‹ L'EspagneChapitre 54 sur 287 · À | KT · texte numérisé non relu

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AGUADORES DE LORCA.

instants de repos dans la posada de San-Vicente, à parcourir la ville, en quête d’un véhicule : il était une heure après midi, et il faisait une chaleur vraiment tropicale ; il nous fut impossible de trouver une boutique ouverte ; on eût dit que tous les habitants avaient déserté leur ville : c était l'heure du eu, l'heure du /uego, comme on dit en Andalousie, et à ce moment-là chacun senferme chez soi pour faire la sieste ; la vie est comme suspendue, et les villes sont aussi désertes qu'au milieu de la nuit. Nous finimes cependant par trouver un habitant éveillé, lequel

tête, se réservant de nous adjoindre un voyageur en route, le cas échéant. An

Notre tartane ressemblait de tout point à celles de Valence. Le cocher se tenait assis sur le brancard de gauche, et il va sans dire que la caisse n’était aucunement suspendue, Notre calesero s'appelait Paquito, et paraissait se douter fort peu que son nom sentait la romance et l’opéracomique ; € était un Jeune homme, Grenadin de naissance, et il portait avec beaucoup de crânerie le costume du calesero andalou. Il paraissait avoir une très-vive amitié pour ses deux machos, deux mulets superbes, au poil noir et luisant, dont l’un s'appelait Comisario, et l'autre Bandolero, c'est-à-dire le Commissaire et le Brigand : il était fier de les avoir baptisés de la sorte, et dans

les discours qu'il leur adressait constamment, il faisait souvent allusion à la situation comique de

deux êtres ennemis par nature, et condamnés cependant à marcher toujours unis. î

A peine sortis de Lorea, nous cheminâmes dans le lit du Sangonera, qui se trouvait parfaite-

ment à sec; comme certaines rivières d'Espagne, il remplaçait pendant la belle saison la route ordinaire, abandonnée comme trop poudreuse. Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Velez- Rubio, petite ville de la province d'Almeria, que son surnom de rouge sert à distinguer de Velez- Blanco, située sur une hauteur, à une lieue environ. Velez-Rubio, située au milieu d’une contrée fertile, nous parut être habitée en grande partie par des agriculteurs ; on cultive dans les environs beaucoup de maïs, dont on fait un pain jaune et épais, semblable à celui qu'on mange dans quelques parties du royaume de Naples.

Notre tartane s'était arrêtée devant un grand édifice d'aspect presque monumental: c'était

la posada del Rosario, l'auberge du Chapelet, construite au siècle dernier par le due d’Albe, qui

possédait une grande partie du pays. A l'intérieur, il ne manquait que des meubles ; à part cela, c'était une auberge superbe. Peu de temps avant notre départ, notre calesero nous apprit qu'il nous avait trouvé un compagnon de voyage : quelque temps après nous vimes arriver un monsieur

chargé de mantes, d'a//orjas, de botas pleines de vin ; ses parents, qui l'accompagnaient, portaient

en outre deux oreillers bien rembourrés, et au bout d’un instant le tout fut installé dans l’intérieur de la tartane. Notre nouveau compagnon de route, après les salutations d'usage, nous apprit qu'il était avocat à Velez-Rubio, et qu’il se rendait à Grenade pour un procès : au bout de quelques instants, nous fûmes les meilleurs amis du monde, et tout fut en commun entre nous, les mantes, Les provisions, et jusqu aux oreillers.

En quittant Velez-Rubio, nous parcourûmes un relais qu’on appelle /a lequa del fraile, — a lieue du moine; cette lieue, qui conduit jusqu'au village de Chirivel, pau bien compter pour deux, car elle a au moins huit ou dix kilomètres ; on nous fit remarquer à peu de distance de la route deux rochers auxquels leur forme nee a fait donner le nom du fraile et de la monja, — le moine et la religieuse. La contrée, qui DHOUUS du lin en grande quantité, est parfaitement arrosée, et devient plus accidentée à mesure qu'on avance. Après une assez longue montée, nous arrivämes à un sommet qu'on appelle las vertientes, parce que c’est le point d'où les eaux se déversent à l'ouest vers l'Andalousie, et à l'est vers le royaume de Murcie; bientôt Nous quittâmes la province d’Almeria pour entrer dans le royaume de Grenade.

Cullar de Baza est le premier endroit que nous traversämes, et cette petite ville est bien la plus singulière qu'on puisse imaginer. Bon nombre des cinq mille habitants qui composent sa

convenu “ a nous ferait dite jusqu à ME en pre Dh f RQ n cinq. jours, moyennant la somme relativement modique de six duros, environ trente-deux francs ui |

population vivent dans des grottes pratiquées dans le flanc de la colline, en sorte que toute Ja ville est souterraine, à part quelques maisons bâties en pierres et en pisé; l'existence de ces étranges habitations n’est:signalée que par quelques cheminées Mes qui sortent de terre. et d’où s'échappe en spirales un léger nuage de fumée. Ces nouveaux troglodytes vivent là comme des lapins dans leur terrier, ou comme des.ours dans leur tanière. Nous en vimes plusieurs sortir de terre, vêtus de peaux de mouton des pieds à la tête, costume qui rendait l'illusion encore plus complète. v |

Comme nous devions faire tout le voyage avec les mêmes mulets, nous marchions constamment au pas, à raison d'environ huit lieues par jour, partant dès le lever du soleil, nous reposant pendant les heures de /uego, et arrivant à la couchée un peu avant la nuit. C'est ainsi que nous atteignimes Baza, après avoir traversé une vaste plaine admirablement cultivée, qu’on appelle la Hoya, c'est-à-dire le fossé de Baza. La ville, qui était une des mieux fortifiées de l’ancien royaume de Grenade, a conservé son aspect moresque : On Y voit encore /a Alcazaba, forteresse construite: par les rois de Grenade ; les épaisses murailles de brique et les grandes tours crénelées qu'on aperçoit çà et là ressemblent à celles de l'Alhambra, et témoignent encore de lim portance passée de la ville. Baza n'appartient aux Espagnols que depuis 1489; c'est le 25 décembre, deux ans avant la prise de Grenade, qu'elle tomba entre leurs mains, à la suite d'un siége de sept mois, dirigé par Isabelle Ha Catholique ; nous vimes, sous les ombrages de l’A/ameda, lès énormes pièces de canon qui servirent aux Espagnols pour battre en brèche les murailles de la ville. |

‘Il paraît que les environs de Baza sont assez riches en sables aurifères ; c'est du moins ce que nous apprimes en questionnant des carreleros que nous rencontrâmes sur la route, à peu de distance de la ville, et qui conduisaient de longs convois de carros, traînés par de grands bœufs magnifiquement empanachés; ces lourds véhicules étaient chargés d'énormes machines fabriquées en Angleterre, nous assura-t-on, et destinées à extraire l'or contenu dans le sable. Nous ne savons si cette entreprise a donné de bons résultats; espérons qu'elle aura mieux réussi que bon nombre ‘de mines espagnoles qui, excellentes en elles-mêmes, ne donnent aux actionnaires que des résultats négatifs, soit à cause du prix des transports, soit parce que les frais d'extraction sont sou— vent plus élevés que les produits.

L'actionnaire de mines — e/ accionista de minas — est un type qui a souvent été ridiculisé chez nos voisins. Un écrivain espagnol, M. Pedro de Madrazo, en a tracé un portrait des plus amusants. sous le nom de Don Canuto, «qui n'est ni banquier, ni avocat, ni magistrat, ni artiste, ni homme de science, où qui, s'il a été quelque chose de semblable, a cessé de l'être; la minéralogie et la métallurgie lui ont tourné la cervelle, et il a tout oublié pour se livrer à la manie de faire des trous dans les montagnes de Tolède ou dans la plaine de Carthagène. »

A partir de Baza, la contrée devient de plus en plus sauvage et accidentée ; est dans ce district que se trouvait la petite ville de Galera, qui joua un si grand rôle dans la longue lutte que les derniers Mores de Grenade soutinrent contre les Espagnols après la perte de leur capitale. lutte qui dura près de quatre-vingts ans dans les montagnes des Alpujarras, et qui ne fut terminée que par don Juan d'Autriche. La prise de Galera fut signalée par les cruautés les plus atroces; deux mille huit cents Morisques y furent égorgés; les femmes et les enfants, représentant une valeur comme esclaves, furent sur le point d'échapper au massacre général, mais le futur héros de Lépante les livra lui-même aux hallebardiers de sa garde, qui en tuèrent par ses ordres plus de quatre cents devant lui. Après cette boucherie, la ville de Galera fut détruite de fond en com ble, et on sema du sel sur son emplacement. Ginez Perez de Hita, soldat et écrivain, qui faisail partie de cette expédition, ajoute, après avoir raconté, dans les Guerras civiles de Grenada, ces scènes dont il fut témoin oculaire : « On usa de tant de rigueur envers les femmes et les enfants.

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