‹ L'Espagne littéraireChapitre 11 sur 36 · PIÈGES DE LA PREMIÈRE MANIÈRE : (( VIRGINIE » « LA RICHE-FEMME · texte numérisé non relu

PIÈGES DE LA PREMIÈRE MANIÈRE : (( VIRGINIE » « LA RICHE-FEMME

Manuel Tamayo y Baus naquit en 1829. Il était enfant de la balle. On raconte qu'il fit jouer, à l'âge de dix ans, sa première pièce, une Geneviève de Brabant, adaptée du français. C'était à Grenade, et le public andalou fit une ovation au jeune poète, amené sur la scène par sa mère, la célèbre actrice Joaquina Baus. Un essai littéraire plus sérieux fut son adaptation assez libre de la Jeanne d'Arc de Schiller, représentée à Madrid en 1847. Deux ans plus tard, il faisait jouer un grand drame « original » dans le goût du pire romantisme, bientôt suivi d'une nouvelle imitation de Schiller, Angela, empruntée à Intrigue et Amour. Mais sa carrière ne commence pour nous

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 9

en réalité qu'en i853, avec sa tragédie de Virginie, où le jeune poète proteste contre les extravagances romantiques par une tentative analogue à la Lucrèce (i843) de Ponsard.

Le titre seul de Virginie évoque à Pesprit l'épisode de Tite-Live : le centurion Virginius, pour soustraire sa fille à la convoitise d'Appius Claudius, Tégorge avec un couteau saisi à Tétai d'un boucher, et cette mort provoque l'émeute populaire qui met fin à la puissance des décemvirs. Le sujet — qui offre un admirable dénouement — avait été souvent porté à la scène, notamment par Alfieri (1778), et plus récemment par Latour-de-Saint-Ybars (i845).

On juge souvent Alfieri avec une sévérité excessive et on prétend ne voir en lui qu'un rhéteur passionné. Sans doute, son inspiration est surtout politique, et le théâtre est pour lui un moyen de propagande libérale. Il a déclaré la guerre à tous les despotismes, et il lui plaît de faire entendre sur la scène des déclamations violentes contre les tyrans. Mais à côté de la passion révolutionnaire , il a aussi l'émotion humaine. Il a cette sensibilité italienne, exubérante, se traduisant par une verbosité si copieuse et une mimique si expressive : on peut préférer une sensibilité plus contenue, mais comment méconnaître la beauté plas-

io i/espagne littéraire.

tique de celle-là et son effet dramatique? Les personnages d'Alfieri ne sont pas des abstractions : ce sont bien des êtres vivants, dont, à la lecture même, nous voyons toutes les attitudes et tous les gestes. Sa Virginie est une fort belle chose. Ici, le porte-parole du poète est le tribun Icilius, fiancé de Virginie, qui excite le peuple romain, par des harangues enflammées, à reconquérir sa liberté perdue. Mais avec quelle intensité est exprimé aussi, dans le rôle du centurion Virginius, le sentiment paternel, qui va jusqu'à rendre timide et hésitant le vieux Romain ! et quelle tendresse infinie dans cette dernière étreinte donnée à sa fille au moment même qu'il va la frapper! Il faut traduire ici ce passage, qui servira de point de comparaison avec le dénouement de Tamayo. Des hommes emmènent Virginie, qui a été réclamée comme esclave par un affranchi d'Appius. Virginius supplie le décemvir de le laisser une dernière fois embrasser son enfant.

VIRGINIUS

... Appîus, suspends un seul moment, et m'écoute; — ah ! oui, suspends et m'écoute. — Moi, cette jeune fille,

— comme mon enfant je Télevai; plus que moi-même ~ jusqu'à présent je l'aimai; si donc ma femme mentait,

— je suis ignorant de cette fraude...

te

Page 1