‹ L'EspagneChapitre 6 sur 287 · DE GERONA A BARCELONE · texte numérisé non relu

DE GERONA A BARCELONE

La cathédrale de Barcelone, qu'on appelle la Seu (prononcez Séou), du latin sedes, manque de façade, mais l’intérieur est des plus imposants. Sous le chœur est creusée une nu où des cierges fotiont sans cesse en l'honneur de la patronne de la ville :

* via

Esta es la Eulalia, la de Barcelona, ns 3 De la rica ciudad la rica joya!

«C'est sainte Eulalie, dit le refrain populaire, celle de Barcelone, riche joyau d'uné riche cité! »

Les tuyaux des orgues, au lieu d’être perpendiculaires comme dans nos églises, sont placés horizontalement, et ressemblent aux canons braqués d’une machine infernale; la console qui les supporte est terminée par une énorme tête de Sarrasin, accompagnée d'une longue barbe rougeûtre, qui paraît teinte de sang. Nous retrouverons souvent ce singulier ornement, symbole non douteux de la haine que les Espagnols ont vouée aux Mores.

Le cloître attenant à l’église contient plusieurs chapelles fermées par les belles rejas de fer dont nous venons de parler; on ne peut rien voir de plus fini, de plus patiemment fouillé : heureusement les reeros qui ont fait ces chefs-d’œuvre nous ont laissé leurs noms. Au milieu du cloître, des orangers séculaires couvrent de leur ombre une charmante fontaine du quinzième siècle, connue sous le nom de fuente de las Ocas, à cause des oïes de bronze qui lancent de l’eau avec leur bec. On est ici en plein moyen âge, et pour compléter l'illusion, ce cloître est de plus une cour des Miracles, où nous retrouvâmes au grand complet des variétés superbes de truands, sabouleux, marmiteux et autres espèces depuis longtemps disparues chez nous, mais aujourd’hui encore très-florissantes dans quelques parties de la Péninsule.

En effet, il n'est guère de pays, sauf l'Italie, où l’on voie la mendicité s’étaler au grand jour avec plus de sans-façon qu'en Espagne. Plein de dignité, on pourrait presque dire de fierté, le mendiant espagnol se drape noblement dans les débris de sa mante; il tient ordinairement à la main un énorme bâton, qui lui sert à repousser les attaques des chiens, animaux hostiles aux gens déguenillés. Embossé dans ses haillons, il exerce en philosophe sa profession — ou son art, comme on voudra, car n'est pas qui veut un: mendiant accompli. Un auteur espagnol moderne, qui à étudié ce sujet d’une manière toute particulière, nous assure qu'il arrive souvent que, dans plusieurs familles, on mendie de père en fils : les jeunes observent religieusement les préceptes de ceux qui ont vieilli dans la pratique du métier, et mettent à profit la longue expérience de leurs professeurs. Ainsi, l'emploi du temps est habilement caleulé, et ils savent au juste à quel endroit il sera avantageux de se trouver tel jour, et quelle est l'heure la plus favorable; quelle est la phrase qu'il convient d'adopter suivant la condition, le sexe et l’âge des personnes; ils sont également très-habiles dans l’art de nuancer les intonations; parfois ils gardent un silence éloquent, sauf à crier quelques instants après de toute la force de leurs poumons, si les circonstances l'exigent.

Après les églises, nous allâmes visiter le cimetière. Qu'on se figure de longues allées parallèles, de chaque côté desquelles s'élève une haute muraille percée d’une quantité de casiers alignés régulièrement, et formant plusieurs étages, à peu près comme les niches d’un co/umbarium romain; Chacun de ces compartiments est destiné à recevoir un corps enfermé dans un cercueil.

Lorsqu'une mhumation vient d’avoir lieu, des maçons, attachés au cimetière, murent l'ouverture avec quelques briques et un peu de plâtre. Cette cité des morts renferme de nombreuses rues qui forment la plus étrange perspective; les sépultures les plus riches sont couvertes de dalles de marbre blanc sur lesquelles sont sculptés des bas-reliefs, et gravés les noms des défunts. Les parents et les amis se rendent au cimetière, et assistent au placement du cercueil dans la niche. Nous

7fûmes témoins d'une scène de ce genre : les maçons venaient de rouler la lourde et haute échelle

au moyen de laquelle ils atteignent les tombes les plus élevées; un sopulturero suivait, portant le cercueil d'un enfant, orné de quelques fleurs artificielles; ils s'arrêtent enfin : les parents étaient au pied de l'échelle, essayant de consoler la pauvre mère, qui fondait en larmes, en voyant le cercueil de son enfant enlevé par les maçons-fossoyeurs. |

* On nous fit ensuite visiter une salle dans laquelle les corps restent exposés pendant vingt-

quatre heures, avant d’être enfermés dans le cercueil; pour bien s'assurer qu'on n'enterre pas des vivants, on se sert d'une précaution qui nous parut assez singulière : au bras du mort, on attache un cordon correspondant à une sonnette que le moindre mouvement fait vibrer. Un gardien veille jour et nuit dans cette funèbre salle d'attente; celui qui était de service ce jour-là nous assura que de mémoire d'homme on n'avait entendu tinter la sonnette.

Du cimetière à une exécution capitale, la transition est naturelle : ilen est une qui nous laisse les plus vives impressions. On sait qu'en Espagne la peine de mort s'applique au moyen du garrote, c'est-à-dire de la strangulation. Quand un criminel doit subir son châtiment, on entend pendant plusieurs jours à l'avance la voix nasillarde des ciegos ou aveugles, qui remplacent nos vendeurs de canards, annoncer dans les rues le programme de l'exécution, contenant le jour. l'heure et le lieu du supplice, avec toutes sortes de détails sur le condamné. Ordinairement l'exécution a lieu dans une vaste plaine, à proximité des faubourgs. Ce jour-là, la ville présenté un aspect d'animation extraordinaire; sur les places principales stationnent toutes sortes de voitures mises en réquisition pour la circonstance, qui, dès qu'elles sont remplies de voyageurs. partent au grand galop pour le lieu du supplice, et reviennent de même, afin de faire le plus grand nombre de voyages possible. Des milliers de personnes de toutes les classes se trouvent, réunies à ce triste rendez-vous. On voit des industriels qui débitent des gâteaux, des cigares, du feu et de l'eau, parcourir la foule en criant leur marchandise; cà et là, sur l'herbe, se forment des groupes de gens qui mangent tranquillement les provisions qu'ils ont apportées. Faut-il ajouter que. comme chez nous, les femmes, avides d'émotions violentes, sont là en grande majorité?

Le malheureux au supplice duquel nous assistâmes était un nommé Francisco Vilaro; 1l avait assassiné l'alcalde, c'est-à-dire le maire de son village. Comme il avait peine à se soutenir sur l'âne qu'il montait, il s’'appuyait sur deux prêtres qui lui avaient mis, entre les mains un livre de prières. Ses yeux se portaient tantôt sur ce livre, tantôt sur la foule qui formait la haie, et qu'il regardait d’un air hébété; une longue file de pénitents, les uns avec des cierges à la main. d'autres portant des bannières et des christs presque grands comme nature, précédaient el suivaient le cortége; ils psalmodiaient le chant des morts, qui sortait étouffé par leurs longs capuchons pointus, dans lesqueis deux trous ménagés laissaient briller leurs veux. Tout cela état on ne peut plus lugubre, et leur donnait un faux air de familiers de l’inquisition.

Arrivé enfin au terme fatal, le condamné monta sur un échafaud très-élevé, au milieu duquel était placé un escabeau de bois, surmonté d'un poteau de bois: l’exécuteur le fit asseoir, el fixa solidement ses bras et son corps au poteau, puis il lui lia également les mains, et lui passa autour du cou un collier de fer qui traversait deux rainures pratiquées dans le. poteau et venait, à Ja partie opposée, aboutir à une vis : cette vis, mise en mouvement par une petite tige ou manivelle de fer, attire fortement le collier, et la strangulation a lieu immédiatement.

. La foule était devenue silencieuse; le prêtre qui assistait le condamné venait de lui mettre une croix dans les mains. L'exécuteur, pendant ce temps, se tenait derrière le poteau, prêt à remplir son office; 1l leva le bras, la foule frémit, et par trois fois on le vit tourner la tige fatale. Chacun fit alors le signe de la croix. On entendit des voix murmurer rapidement quelques prières, et les femmes s'écrièrent : Ay pobret! (Ah! le malheureux !} :

L'exécution d'un criminel fameux donne lieu à de nombreuses complaintes en quatrains naïfs. quise vendent dans les rues. On y donne le récit de toutes les circonstances qui ont accompagné le

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