Ciencia espanola, tercera ediciôn, I, p. 10a
n8 l'espagxe littéraire.
On prétend que par son Index le Saint-Office arrêta la diffusion des livres et isola l'Espagne de l'Europe. Qu'on parcoure la collection des Index et on se convaincra du contraire. Il ne proscrit, d'une manière absolue, que les livres de sorcellerie, les livres protestants et les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle ; pouvait-il faire autrement? Sa tolérance est presque absolue pour la littérature d'imagination. Il autorise tous les philosophes de l'antiquité, tous ceux du moyen àgt, chrétiens, arabes et juifs, presque tous ceux de la Renaissance. « Quoique cela puisse paraître incroyable, le nom de Giordano Bruno n'est dans aucun Index, ni celui de Galilée (qui est dans YIndex romain), ni celui de Descartes, ni celui de Leibniz, ni, ce qui est plus étrange, ceux de Hobbes et de Spinoza. Bacon n'y est désigné que pour quelques corrections. » Aux philosophes espagnols du seizième siècle, l'Inquisition demande seulement quelques corrections, quelques suppressions, presque rien. Elle est d'une bienveillance toute mater* nelle. Elle saisit le Guide des pécheurs de Luis de Grenade, mais pour lui fournir l'occasion d'en publier une édition nouvelle bien supérieure à la première. « Vraiment, conclut M. Menéndez y Pelayo, si l'on peut accuser de quelque chose le
M. MENÉNDEZ Y PELAYO. IIQ
Saint-Office, c'est de sa négligence à arrêter la circulation de certains livres qui méritaient bien ses rigueurs. »
L'argumentation est habile ; suffira-t-elle à nous convaincre? L'Inquisition, en fait, ne s'en prit que par exception aux philosophes et aux savants. Mais ils sentaient que l'Inquisition avait l'œil ouvert sur eux et que la moindre audace de pensée pouvait leur être fatale ; c'était de quoi les rendre singulièrement circonspects. Après la condamnation de Galilée, Descartes ne se reconnut pas la vocation du martyre et renonça à publier son Traité du monde. L'Inquisition espagnole, par la seule crainte qu'elle inspirait, dut arrêter les recherches originales et décourager les travailleurs. Les Index ne mentionnent pas les livres étrangers de science et de philosophie. Mais les Inquisiteurs pouvaient souvent se dispenser de défendre des ouvrages que nul ne songeait à lire. L'Inquisition avait fait naître dans les esprits une indifférence générale, pour ne pas dire une crainte salutaire , à l'égard des nouveautés exotiques; il ne fallait pas grand'chose pour être suspect de luthéranisme. La menace perpétuelle des poursuites du Saint-Office devait produire le même effet sur les lecteurs que sur les auteurs. M. Menéndez y Pelayo nous cite d'un air de
triomphe des livres espagnols où sont discutées ou réfutées, dès le dix-septième siècle, les doctrines de Bacon, de Gassendi, de Descartes, de Spinoza; mais les auteurs qu'il nomme vécurent et publièrent leurs ouvrages à l'étranger 1 . Que des réfutations de Spinoza aient franchi les Pyrénées, cela ne prouve pas que V Ethique eût ses entrées libres en Espagne. A partir du dix-huitième siècle seulement, l'Inquisition s'étant relâchée de sa sévérité primitive, les livres nouveaux commencèrent à pénétrer en cachette chez nos voisins.
M. Menéndez y Pelayo se plaît à nous faire constater, à maintes reprises, que jamais l'Espagne ne fut plus féconde en philosophes et en savants qu'à l'époque où l'Inquisition sévissait avec le plus de rigueur. Le fait est certain, mais l'influence néfaste du Saint-Office a pu ne produire ses effets qu'à la longue. « Durant les règnes de Charles-Quint et de Philippe II, dit un historien éminent 3 , les relations continuelles des Espagnols avec les écoles et les
i. Caramuel, qui passa sa vie hors d'Espagne, publia M ouvrages à Bruges, Venise, Francfort, Louvain. L'Espagne était fermée aux Juifs, comme Isaac Cardoso (Philosopha Libéra, Venise, 1673) et Isaac Orobio de Castro, l'ami et le réfutateur de Spinoza.