XVI AVANT-PROPOS
sible derrière mes modèles et j'ai multiplié les citations, qui mettront le lecteur en contact direct avec les œuvres. Mes traductions sacrifient Vèlègance banale à l'exactitude. J'ai voulu rendre avec sincérité la concision vigoureuse de Tamayo, — l'abondance aimable y mais un peu lâchée, de Menèndez y Pelayo , — le style parfois rocailleux, la période haletante de ce grand impressionniste qu'est Pereda.
Ce volume semblera, je l'espère, assez varié; il y est question tour à tour du théâtre, de la critique et du roman. Il n'en a pas moins son unité, puisque j'ai rapproché quatre écrivains, dont le trait commun est d'avoir été des catholiques militants et de représenter, sous des formes diverses, le sentiment traditionaliste, la fidélité à l'Espagne d'autrefois.
Mai igo3.
MANUEL TAMAYO Y BAUS.
Les Espagnols eurent-ils au dix-neuvième siècle un théâtre national, qui rappelle au moins, s'il ne Tégale pas, leur grand théâtre classique et puisse faire fortune hors d'Espagne ? Il serait téméraire de l'affirmer. Il est certain cependant que le théâtre est resté chez eux essentiellement populaire, et qu'à partir de i83o leur production dramatique a été considérable, depuis le drame chevaleresque et la comédie de levita (de redingote), jusqu'au sainete> ce piquant croquis de mœurs populaires, et à la zarzuela, leur opérette. Le voyageur français, qui arrive à Madrid et consulte les grands panneaux sur lesquels, à la Puerto, del Sol, s'étalent les affiches blanches des spectacles, y lit, à côté de quelques titres français, bon nombre de titres espagnols ; et il n'a pas besoin de faire là-bas un bien long séjour pour que l'occasion lui soit offerte
de voir annoncer la première (estreno) de quelque comédie « originale d'un auteur déjà applaudi dans cette capitale (en esta corte) ». Le théâtre est un genre encore bien vivant en Espagne.
Rien de plus rare d'ailleurs, dans le répertoire moderne de nos voisins, qu'une œuvre de réelle valeur, capable de s'imposer à un public étranger, et ayant d'autres qualités qu'une versification brillante, une intrigue ingénieuse, un dialogue vif et savoureux, un certain don d'observation exacte, mais superficielle.
Le romantisme suscita un réveil du drame national. Sans méconnaître l'exécution franche et vigoureuse du Don Aluaro (i835) du duc de Rivas, ni le souffle chevaleresque qui passe dans le Troubadour (i836) de Gutiérrez, ni le lyrisme parfois enchanteur et la fougue dramatique du Don Juan Ténor io ( 1 844) de Zorrilla, ni enfin le talent plus sérieux et plus sobre de Hartzenbusch dans les Amants de Teruel (i836), on peut bien dire qu'en général le drame romantique espagnol a exagéré encore les défauts du nôtre, qu'il est vraiment par trop vide et que la psychologie en est rudimentaire : il est amusant peut-être à la scène, mais les personnages nous font l'effet de fantoches, et la poésie même en est souvent d'une banalité déplo-
MANUEL TAMAYO Y BAUS. 3
rable. On n'imagine pas que ce drame réussisse jamais ailleurs qu'en Espagne et tout au plus a-t-il pu fournir à un célèbre musicien ' de médiocres livrets d'opéra.
Le répertoire comique de la même époque est mille fois supérieur, Breton de los Herreros restera le poète comique de l'Espagne au dix-neuvième siècle, le Balzac de la bourgeoisie espagnole de i83o à 1860. Merveilleux écrivain et artiste du vers bouffon comme Banville ou Rostand, il sut gagner cette gageure de concilier le lyrisme avec la comédie de mœurs contemporaines : il tire du mètre et de la rime les effets plaisants les plus imprévus et les plus irrésistibles. Mais par sa nature même le théâtre de Breton reste réservé aux seuls Espagnols et ne peut subir l'épreuve de l'adaptation. Traduisez-le ; le charme s'en va.
Contre les extravagances du romantisme, déjà spirituellement raillées par Breton , commença, vers i85o, une réaction analogue à celle qui s'était déjà produite en France : c'est la période de l'école du bon sens, caractérisée par un plus grand souci de la mesure, du goût, de la vérité dans
1 . Verdi a emprunté au duc de Rivas le livret de La Forza del Sino 9 à Garcia Gutiérrez ceux du Trovatore et de Simon Boccanegra.
l'art, jusqu'à tomber même parfois dans le prosaïsme et la platitude, et aussi par la tendance à ériger le théâtre en chaire de morale : Ponsard, Augier, Dumas fils étendent alors leur influence jusqu'en Espagne. C'est à ce moment que commencent à écrire Adelardo Lôpez de Ayala et Manuel Tamayo y Baus.
Ayala (mort en 1878) était un vrai poète, d'une facture impeccable, toute classique, et un fin moraliste. Il essaya, sans y réussir complètement, d'adapter la forme poétique de Calderôn aux exigences de la pièce à thèse et de la comédie de caractère. Il fit, dans le Tanto por ciento (1861), dont le succès fut retentissant à un moment où le pays s'ouvrait aux entreprises industrielles et aux spéculations financières, une satire curieuse contre l'agiotage, et, dans Consuelo (1878), une étude pénétrante d'âme féminine. Mais on a l'impression que, malgré la perfection du style et des vers, il y a chez lui quelque chose d'incomplet et de timide ; l'observation n'est pas assez poussée et l'analyse morale reste un peu courte.
Manuel Tamayo y Baus, qui fera l'objet de cette étude, a relativement peu produit, mais son œuvre est ce que le théâtre espagnol, au dernier siècle, nous présente de plus intéressant et de plus
MANUEL TAMAYO Y BAUS. 5
vigoureux. Trois de ses drames, La Folie d? amour, Affaires d'honneur, Un Drame nouveau, méritent de prendre place dans le répertoire européen et seraient goûtés de n'importe quel public. Quoiqu'il ait vécu jusqu'en 1898, sa carrière littéraire ne s'étend que de i85o à 1870; il cessa d'écrire à la force de l'âge. Depuis lors, le théâtre espagnol s'est égaré, avec M. José Echegaray, dans la voie dangereuse d'un néo-romantisme violent; mais si dans ces dernières années il s'est produit quelques heureuses tentatives de théâtre réaliste, il ne faut pas oublier que Tamayo avait montré l'exemple, et qu'en fait de réalisme bien entendu personne n'est encore allé plus loin en Espagne que l'auteur de Lances de honor.
Tamayo se distingue par des qualités peu communes chez ses compatriotes, et son théâtre est quelque chose d'unique dans la littérature de son pays. Il apprit son métier autant à l'école de nos grands classiques, de Schiller et de Dumas, qu'à celle de Lope et de Calderôn. Contrairement à la plupart des dramaturges espagnols, qui ont un génie brillant et tout spontané, c'est un réfléchi, un penseur. Il possède une entente parfaite de la scène, — acquise dès son enfance, puisqu'il fut élevé sur les planches, — un sens très exact de l'effet
dramatique et du pittoresque; mais les caractères l'intéressent plus que les situations, et la psycho-
J logie que les coups de théâtre. On verra en suivant révolution de son talent que le progrès de sa
/ manière a été vers la simplicité de Faction et la sobriété des moyens employés; il finit par réduire juste à l'essentiel le spectacle des yeux pour concentrer tout l'intérêt dans l'âme des personnages et faire découler logiquement les événements des
/ caractères, ce qui est proprement la conception classique. Pour le style, il a le souci de l'expression définitive, de la précision lapidaire, de la formule vigoureuse et sobre; il est l'ennemi de la phraséologie creuse et des vaines sonorités d'une poésie trop facile. Ses pièces sont écrites avec une perfection bien rare en Espagne. L'édition récemment publiée de ses œuvres ' nous fournit un exemple frappant du scrupule avec lequel il se corrigeait : il récrivit presque tout entier, dans son âge mûr, sa tragédie de Virginie^ premier triom-
) phe de sa jeunesse et son œuvre de prédilection.
' Enfin il ne coule pas toutes ses pièces dans le moule traditionnel ; il rompt délibérément, après
i . Obras de D. Manuel Tamayo y Baus; 4 vol., Madrid, 1898-1900.
MANUEL TAMAYO Y BAUS. 7
avoir montré qu'il savait y exceller, avec la forme propre à la comedia espagnole, le vers lyrique de huit pieds, qui se prête mal par sa concision extrême, par son rythme trop hâté, à l'expression des mille nuances d'un caractère et à la peinture sérieuse de la vie contemporaine. Et voilà pourquoi, plus aisément que Breton ou Ayala, on peut espérer le faire goûter encore, même à travers une traduction.
Quoique Tamayo doive beaucoup aux Français et aux Allemands, il conserve ce caractère d'originalité et d'exotisme que nous aimons. Il n'est rien moins qu'un vulgaire imitateur. 11 suffit de constater, pour s'en convaincre, comment il procède quand il adapte une pièce étrangère : il prend le sujet, mais modifie entièrement les caractères et le style, et il en résulte une pièce originale, portant, à ne pas s'y méprendre, la marque du génie espagnol. C'est qu'il est Espagnol jusqu'aux moelles; et il l'est, dans son œuvre, par ses croyances d'abord, par ce catholicisme fervent dont il a porté l'affirmation au théâtre avec une énergie singulière ; il l'est aussi par l'intensité, l'outrance des passions qu'il prête à ses personnages ; il l'est enfin par sa tendance à moraliser, par le ton dogmatique et sentencieux de sa phrase, par la recherche du trait,
où se reconnaît l'influence profonde exercée par Sénèque sur la prose castillane. Ce mélange de culture étrangère, très large et très bien assimilée, et de traditionalisme espagnol constitue un type littéraire de l'espèce la plus rare.