. |
Au seizième siècle, l’orfévrerie espagnole prend un développement extraordinaire : les Arfe, les Becerril, les Benavente, et bien d’autres encore, se rendent célèbres par les splendides travaux qu'ils exécutent pour les églises ; puis viennent des Italiens, comme Jacopo da Trezzo, et la famille des Leoni, qui travaillèrent pour plusieurs rois d’Espagne. Nous avons, de cette époque, de charmantes pièces d’orfévrerie civile, telles que certaines /oyas du trésor de Notre-Dame del Pilar, bijoux que la routine et l'ignorance font souvent attribuer à Benvenuto Cellini. Ces bijoux sont ordinairement émaillés sur or, et quelques-uns sont d’une grande élégance.
Les églises d'Espagne sont encore riches en travaux d’orfévrerie, malgré les nombreuses fontes qui eurent lieu à différentes époques, notamment lors de la réaction contre le style gothique, malgré celles qui ont encore lieu aujourd’hui, et malgré les pertes regrettables qu’entraîna l’invasion française. Disons, en passant, que trop souvent on impute à nos compatriotes des méfaits dont ils sont innocents, ou dont ils ne sont pas seuls coupables. Quand vous irez à Tolède, on ne manquera pas de vous dire que l’A/cdzar a été ruiné par les Français; or nous avons prouvé qu'il y a plus de cent ans ce monument tombait déjà en rume. Il faut faire la part des alliés mêmes de l'Espagne. Consultez les historiens nationaux : ils vous diront que leur malheureux pays a été ravagé por enemigosy alhados. Les chefs-d’œuvre d’orfévrerie que décrivent les anciens inventaires et les écrivains nationaux, et que possédaient en si grand nombre les trésors des églises, n’ont pas ous disparu : il en reste un bon nombre à Tolède, à Séville, à Barcelone et dans bien d’autres endroits. Quant à ce qui manque, la plupart des voyageurs, guides, kandbooks, ete., vous afirmeront hardiment que tout a été enlevé par les Français. Voulez-vous des preuves du contraire ? Il est bien facile de les trouver, ce sont les écrivains espagnols qui nous les fournissent. Parmi d'autres exemples que cite le Dicrionario histérico de Cean Bermudez, en voie un, emprunté aux archives de la cathédrale de Séville : lorsque le chapitre commanda au célèbre orfévre Juan de Arfe la custode qui existe encore, il en fit fondre une qui avait été faite en 1509, et que personne aujourd'hui n’hésiterait à préférer à l’autre. Antonio Ponz, ce voyageur si consciencieux, nous raconte que lorsque le genre churriqueresque devint à la mode en Espagne, vers la fin du dixseptième siècle, «il y eut beaucoup d’orfévres qui, au moyen de leurs sottes inventions et de leurs innovations ridicules, surent diseréditer et envoyer aux hôtels des monnaies, où elles furent fondues, des pièces merveilleuses couvertes d'ornements et de bas-reliefs; et ils les détruisaient eux-mêmes, afin qu'il ne restât pas de traces de ces travaux qui, fondés sur l’art et la raison, devaient protester contre leurs délires et leurs extravagances. » Ces exemples sont nombreux. Il y a quelques mois, on a fondu à Cordoue 22,000 onces d'argent provenant d'anciennes églises.
L'art de l'émail date de loin en Espagne, comme le montrent plusieurs anciens inventaires français, où il est question, dès le quatorzième siècle, des « esmaulx de la façon d'Espaigne» et des «esmaulx d'Arragon» . Les orfévres espagnols du dix-septième sièele appliquaient encore sur l'argent les émaux translucides, comme le montrent les croix de Caravaca qu'on rencontre assez fréquemment. On les appliquait aussi sur cuivre, notamment sur ces petits reliquaires encore assez communs en Espagne.
L'art de nieller sur argent était très-anciennement connu des Arabes d'Espagne : nous avons vu des coffrets d'ivoire montés de cette façon ; il fut aussi pratiqué avec une grande habileté par les plateros des quinzième et seizième siècles, qui lui donnèrent le nom de ntel. Parmi les spécimens que nous connaissons, nous nous bornerons à citer la belle Custodia de Juan de Benavente, faite pour la cathédrale de Palencia, et que l'on y voit encore.
Les bijoux espagnols du dix-septième siècle suivent le mauvais goût de l'architecture : « Les pierreries, dit madame d'Aulnoy, sont admirables, mais si mal mise sen œuvre, que les plus gros diamants ne paroissent pas tant qu'un de trente loüis que l’on auroit mis en œuvre à Paris. » Il en était de même de l’orfévrerie. On sait ce que les galions du Mexique apportaient en Espagne de métaux précieux. Nous avons parlé de la prodigieuse quantité de vaisselle d’or et d'argent que possédaient le duc d'Albuquerque et d’autres grands seigneurs. Outre l’argenterie de table, on avait des lampes à huit ou douze becs (velones), et des corbeilles si lourdes, qu'il fallait quatre personnes pour les porter: le prince de Montéléon en possédait trente de ce genre. On avait même des tables, des braseros, et jusqu’à des caisses à orangers en argent, comme au château de Versailles. :
Les bijoux religieux étaient fort à la mode en Espagne à cette époque, comme au siècle dernier, etilen est encore de même aujourd'hui. Ce sont des relcarios, des croix, des médaillons, des rosarios (chapelets), des presentallas, votos ou milagros (ex-voto), ete. « Les dames, dit encore madame d'Aulnoy, portent des ceintures entières de médailles et de reliquaires. Il y a bien des églises où il n'y en à pas tant... Elles ne mettent jamais de collier ; mais elles portent des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main. » Mentionnons encore quelques bijoux particuliers, presque toujours ornés d’émeraudes, tels que les /azos, ainsi n0mMmés parce qu'ils ressemblent à un nœud de rubans, et des boucles d'oreilles ordinairement trèspesantes.
L'usage du filigrane, très-ancien en Espagne, y est encore répandu; on en fait notamment à Cordoue et à Malaga; il vient certainement des Arabes, qui l’employaient non-seulement dans leurs bijoux, mais dans les épées et jusque dans les casques, comme le montre une très-belle salade du quinzième siècle, à l'Armerta de Madrid. Le musée de South-Kensington, dont la collection de bijoux espagnols, tant anciens que modernes, monte à près de quatre cents objets, possède quelques bijoux de ce travail. Nous avons recueilli nous-même des bracelets et des bagues de ce travail trouvés à Valence, et qui sont certainement antérieurs au treizième siècle.
L'histoire des armes en Espagne, qui est encore à faire, exigerait un volume. Nous avons déjà dit quelques mots des armes trempées dans les eaux du fleuve Salo, armarum temperator, du cul trum toledanum et des fameuses lames de Tolède. Un fait assez curieux, c'est que la plupart des documents relatifs à ces épées si célèbres sont postérieurs au seizième siècle ; les historiens de la ville n’en disent pas un mot, tandis qu'ils donnent beaucoup de détails sur les étoffes de soie qui s’y fabriquaient. Navagiero, qui s'étend beaucoup sur Tolède, ne parle pas non plus de ses épées, tandis qu'il vante celles de Toloseta : « /n Toloseta si fanno bonissime spade. » «Suivant une ancienne tradition, dit Bowles, c'est avec le fer de Mondragon que se fabriquaient ces épées, si renommées pour leur trempe, dont l’infante Catherine d'Aragon, fille des rois catholiques, fit présent à son mari, Henri VIIT d'Angleterre. On en trouve encore quelques-unes en Écosse, où l’on en fait grand cas, sous le nom d'André Ferrara. Les fameuses épées de Tolède, celles du perrillo de Saragosse, qui sont encore très-estimées, et celles qui se fabriquaient dans d’autres villes, étaient, dit-on, composées du fer de cette mine... »
Au serzième siècle, Saragosse n'était pas moins renommée pour la fabrication des armes que Tolède, Valence et Barcelone. Rabelais dit, au chapitre XI de Gargantua : « Son espée ne feut Valentianne, ni son poignard Saragossoys.... » Ginez Perez de Hita parle aussi de ces épées qui se faisaient à Valence, et qui ne pesaient pas moins de douze livres. Séville était également