ASSASSINAT DE L'ALCALDE DE RIPOLLET
Celui qui commet un homicide En assassinant un autre homme, Avec infâme trahison,
Ne mérite pas de compassion.
Le sujet qui fit cette infamie, C'est Francisco Vilar, Cultivateur de Ripollet, Homme faux et mal vêtu.
Quand il manquait des poules, Personne ne les cherchait ; non, Car c'était chose certaine
Que Vilaro les avait volées.
Six heures et demie sonnaient Au clocher de Ripollet,
Quand Jose Cot, l’alcalde, Suivait un chemin ombragé.
On entendit une détonation, Puis un : Ay! retentit en l'air, Seul mot que put dire la victime, Qui sur-le-champ expira.
On dit que neuf balles
Furent trouvées dans son corps; Il avait pris ses précautions, L’assassin malintentioné.
On apprit que pour quatre-vingts duros :
Juan Bordas avait acheté la mort de l’alcalde, Et en avait payé dix d'avance ;
Mais il s’en trouva cinq de faux !
On les conduisit à Barcelone,
Où ils furent confrontés ;
Juan Bordas commença par nier, Mais finit par avouer son crime.
Attaché à une colonne,
Avec un anneau de fer au cou,
IL entendra sa condamnation
Au presidio (bagne) pour toute sa vie.
Vilar est condamné
A mourir par le garrote vil.
Ainsi finit, à soixante ans, Ce malfaiteur sans foi ni loi.
Ces complaintes, qui peuvent rivaliser avec celle de Fualdès, sont ordinairement ornées de gravures sur bois d'une naïveté outrecuidante. Il y a certaines petites villes qui semblent avoir le privilége des productions de ce genre : ainsi Manresa, en Catalogne, et Carmona, en Andalousie. Pour oublier le triste spectacle auquel nous avions assisté, nous nous rendimes à la Zambla, la promenade favorite des Barcelonais, large allée bordée de maisons et plantée de beaux arbres. comme les Cours de nos villes du Midi. C’est là que les élégantes viennent montrer leurs toilettes : la cohue est quelquefois tellement grande que l’espace leur manque pour jouer de l'éventail ; çà et là des groupes forment le cercle, assis, oh! couleur locale! sur des chaises en fer portant l'estampille de l'usine Tronchon.
La Rambla est le véritable centre du mouvement, le boulevard des Italiens de Barcelone : c'est là qu'on peut se faire une idée exacte de la population catalane; tous les types y sont représentés, depuis la señora couverte de satin et de dentelles, jusqu'au pêcheur coiffé de la gorra rouge ou brune, la veste sur l'épaule, et qu’on voit coudoyer les beaux messieurs dont le costume est fidèlement copié sur la dernière gravure des modes.
Non loin de la Rambla s'élève le palais de justice, charmante construction du quinzième siècle; lepaño, ou cour intérieure, est planté d’orangers séculaires dont les cimes s'élèvent presque jusqu'au niveau du toit. Sous une galerie couverte sont placées quelques tables occupées par les avocats, qui donnent ainsi leurs consultations en public.
Les anciennes prisons de l'inquisition existent encore à Barcelone; c'est une construction sombre et massive, percée d'étroites fenêtres. Le terrible tribunal siégeait dans toute sa splendeur à Barcelone; on nous montra dans le Prado de San Sebastian, hors des murs de la ville, l'emplacement du Quemadero, où l'on brülait les hérétiques pour le plus grand bien de la foi. Jamais édifice ne fut mieux en harmonie avec sa destination, et le fameux T'orguemada, cet inquisiteur modèle, le plus grand brûleur d'hérétiques du seizième siècle, devait le trouver à son gré.
Avant de dire adieu à Barcelone, nous fimes une excursion au fameux couvent de Monserrat, dont la Vierge, en grande vénération dans toute la Catalogne, fait, dit-on, d innombrables mi-
o M . . . , racles, Ce couvent est bâti sur un pie de plus de trois mille pieds de hauteur, près duquel s'élèvent
d'autres montagnes de forme conique, dont les sommets, vus à une certaine distance, ressemblent assez aux dents d’une scie : de là le nom de Monserrat, qui signifie en catalan : « montagne us forme de scie. » Depuis la suppression des ‘couvents espagnols, il y a plus de trente ans, celui de Monserrat a perdu son ancienne splendeur ; en revanche, on a du haut de la terrasse la vue la plus splendide : la mer, qui n'est qu'à dix lieues et apparaît comme une 1mmense ligne bleue, et devant soi on a le grandiose panorama des Pyrénées, dont les cimes rosées se détachent sur l'azur foncé du ciel.
Tarragone, à la même distance de Barcelone, mais dans la direction du sud, est une petite ville où nous nous rendimes par mer en quelques heures. C'était, à l'époque romaine, la ville Ja plus importante de la Péninsule, et la population, si l’on en croit les historiens, s'élevait à un million d'habitants. La ville actuelle est presque entièrement bâtie avec les débris de la ville ancienne ; à chaque pas on aperçoit une inscription tronquée ou quelque fragment de bas-relief antique. La cathédrale est une des plus aneiennes qu’il y ait en Espagne; dans le cloître, nous remarquâmes une belle arcade en fer à cheval du style arabe le plus pur, dont les ornements et les inscriptions, qui remontent au moins au dixième siècle, sont très-finement fouillés dans le marbre.
Malgré l’ancienne splendeur de Tarragone, nous ne vimes dans les environs, en fait de ruines romaines, qu'un aquedue passablement conservé et un tombeau en ruines, situé près de la mer, et auquel la tradition a donné le nom de Tour des Scipions : Torre de los Escipiones.
Lors de notre premier voyage en Espagne, le chemin de fer de Barcelone à Valence, terminé depuis plusieurs années, était à peine commencé ; nous primes donc place dans la diligence : notre long attelage de dix mules étant au complet, une grêle de coups de fouet et de coups de bâton donna le signal du départ ; la lourde machine s’ébranla malgré les ruades lancées à droite et à gauche, et la nuit tombait déjà quand nous perdions de vue la vieille capitale de la Catalogne.
La route de Barcelone à Valence était naguère une des plus mal famées sous le rapport du brigandage. Si l’on en croit les récits de bon nombre de voyageurs, on ne partait pas pour l'Espagne sans s'attendre à quelque aventure, et ceux qui en revenaient, s'ils n'avaient pas été attaqués. avaient été sur le point de l'être, et pouvaient raconter au moins quelque histoire d'Espagnols mystérieusement embossés dans leur mante et disparaissant soudain, ou de lames affilées brillant aux rayons de la lune. C'était le bon temps alors ! les diligences étaient régulièrement arrêtées. et on ne montait pas en voiture, sans avoir mis de côté la part des brigands. La profession, qui était lucrative, s'exerçait presque au grand jour ; chaque route était exploitée par une bande, qui la regardait comme sa propriété. On raconte même que les cosarios, c'est ainsi qu'on appelle les messagers, avaient des abonnements avec les bandits, lesquels, de bonne grâce et moyennant une somme débattue à l'amiable, les laissaient passer leur chemin ; les cosarios, de leur côté, faisaient payer aux voyageurs, outre le prix de la place, une prime d'assurance qui les garantissait de toute attaque : cela s'appelait le « voyage composé ; » si on préférait partir à ses risques et périls, sans payer la prime, c'était le «voyage simple. » Quelquefois un chef de bande, soit fatigue, soit dégont. voulait quitter les affaires ; il demandait alors à être reçu à éndulto, c'est-à-dire amnistié en faisant Sa soumission ; mais auparavant il avait bien soin de vendre à un autre bandolero sa route et sa clientèle, comme on vendrait une étude ou une charge, après avoir mis son successeur au
courant des affaires.
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