LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE ESPAGNOLES
Le goût français se répandit en Espagne an dix-huitième siècle, sous la monarchie bourbonnienne. La poétique de Boileau, interprétée par Luzàn, devint le code littéraire des Espagnols, qui,
sauf quelques esprits indépendants, perdirent l'intelligence des chefs-d'œuvre de leur langue. C'est seulement à l'époque du romantisme que commença, en partie sous l'influence de l'étranger, un mouvement de réaction en faveur de la littérature nationale. Les poètes revinrent à la forme du Romancero et de Calderôn; et la critique espagnole n'a cessé depuis lors de travailler — dans la mesure où l'on travaille en Espagne — à remettre en honneur les grands écrivains de « l'âge d'or ».
Si l'Espagne, sous l'influence française, avait renié sa tradition littéraire, elle n'était pas restée plus fidèle à sa tradition philosophique. Les Espagnols du dix-huitième siècle, à part quelques penseurs qui représentent la résistance nationale et orthodoxe, avaient embrassé avec enthousiasme les idées de ribs encyclopédistes et avaient rejeté en bloc tout l'héritage de leur passé, dans l'espoir de rattraper plus librement l'énorme avance qu'ils sentaient que l'Europe avait sur eux. Le Romantisme remit en honneur les romanciers et les poètes de l'Espagne; mais il resta entendu, pour tous les esprits libéraux, qu'en dehors de la littérature d'imagination, elle n'avait rien produit qui méritât d'être signalé. N'y avait-il pas beaucoup
d'ignorance et de parti pris dans cette condamnation sans appel de la philosophie espagnole? Quelques érudils, un D. Gumersindo Laverde, un D. Luis Yidart, se montrèrent curieux de le rechercher. Mis en éveil par leurs travaux, M. Menéndez y Pelayo poussa plus à fond l'enquête qu'ils avaient commencée; il consacra les premières années de son activité littéraire à réunir tous les titres qui peuvent valoir à l'Espagne une place dans l'histoire de la science et de la pensée modernes, et cette place, il la revendiqua pour elle avec une insistance obstinée et une chaleureuse conviction. Il réussit même à intéresser au débat le grand public qu'il prit pour juge entre lui et ses adversaires; car il avait affaire à forte partie, et il lui fallait avoir raison contre les maîtres de l'enseignement officiel, — ce qui est, par tout pajs, une entreprise malaisée.
Depuis le milieu du siècle, la philosophie allemande régnait en Espagne, et le mal sans doute n'aurait pas été grand, si l'on se fût attaché à un Leibniz ou à un Kant; mais les Espagnols, dans leur admiration trop confiante de l'étranger, empruntent au hasard le meilleur ou le pire et nous déconcertent souvent par la bizarrerie de leurs
choix. Parmi tant d'éminents penseurs que pouvait leur offrir l'Allemagne, le plaisant projet que d'aller choisir Childebrand! Oui, au lieu d'un Kant ou d'un Leibniz, ils avaient découvert un philosophe obscur : un certain Krause, métaphysicien théosophe, sorte d'illuminé humanitaire et sentimental, qui prétend concilier tous les systèmes en un rationalisme harmonique. Krause trouva peu d'adeptes dans son propre pays, car, à en croire Ûberweg 1 , son style est inintelligible même à des cervelles germaniques. Voilà le philosophe, dont la doctrine, transportée en Espagne par un concours de circonstances fatal, y obtint une prodigieuse et extravagante fortune. Encore un fait à inscrire dans l'indéfinie collection des Cosas de Espana y dont la découverte progressive renouvelle sans cesse la stupeur des étrangers. Ce curieux épisode de l'histoire des idées en Espagne a été conté par M. Menéndez y Pelayo de la manière la plus divertissante.
« Vers l'an i843, nous dit M. Menéndez y
1 . « Krause hat seinen philosophischen Schriften die Verbreitung unter den Deutschen durch seine wunderliche Terminologie, die rein deutsch sein soll, aber undeutsch ist, selbst beschrankt. » Grand riss der Geschichte der Philosophie, III. Berlin, 1880, p. 284.
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Pelayo 1 , il vint aux oreilles du gouvernement espagnol qu'il existait en Allemagne des sciences occultes et inaccessibles aux profanes qu'il convenait d'apporter en Espagne pour remédier un peu à notre pénurie intellectuelle et nous mettre d'un seul bond au niveau de notre maîtresse la France, d'où sortait chaque année Victor Cousin pour aller faire à Berlin sa provision de systèmes, de quoi suffire à la consommation de toute une année académique. » On choisit donc, pour aller faire une large enquête philosophique au delà du Rhin, « un bon senor castillan, natif d'un petit village voisin d'Arévalo, ancien colegial du Sacro-Monte, où il avait laissé quelque réputation de piété, de mysticisme et un peu aussi d'extravagance, homme qui passait pour aimer les études spéculatives et n'était point suspect en matières de religion ». Ce personnage, nommé Sanz del Rio, était moins préparé que personne à la mission qui lui était confiée : « aucune liberté d'esprit, une intelligence étroite et confuse, où il n'y avait place que pour très peu d'idées » ; celles-ci par compensation, une fois entrées, « y restaient fixées avec la ténacité de clous ». Sanz del Rio s'arrêta i
i. Historia de los Heterodoxos, III, Madrid, 1881, pages 715 et sq.
Paris et alla entendre Cousin à la Sorbonne; cet ipprenti philosophe, qui ne savait rien, mais avait me répugnance instinctive pour la clarté et le taent, jugea du premier coup que l'éclectisme était me philosophie pour dames. Et il poursuivit son voyage. A Bruxelles, puis à Heidelberg, sa mauvaise étoile voulut qu'il tombât sur des disciples le Krause, qui lui présentèrent la doctrine de leur naître comme le dernier mot de la pensée molerne. Sanz del Rio se sentit attiré d'abord par e que cette doctrine avait de nébuleux. On l'en- •agea à l'étudier sans délai et à négliger le reste e la philosophie allemande, « car chez Krause il rouverait tout transfiguré d'une éminente façon. I écouta d'autant plus volontiers le conseil qu'il se oyait ainsi délivré de mille études ennuyeuses et u cassement de tête d'avoir à se faire une idée ersonnelle des choses, et à porter un jugement utonome sur les multiples manifestations de l'esrit allemand... Peu de gens savent qu'en Espagne ous avons été krausistes grâce à la paresse intelîctuelle de Sanz del Rio. » Plus il étudia le krausme, plus il se persuada qu'il avait trouvé la îrité définitive et totale. Il ne voulut rien savoir de egeh de Schelling, de Schopenhauer; ses amis rausistes « lui bouchèrent les oreilles de la cire
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la plus épaisse pour qu'il n'entendît pas les chants d'autres sirènes philosophiques, qui auraient pu le distraire de la pure contemplation de l'harmonisme ». De retour dans son pays, il initia ses compatriotes au « Système », car il le désignait ainsi pour bien en montrer la supériorité sur tous les autres ; c'était à ses yeux le « Système » par excellence. Professeur d'histoire de la philosophie à l'Université de Madrid, il put déformer et rétrécir à son aise les intelligences de ses élèves en le\p imposant son enseignement aussi vide que pédantesque. Toute la génération qui fit la révolution de 1868 suivit ses leçons. Les krausistes ne se contentèrent pas de former une école : ils devinrent une secte, une loge, une société de secours mutuels. On les reconnaissait à leur gravité affectée, à leur langage sentencieux, à leur redingote. « Ils étaient sombres, renfrognés, toujours occupés à jouer un rôle. C'est à ce prix seulement qu'ils se rendaient dignes de recevoir le thyrse des mains du hiérophante dans la sainte initiation aux mystères. » M. Menéndez y Pelayo en veut tout particulièrement aux krausistes d'avoir mis à la mode un abominable jargon philosophique, qui devait cruellement choquer en lui l'artiste du bien-dire, et il dénonce avec une belle indignation Sanz dq
Rio pour le plus méchant écrivain qui ait jamais maltraité une langue humaine : « Peor que Sanz del Rio no cabe en el humano escribir. Salmerôn lui-même l'égale, mais ne le surpasse pas. »
Telle est, d'après l'auteur des Hétérodoxes, Fhistoire des origines du krausisme, histoire qu'il nous donne pour « invraisemblable partout ailleurs qu'en Espagne ». On songe, en lisant ces pages de mordante critique, au célèbre pamphlet de Taine contre les « Philosophes français », et Sanz del Rio, faisant la découverte de Krause, évoque un peu le souvenir de Royer-Collard dénichant sur les quais un volume dépareillé de Reid qui lui révèle la philosophie écossaise; mais ici le persiflage est plus alerte et la plaisanterie moins laborieuse. La mort de Sanz del Rio (1869) et ce ^ e de son successeur, Fernando de Castro (1874), jetèrent quelque désarroi dans l'armée krausiste. L'invasion du positivisme, qui commença à pénétrer en Espagne vers 1875 et amena quelques éclatantes défections (notamment celle de Salmerôn), devait être fatale au « Système ». Les attaques de M. Menéndez y Pelayo lui portèrent le dernier coup : on n'osa plus se dire krausiste — pas plus que chez nous éclectique — lorsqu'il passa pour ridicule de l'être. Corrigeons d'ailleurs ce que la sévérité de
M. Menéndez y Pelayo peut laisser soupçonner de parti pris en ajoutant qu'il y eut parmi les krausistes des hommes éminents, et que tout n'était pas absurde dans la doctrine. Qu'elle ait séduit à ce point les Espagnols, cela ne prouve-t-il pas au moins qu'elle convenait en quelque manière à leur tempérament? La morale krausiste, avec son austérité unie à un vague mysticisme, leur présentait sous une forme nouvelle cet idéal stoïcien, auquel depuis Sénèque ils restèrent toujours fidèles. Pourquoi faut-il que, par une malechance singulière, l'Espagne, que son passé prédestinait à bien comprendre l'impératif catégorique de Kant, n'ait connu la pensée allemande que par un de ses plus médiocres représentants?
C'est contre des pontifes du krausisine, comme un Azcârate, ou contre d'anciens krausistes passés au positivisme, comme Re villa, que M. Menéndez y Pelayo fit ses premières armes en faveur du traditionalisme espagnol. La thèse de ses adversaires n'est que la réédition de tous les réquisitoires lancés contre l'Espagne, depuis les Encyclopédistes, par les historiens étrangers, hostiles an catholicisme. L'Espagne est une terre de fanatisme, où la pensée fut étouffée pendant trois
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siècles par l'intolérance religieuse. L'Inquisition paralysa toute initiative de spéculation originale : elle explique la décadence intellectuelle de l'Espagne depuis le début du dix-septième siècle; elle empêcha les Espagnols de fonder une science ou une philosophie. A ces affirmations répétées sous mille formes, M. Menéndez y Pelayo oppose une apologie sans réserve de l'Inquisition, qui, selon lui, ne persécuta jamais ni les philosophes, ni les savants ; il s'applique à établir que, si l'Espagne n'a pas eu de génies scientifiques, les sciences y ont toujours été étudiées, et il esquisse un tableau de la philosophie espagnole, « qui n'est pas un mythe », comme le prétend Revilla, quoiqu'elle ait été longtemps méconnue et ignorée.
Dans cette querelle entre l'apologiste et les détracteurs de l'ancienne Espagne, j'avoue que ma sympathie est tout acquise d'abord à l'apologiste. J'aime la fière attitude d'un homme qui réalise le vrai type de sa race, qui ne rejette rien du passé de sa patrie et ne peut même discuter de sang-froid les accusations dirigées contre elle. M. Menéndez y Pelayo est un pur Espagnol, et je l'en admire. Il a une façon de dire : « Pour comprendre ces choses, il faut avoir du sang espagnol dans les veines, » qui fait plaisir, tant elle révèle un senti-
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ment joyeux d'orgueil national. Et je sois disposé à croire que s'il est parfois aveuglé par cet orgueil même, il lui devra de mieux comprendre les choses de son pays que ceux de ses compatriotes qui les dénigrent, et saura nous en donner une intelligence plus profonde. Est-ce à dire que je sois décidé d'avance à accepter toutes ses vues et à le suivre jusqu'au bout de ses thèses les plus aventureuses? Non certes. Tout en dégageant de son argumentation ce qui me semble définitivement acquis pour l'histoire des idées, je ferai les réserves utiles sur telles affirmations téméraires, qu'expliquent en partie d'ailleurs, dans ses premiers livres, le dogmatisme intempérant de la jeunesse et les entraînements de la polémique.
M. Menéndez y Pelayo s'affirme, avec l'intrépidité d'un Joseph de Maistre, partisan sans réserve de l'Inquisition. Il ne prétend pas la défendre, comme certains esprits timides, « avec des atténuations doctrinales, en l'expliquant par le caractère de l'époque (c'est-à-dire comme une barbarie pa* sée) , en reconnaissant les biens qu'elle a produits (c'est-à-dire en bénissant les fruits et en maudissant l'arbre) 1 ». En homme qui n'a pas peur de ses
i. Hétérodoxes, II, p. 690.
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idées et les pousse jusqu'au bout, il veut la justifier dogmatiquement, et il faut admirer, dans l'âpreté de sa logique, la précision de ses formules.
« L'intolérance est une loi nécessaire de l'esprit humain en état de santé. La vérité s'impose avec une force apodictique à l'intelligence, et quiconque possède ou croit posséder la vérité cherche à la répandre, à l'imposer aux autres hommes et à écarter les nuages de l'erreur qui les offusquent. Cette intolérance fatale de l'entendement est suivie de l'intolérance de la volonté, et lorsque celle-ci est ferme et entière, lorsque le souffle viril ne s'est pas encore épuisé chez les peuples, ceux-ci combattent pour une idée, non seulement avec les armes du raisonnement et de la logique, mais encore avec l'épée et le bûcher.
« Ce qu'on appelle tolérance est une vertu facile; disons-le plus clairement : c'est une maladie d'époques de scepticisme et de foi nulle. Celui qui ne croit rien ni n'espère rien peut être facilement tolérant. Mais une telle mansuétude de caractère ne dépend que de la faiblesse ou de Yeunuquisme de l'entendement. »
A la bonne heure, et voilà qui s'appelle avoir le courage de ses opinions! C'est du Joseph de Maistre, mais plus catégorique encore et plus bru-
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tal. Il faut rappeler — dirai-je comme circonstance atténuante? — que Pauteur de cette page l'écrivit à vingt-quatre ans. L'expérience, j'imagine, lui aura enseigné depuis que l'intolérance est moins une preuve de santé morale qu'un symptôme de jeunesse et d'exubérance, tandis que la tolérance est la vertu de la maturité réfléchie.
M. Menéndez y Pelayo badine agréablement sur ce lieu commun qui rend l'Inquisition responsable de tous les maux dont a souffert l'Espagne.
« Ce nom terrorifique d'Inquisition, croquemitaine d'enfants et épouvantait de sots, est pour beaucoup la solution de tous les problèmes, le Deus ex machina qui tombe du ciel dans les situations difficiles. Pourquoi n'y avait-il pas d'industrie en Espagne? A cause de l'Inquisition. Pourquoi y avait-il de mauvaises mœurs comme dans tous les pays et dans tous les temps, excepté dans la bienheureuse Arcadie des poètes bucoliques? A cause de l'Inquisition. Pourquoi les Espagnols sont-ils paresseux? A cause de l'Inquisition. Pourquoi y a-t-il des courses de taureaux en Espagne î A cause de l'Inquisition. Pourquoi les Espagnols dorment-ils la sieste? A cause de l'Inquisition. Pourquoi y avait-il de mauvaises auberges, et de mauvaises routes, et de mauvais dîners en Espagne
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au temps de M me d'Aulnoy? A cause de l'Inquisition, à cause du fanatisme, à cause de la théocratie. Involontairement, on songe à certaine satire latine du dix-septième siècle. Adam et Eve péchèrent conseillés par les Jésuites. Caïn tua Abel parce que Caïn et Abel se confessaient aux Révérends Pères 1 . »
Selon M. Menéndez y Pelayo, les griefs spéciaux adressés à PInquisition ne peuvent se soutenir devant une critique mieux informée.
Le tribunal du Saint-Office, qu'on accuse d'avoir été l'ennemi des lumières, s'acharna contre les Juifs, les Moriques, les sorcières, les mauvais prêtres, mais il eut toujours des égards pour les hommes d'étude. M. Menéndez y Pelayo nous met au défi d'en citer un seul qui ait péri sur les bûchers de l'Inquisition. Il y eut bien quelques poursuites, des gens inquiétés, mais ce fut si peu de chose ! Fray Luis de Leôn resta cinq ans dans un cachot pour avoir traduit en langue vulgaire le Cantique des Cantiques; mais en fin de compte il fut absous. Ce n'est pas l'Inquisition espagnole qui condamna Galilée, et Michel Servet fut bien brûlé à Genève par Calvin.