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LE GUADALQUIVIR

des rangées de hérons, hôtes habituels du fleuve, qui se tenaient immobiles sur une patle, sans paraître se soucier le moins du monde du bruit et du remous causés par le bateau à vapeur. Bientôt nous arrivâmes à l'endroit où le Guadalquivir se sépare en deux, et forme une grande île qu'on appelle la Zs/a Mayor, pour la distinguer d’une autre plus petite qu'on rencontre un peu plus haut, et qui porte le nom d’Zsla Menor.

Nous n'étions qu'à trois lieues de Sanlücar de Barrameda, et nous venions de dépasser le Puntal, où commence la Grande Ile; voici la petite ville de Trebujena, renommée pour la richesse de ses moissons, comme on le verra par ce quatrain, bien connu en Andalousie, où les «l/carrazas

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ÉGLISE D'ARCOS DE LA FRONTERA (page 289).

de Chiclana et le blé de Trebujena sont vantés à côté des jolies filles de Sanlücar de Barrameda :

Para alcarrazas Chiclana, Para trigo Trebujena,

Y para ninas bonitas Sanlucar de Barrameda.

Un peu plus loin, c'est Lebrija, la Nebrissa des Romains, une des villes les plus anciennes de l'Andalousie, et dont on attribuait la fondation à Bacchus, sans doute à cause des riches vignobles

294 CHAPITRE ONZIÈME. “ du voisinage. Lebrija est très-agréablement située + « Ses dehors sont ultivés et fertiles, dit un voyageur français du siècle dernier; presque toutes les femmes m'y on È aru grandes et jolies. » Mt 0 % : à

La Zsla Mayor n'est guère peuplée; il s'y trouve cependant une belle Lacienda ou ferme, entourée d'arbres et de jardins, appelée /a Abundancia, où la culture est remarquable : elle possède même une machine à vapeur destinée à faire monter l'eau du Guadalquivir.

En face et à peu de distance de la Zs/a Menor s'élève le bourg de Cabezas de San Juan, — nous devrions plutôt dire la ville, car il paraît que cette localité obtint en 1820 le titre de Cudad, à la suite d’un pronunciamento qu'elle fit en faveur de la liberté et de la constitution, et qui fut le signal de la révolution constitutionnelle à la tête dé laquelle s'était mis Riego. On sait la fin malheureuse du célèbre général .qui a donné son nom à l'hymne si populaire en Espagne : condamné à mort en 1823, il fut exécuté à Madrid, après avoir été ignominieusement traîné sur une claie Jusqu'au pied de l’échafaud.

Dans les immenses prairies qui s'étendent sur les deux rives, paissent en liberté des chevaux et des troupeaux de taureaux sauvages destinés aux corridas. Dans ces prairies, qu'on appelle dekesas, nous n'apercevions que quelques chozas ou cabanes de jonc, et pas un seul arbre à l’horizOn; Ce qui nous remit encore en mémoire le plaisant passage du Pèlerinage de Childe- Harold, où lord Byron appelle le taureau «ce roë des foréts. »

De temps en temps quelques taureaux s’avancaient presque sur le bord, les jambes à moitié, cachées dans les roseaux, et regardaient passer d’un air farouche le bateau qui effleurait presque la rive. C'est dans ces prairies qu'a lieu le kerradero, opération qui consiste à marquer les jeunes taureaux où rovt/los à l'aide d'un fer rouge, et à séparer ceux qui doivent être élevés pour le combat, de ceux qu'on destine aux paisibles travaux de l’agriculture. Un kerradero en Andalousie, et surtout dans les environs de Séville, est une véritable fête nationale à laquelle se rendent avec un égal empressement les afcronados de la ville et ceux des campagnes, et on ne saurait trouver üne meilleure occasion d'étudier les mœurs andalouses dans leurs détails les plus pittoresques.

Partis de grand matin en calesa pour une hacienda (ferme) située un peu plus haut que la petite ville de Coria, à peu de distance du Guadalquivir, nous rencontrâmes en route de nombreux amaleurs qui se rendaient comme nous au herradero, les uns en calesa, les autres montés sur de beaux chevaux andalous au poil noir et à la longue crinière : d’autres encore, et ©'étaient les plus nombreux, étaient empilés dans des carros aux roues massives, traînés par deux bœufs et couverts de guirlandes de feuillage. Cette longue procession de véhicules de toutes formes et de toutes couleurs nous fit songer aux fêtes populaires des environs de Naples. Le caractère des Andalous nous paraît offrir, sous beaucoup de rapports, une certaine analogie avec celui des Napolitains : c’est le même entrain, la même passion pour la musique, pour le bruit et pour la danse, nous pourrions dire la même gaielé; cependant celle des Andalous nous a toujours semblé plus bruyante, plus expansive,

plus folle. Si Léopold Robert avait peint une scène populaire d'Andalousie, il n'aurait eu aucun prétexte pour y introduire ce fond de mélancolie qu on remarque dans la plupart de ses compositions.

Quand nous arrivämes sur le terrain, beaucoup d’aficronados avaient déjà pris place autour de l'enceinte : des tonneaux renversés, quelques planches et des cordes tendues en faisaient tous les frais, avec quelques carros, carretas et autres véhicules : quelques toiles suspendues à des pieux garantissaient les spectateurs de l’ardeur du soleil. Nous primes place à notre tour, et bientôt un jeune taureau, un novrllo, fut introduit dans l'enceinte improvisée pour subir la double épreuve du fentadero el du herradero. Le tentadero, c'est l'essai du Jeune taureau, l'examen qu'on lui fait subir pour savoir s'il réunit les qualités qu'on exige des toros de muerte ; à la suite de cet examen, tous les ovt/los sont indistinctement marqués du fer chaud : seulement, comme

D anibre es sn quoi il se releva, et quitta l” on | irigé vers la dehesa. Chaque novi/lo reconnu bon pour le combat recoit un nom ; c'est or-

irement une des Er juniées à la fête, ou quelques anis du propriétaire, qe Fi chargés de le choisir.

ÀTR

Pour connaitre il de d'un Ut on examine les dents et les cornes : les dents sont au com- . plet à la fin de la troisième année, et restent. blanches jusqu’à la sixième ; ensuite elles commencent à Jaunir et à noircir. Quant aux cornes, que les gens du métier appellent las astas, — les piques, — elles permettent de déterminer d'une manière plus certaine encore l’âge de l'animal : lorsqu il à atteint trois ans, il se détache une enveloppe qui n’est guère plus épaisse qu'une feuille de papier ordinaire, et il se forme, à la partie inférieure de chaque corne, une espèce d’anneau ou de bourrelet qui se renouvelle chaque année; de sorte que les toreros, pour savoir l’âge d’un sujet. n'ont qu'à compter le nombre de ces bourrelets : trois ans pour le premier, et un an pour cha- cun des suivants. |

A propos des novéllos, n'oublions pas de mentionner les novilladas de lugar : c'estle nom qu'on donne aux courses de jeunes taureaux qui se donnent dans les villages. Ces fêtes populaires n’attirent pas moins d'amateurs que les kerraderos que nous venons de décrire; seulement la novélladu de lugar est une réjouissance tout à fait locale, à laquelle prennent rarement part les habitants des villes.

Nous avons dit combien la passion des combats de taureaux est répandue en Espagne, surtout parmi les gens du peuple : les campagnards ne sont pas des aficionados moins passionnés que les citadins ; seulement, comme ils n'ont pas de plaza de toros, ils se contentent d'en établir une de circonstance, en barricadant.la place du village au moyen de carros, de galeras où d'autres véhicules du même genre.

Nous assistâmes, dans un village des environs de Séville, à une novillada dans un de ces cirques improvisés, et nous fûmes émerveillés de l'agilité des paysans andalous, qui, dans un espace restreint, savaient toujours échapper au taureau, soit en s'accrochant à un balcon, soit en disparaissant subitement derrière les roues d’une carreta.

Mais revenons au Guadalquivir; nous venions de dépasser la Isla Mayor et la Isla Menor ; à mesure que nous approchions de Séville, le flenve devenait plus étroit; ses rives encaissées, ses eaux troubles, jaunâtres et tranquilles nous faisaient penser au Tibre, au flavum Tiberum que nous avions, quelques années auparavant, remonté en bateau à vapeur. Nous passimes devant Coria, petite ville dont nous avons parlé plus haut, et qu ‘on appelle aussi Coria del Rio, pour la distinguer d'une ville du même nom, dans la province de Câceres. Corit est célèbre par ses énormes tnajas et Jarras de terre cuite, dont les dimensions dépassent de beaucoup celles des plus grandes Me romaines.

= Nous laissâmes encore sur notre gauche le bourg de Gelves, puis un joli village entouré de srenadiers et d'orangers : c'était San Juan de Alfarache, le pays du pécaro Guzman de Alfarache ; ce village, dont les blanches maisons sont entourées d'orangers et de citronniers, nous fit penser au célèbre roman picaresque de Mateo Aleman, citoyen de Séville, qui l'appelle e/ mas deleitoso de aguella comarca, — le plus agréable de cette contrée.

Nous n'étions plus qu'à une lieue de la capitale de l'Andalousie; déjà nous pouvions apercevoir plus distinctement, au-dessus de nombreux clochers, la Giralda et sa grande statue de bronze que doraient les rayons du soleil couchant; une demi-heure plus tard, après avoir dépassé le palais de San Telmo, nous débarquions près d’une petite tour moresque, la Torre del Oro : nous étions à Séville. |

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