Canovas, Bosquejo histôrico de la Casa de Auttria
grands hommes de toute l'Europe doivent être comptées parmi les causes principales du progrès intellectuel réalisé à cette époque. » Les philosophes espagnols du seizième siècle qui pensèrent un peu librement étudièrent et vécurent tous hors d'Espagne, dans des pays où l'atmosphère était plus respirable. Les plus grands d'entre eux, Luis Vives, Fox Morcillo, se formèrent à Paris et à Louvain. Le sceptique Sânchez étudia à Bordeaux et à Montpellier et professa à Toulouse. Sans doute, dans les autres pays, il y avait aussi de l'intolérance et des persécutions religieuses, mais Revilla a raison de dire que la persécution s'exerçait d'une manière moins régulière, moins systématique, moins déprimante pour la pensée '. M. Menéndez y Pelayo se demande en quoi ce qui est irrégulier peut être supérieur à ce qui est régulier. La réplique est-elle sérieuse ?
Ces réserves faites, accordons à M. Menéndez y Pelayo que l'Inquisition n'est pas seule responsable de la décadence intellectuelle de l'Espagne à
i. V. Revilla, Criticas, a® série, Burgos, i885, p. 79 : « Ces persécutions en Angleterre, en France et en Allemagne, étaient nées de la fureur et de la violence, plutôt que de la cruauté froide et systématique ; avec elles alternaient des périodes de liberté. »
partir du dix-septième siècle, comme le soutint, avec éloquence d'ailleurs, M. Nùiïez de Arce dans un discours célèbre 1 . Il faut mettre en ligue de compte les causes diverses qui expliquent en même temps le déclin de sa puissance politique. La première de toutes est la dépopulation, produite par la colonisation de l'Amérique, par des guerres incessantes sur tous les points de l'Europe, par le nombre excessif de congrégations religieuses des deux sexes. Lorsqu'une nation perd de sa vitalité, son activité cérébrale diminue. N'était-il pas naturel d'ailleurs qu'une prodigieuse floraison littéraire fût suivie d'une période de stérilité et de lassitude? M. Juan Valera, qui n'est pas suspect de tendresse pour l'Inquisition, mais est l'ennemi des généralisations trop simplistes et du libéralisme déclamatoire, a cherché avec sa pénétration psychologique coutumière, dans le caractère même de la nation, une explication profonde de sa décadence. La page, qui restera classique, vaut la peine d'être citée en entier pour clore cette discussion :
La tyrannie des rois de la maison d'Autriche, leur mauvais gouvernement et les cruautés du Saint-Office
i. Discours de réception à l'Académie espagnole (21 mai 1876), dans ses Miscelànea Literaria. Barcelona, 188Ô.
ne furent pas cause de notre décadence ; ce ne furent que les symptômes d'une maladie épouvantable qui dévorait le corps social tout entier. La maladie était plus profonde. Ce fut une épidémie qui infecta la majorité de la nation ou la partie la plus ardente et la plus forte. Ce fut une fièvre d'orgueil , un délire de superbe, que la prospérité fit naître dans les cœurs quand nous triomphâmes, après huit siècles de luttes contre les infidèles. Nous nous remplîmes de dédain et de fanatisme à la judaïque. De là notre divorce et notre isolement du reste de l'Europe. La partie la plus éclairée du clergé, les Inquisiteurs, les rois même eurent à refréner le torrent de l'intolérance plutôt qu'ils ne le favorisèrent. Philippe II eut à lutter contre l'opinion publique pour ne pas expulser les Morisques et laisser cette triste gloire à son fils. Nous nous crûmes le nouveau peuple de Dieu ; nous confondîmes la religion avec l'égoïsme patriotique; nous nous proposâmes la domination universelle, nous servant de la croix comme d'étendard et de labarum. Le grand mouvement d'où naquirent la science et la civilisation modernes, et auquel l'Espagne donna la première impulsion, passa sans que nous y prissions garde, grâce au dédain ignorant et à la présomption fanatique; et ijuand au dix-huitième siècle nous nous réveillâmes de qos rêves d'ambition, nous nous trouvâmes très en retard îe l'Europe cultivée, incapables de la rattraper et obligés ïe la suivre à la remorque \
i. Disertaciones y Juicios literarios. Madrid, 1878, p. 123% Réponse au discours de M. Nûnez de Arce.
1^4 l'espagxe littéraire.
On ne saurait mieux dire : ignorance dédaigneuse, présomption fanatique, voilà ce qui arrêta les Espagnols dans la voie du développement et du progrès 1 . L'Espagne fut victime d'un nationalisme exaspéré. L'Inquisition ne fut en somme que l'expression du sentiment populaire, dont les Inquisiteurs, gens doctes et prudents, eurent plutôt à calmer les exagérations. « Lorsque nous voyons aujourd'hui, ajoute avec esprit M. Valera, l'animation, la gaieté bruyante de la colle de Alcald une après-midi de toros, il ne nom vient pas à l'idée de penser que le gouvernement tyrannise le peuple et le fait aller aux toros par force. Eh bien, c'est avec plus de joie et d'enthousiasme que la cour, quatre-vingt-cinq grands d'Es*
r. M. Rafaël Altamira (Psichologia del paeblo espcftol, Madrid, 1902, p. 67) conteste cette explication en se fondant sur ce fait que l'Espagnol est plutôt admirateur excessif de l'étranger et dénigre son pays. Il rappelle les vers célèbres de Bartrina : « En entendant parler un homme, il est facile de deviner oè il vit la lumière du soleil ; — s'il loue l'Angleterre, il doit et» Anglais ; — s'il vous dit du mal de la Prusse, il doit être Français; — et s'il parle mal de l'Espagne, il est Espagnol. » (Algo, Barcelone, 1884, p. i54.) Malgré un texte d'Ambrosio de Morales, auquel M. Altamira donne trop d'importance (De Bit' toria y Artc, Madrid, 1898, p. 21 4), il n'y a pas à démontrer que les Espagnols du seizième et du dix-septième siècle étaient plus glorieux de leur nationalité que ceux d'aujourd'hui
pagne et le peuple tout entier assistèrent à Y auto de fe de 1680, où furent condamnées cent vingt personnes, dont vingt et une furent brûlées vives. »
L'infériorité des Espagnols dans les sciences, si elle est constatée, ne saurait donc s'expliquer par les entraves que mit aux recherches scientifiques la surveillance soupçonneuse de l'Eglise et de l'Etat. Peut-être manque-tril au génie espagnol une aptitude spéciale pour ce genre de travaux, « peut-être l'époque où l'Espagne fut grande et savante ne coïncida-t-elle pas avec la maturité, mais seulement avec les premiers essais du génie analytique et expérimental. » Dira-t-on cependant, avec Revilla, que l'histoire de la science peut s'écrire sans qu'on cite d'autres noms espagnols que ceux des héroïques marins qui découvrirent les Amériques et firent pour la première fois le tour du monde? « Nous n'avons pas, ajoute encore Revilla, un seul mathématicien, physicien, naturaliste, qui mérite de se placer à côté des grandes figures de la science. »
L'Espagne ne peut, en effet, nous offrir ni un Galilée, ni un Descartes, ni même un Galvani ou un Volta. Mais, observe M. Menéndez y Pelayo, une histoire de la science ne doit pas être écrite en
ne tenant compte que des hommes supérieurs. Il a fallu, pour préparer les grandes découvertes, le labeur infatigable de bien des générations d'humbles travailleurs, qui, par leurs observations, leurs analyses patientes, leurs calculs, ont ouvert et préparé la voie au génie. Or, dans tous les ordres de connaissances, à l'en croire, l'Espagne a fourni de ces ouvriers modestes, mais utiles, dont le nom et les services méritent de n'être pas oubliés. Ni une histoire de la botanique, par exemple, ne serait complète si elle ne citait les voyageurs qui découvrirent pour la première fois tant d'espèces inconnues d'Amérique ou d'Asie; ni une histoire de la science nautique ne saurait omettre les progrès réalisés dans la marine à la fin du quinzième siècle grâce aux Espagnols. Que vaudrait encore une histoire de la linguistique, où le jésuite HeN vas y Panduro, si hautement loué par Max Mûller, ne serait pas présenté comme un des créateurs de la philologie comparée, où l'on n'attribuerait pas aux missionnaires espagnols l'honneur d'avoir fait connaître le vocabulaire et la grammaire d'une foule de langues exotiques? Croit -on que les sciences physiques ne doivent rien aux Espagnols? Ecoutez un des ancêtres de la science moderne, Alexandre de Humboldt : « Les germes des vérités
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physiques les plus importantes, dit-il, se trouvent souvent, dans les écrivains espagnols du seizième siècle. A l'aspect d'un nouveau continent, isolé dans la vaste étendue des terres, se présentèrent à eux la plus grande partie des questions importantes qui, aujourd'hui encore, nous préoccupent, sur l'unité de l'espèce humaine et ses déviations du type primitif, sur les migrations des peuples, la filiation des langues plus dissemblables souvent dans leurs racines que dans leurs flexions ou formes grammaticales ; sur la migration des espèces végétales et animales ; sur la cause des vents alizés et des courants marins ; sur la réaction des volcans les uns sur les autres et l'influence qu'ils exercent sur les tremblements de terre. De cette époque datent le progrès et le perfectionnement de la géographie et de l'astronomie nautique, de l'histoire naturelle descriptive et de la physique générale du globe 1 . »
De tous les faits cités par M. Menéndez y Pelayo il semble résulter que ce qui a manqué le plus aux Espagnols, c'est, à proprement parler, l'esprit scientifique, l'esprit qui généralise et cherche
1 . Passage cité par M. Menéndez y Pelayo. {E studios de critica ii ter aria, 2* série, p. 274.)
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le pourquoi. Ils ont contribué à la science, surtout en apportant des faits nouveaux, qu'ils se sont trouvés observer les premiers, parce qu'ib étaient d'entreprenants voyageurs. Il y a quelque différence entre la découverte du platine par Ulloa, qui est à proprement parler une « trouvaille », une « constatation », et les recherches géniales d'un Lavoisier. D'autre part, les Espagnols ont peu de dispositions pour les sciences abstraites. M. Menéndez y Pelayo ne peut nous citer qu'un nom de mathématicien : Hugo de Omerique, qui mérita, il est vrai, les éloges de Newton. La pure théorie les rebute; ils n'ont d'aptitudes marquées que pour les sciences appliquées : art de la navigation, art militaire, art des constructions navales, médecine. Aujourd'hui encore, les Facultés des Sciences en Espagne sont vides, tandis que les écoles spéciales regorgent d'élèves ; et c'est dans la médecine que l'Espagne contemporaine possède son seul grand savant de réputation universelle, M. Ramôn y Cajal. M. Menéndez y Pelayo, dans une page à retenir, attire notre attention sur ce trait tout à fait caractéristique du tempérament espagnol. « La race espagnole tend à l'action et se distingue par le sens pratique et le goût des arts de la vie. Je parle de l'Espagne véritable et
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historique, non de l'Espagne fantaisiste et chevaleresque, que les étrangers ont mise dans leurs cervelles et dont il est impossible de les désabuser. Mais quiconque examinera avec impartialité notre science et notre art ne manquera pas de reconnaître, dans l'abondance de moralistes et de jurisconsultes, de politiques et de publicistes, dans les digressions éthiques auxquelles se laissent aller même les métaphysiciens, dans le grand nombre et l'excellence de nos géographes et économistes, dans l'observation nue et franche de la vie, qui caractérise nos grands romanciers, dans le naturalisme de nos peintres (je parle du naturalisme de Velâzquez) et dans mille autres formes et manifestations du génJÊ national, une étroite parenté et un signe de race 1 . » C'est l'abus de l'esprit positif qui détourna toujours les Espagnols de la science désintéressée; mais les diverses sciences appliquées leur sont redevables de quelques-uns de leurs progrès. Louons M. Menéndez y Pelayo d'avoir dressé un inventaire complet et assez imposant de tous les travaux scientifiques publiés par des Espagnols; il aura puissamment contribué à ruiner le préjugé
i. Ciencia Espanola, I, p. 94. Note de la troisième édition. Madrid, 1887.
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invétéré qui refusait à ses compatriotes une place, même secondaire, dans l'histoire de la science moderne.
Le positivisme des Espagnols les destinait en philosophie au rôle de moralistes. Ils font remonter leur philosophie à Sénèque, qui est bien en effet un des écrivains les plus caractéristiques de leur race. Son nom est resté populaire en Espagne comme le type de la sagesse. Le sénéquisme a marqué d'une empreinte ineffaçable Pâme espagnole et même la prose castillane, qui lui doit son caractère volontiers sentencieux. Le plus badin des humoristes, Quevedo lui-même, ne manqua pas d'écrire un grave traité de morale à la manière de Sénèque. Cependant cette tournure d'esprit pratique n'a pas fait naître chez les Espagnols le mépris de la métaphysique : elle a été corrigée par des influences diverses et, en premier lieu, par celle du christianisme, qui avait suffi à éveiller l'aptitude spéculative chez les Latins, jusqu'alors rebelles aux recherches de cette nature. Ajoutez à cela le croisement avec d'autres races, la race arabe et sui^ tout la race juive, dotée de facultés si exceptionnelles pour les hautes méditations sur l'absolu. En voilà assez pour expliquer que l'Espagne, i
M. MENENDEZ T PELÀYO. l3l
côté de ses moralistes, ait pu produire des métaphysiciens; ceux-ci eux-mêmes d'ailleurs furent toujours guidés par des préoccupations morales et visèrent à tirer de leurs systèmes des principes de conduite et d'action.
M. Menéndez y Pelayo s'est appliqué à l'étude de la philosophie espagnole avec d'autant plus d'ardeur que la région, avant lui, était presque inexplorée. S'il n'en a pas écrit une histoire complète, du moins a-t-il défriché le terrain et préparé la voie à un historien futur. Peut-être l'enthousiasme de la découverte l'a-t-il entraîné parfois à s'exagérer la valeur et l'importance des œuvres qu'il révélait au public. On sourit un peu de le voir découvrir toute la philosophie moderne chez des précurseurs espagnols. Si on voulait l'écouter, rien presque d'important n'aurait été dit par Bacon, Descartes ou Kant que n'eussent annoncé Vives, Sànchez et Pereira. Mais qu'on fasse la part aussi large qu'on l'entendra aux illusions patriotiques de l'auteur, il n'en a pas moins apporté à l'examen des philosophes espagnols une compétence réelle. Il ne s'est pas borné à des recherches bibliographiques; il a lu les plus importants des livres qu'il cite et il les a compris. Il sait exposer une doctrine et signaler ce qu'elle a d'original ou de
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suggestif. Qu'il soit capable de se former de ces larges vues d'ensemble sur l'histoire des systèmes, sans quoi il n'y a pas de véritable esprit philosophique, le morceau suivant en fera foi, que je cite malgré son étendue, parce que l'influence capitale de Platon et d'Aristote sur l'évolution de la pensée moderne n'a jamais été résumée avec plus d'eiao titude ni d'élégance.
Des deux géants de la philosophie grecque et même de toute philosophie. Aristote a influé sur l'éducation di genre humain beaucoup plus directement que Platon. La manière libre, vague et poétique de l'Académie a es toujours moins d'adeptes que la rigide discipline et le sévère dogmatisme du Lycée. L'influence de Platon sur le monde moderne est, pour ainsi dire, une influence expansive et diffuse; l'influence d'Aristote est une influence concentrée, formelle, despotique. L'une, plutôt que des doctrines fermées, a inspiré de vagues désirs et de généreuses idéalités ; l'autre a cristallisé la pensée en formules et catégories. Le platonisme a servi comme stimulant d'invention et excitateur de pensée propre; le péripatétisme, comme organisation systématique et méthode d'enseignement. Enlacés étroitement à leur origine, au point d'être, aux yeux de qui ne se laisse pas éblouir par des différences plus accidentelles que réelles, une seule philosophie et non deux, ils sont arrivés à se séparer totalement dans leur évolution historique, et apparaissent même comme des ennemis acharnés et des rivaux qui se haïssent. La bannière du maître a pro-
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tégé tous les dissidents de l'école du disciple, et des circonstances singulières ont fait que dans les périodes critiques la bannière de Platon est apparue toujours comme une bannière de liberté, celle d'Aristote comme une bannière d'ordre, sinon de servitude. Tous les insurgés de la scolastique arabe, juive ou chrétienne sont à un plus ou moins haut degré platoniciens. Il y a eu en tout cela de singuliers contresens, dérivés presque toujours d'une connaissance fausse, superficielle et non directe des deux grands philosophes grecs, dont les noms s'invoquaient sans cesse avec des cris de guerre ; mais pour l'histoire de la philosophie, l'Aristote falsifié a autant d'importance que l'authentique, et le Platon imaginé par les alexandrins et les théosophes autant que le disciple même de Socrate dans ses propres originaux. Les deux penseurs ont passé par une série d'incarnations et de métamorphoses aussi nombreuses que celles des dieux du polythéisme antique : la vertu géniale de la pensée humaine est si invincible que, même en s'imposant un joug et en respectant une autorité, elle trouve toujours quelque fissure pour reconquérir sa liberté native, et à l'ombre d'un commentaire ou d'une interprétation, parfois extravagante et à mille lieues du texte interprété, elle réussit à produire des systèmes très originaux 1 .
Les Espagnols revendiquent au nombre de leurs philosophes, après Sénèque, les penseurs juifs et
i . Ensayos de critica Jilosôjiea, pp. 29-3 1 .
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arabes du moyen âge, nés en Espagne, tels qu'un Averroes ou un Avicebrôn. M. Menéndez y Pelayo est un fervent admirateur de la pensée juive. Il a traduit en beaux vers V Hymne de la Création de Judas Lévi, un des plus nobles poètes de sa race et le plus grand des précurseurs de Dante. Mais les philosophes juifs et arabes ont été très bien étudiés déjà, surtout par des étrangers. L'ouvrage de Renan sur Averroes fait autorité. Et Renan a insisté sur Péminent service que rendirent les Espagnols à la pensée européenne en révélant par des traductions latines la philosophie et la science des Arabes à toutes les écoles d'Occident. Selon lui, cette introduction divise Phistoire scientifique et littéraire du moyen âge en deux parties bien distinctes. L'honneur inestimable de cette entreprise appartient à D. Raymond, archevêque de Tolède de ii3o-ii5o, et chancelier de Cas tille, qui organisa un important collège de traducteurs. Grâce à lui, Tolède devint alors centre littéraire et foyer de tout savoir : les étrangers y accouraient en foule pour s'initier à cette doctrine grécoorientale qui émerveillait à bon droit la chrétienté.
M. Menéndez y Pelayo se borne à rappeler ces faits pour s'attacher à la philosophie espagnole
M. MENÉNDEZ Y PELAYO. l35
proprement dite, qui jusqu'ici a moins attiré l'attention des savants. Préoccupé de prouver qu'il y eut en Espagne non seulement des penseurs isolés, mais de véritables écoles philosophiques, il distingue dans la philosophie du moyen âge et de la Renaissance trois courants essentiels de la pensée, trois systèmes : le lullismc le vivisme et le suarisme. Si de Suârez, le fondateur de la grande école philosophique des jésuites, grand métaphysicien et prince des casuistes, il ne parle qu'en passant pour signaler l'importance capitale de sa doo trine, qui fut « un des efforts les plus sublimes de la raison humaine pour concilier dans la mesure du possible la prédestination, la grâce et le libre arbitre », il a tracé de Raymond Lulle et de Luis Vives deux portraits bien vivants, qu'il a retouchés à plusieurs reprises , et sans entrer dans l'examen détaillé de leur œuvre, il a su mettre en lumière le caractère original et l'influence féconde de leur pensée.
C'est un type artistique des pieds à la tête que Ramôn Lull (i235-i3i5), et tel que l'imagination la plus romanesque n'eût jamais pu l'inventer : « En cet homme se fit chair et sang l'esprit aventurier, théosophique et visionnaire du quatorzième siècle, conjointement avec le savoir
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encyclopédique du treizième 1 . » Né à Palma de Majorque, de famille noble, il s'abandonna à une vie de plaisirs avec l'impétuosité et l'extravagance d'une nature sans frein. Il poursuit un jour à cheval, jusque dans l'église où elle va prier, une femme dont il est éperdument épris. La nuit où il croit la posséder, elle lui découvre son sein rongé d'un hideux cancer : cette vue l'affole et le terrifie; il croit à un avertissement du ciel; il comprend soudain le néant des choses humaines et renonce à toutes les joies du monde. Il répand son bien aux pauvres, et, désormais, il se consacre à la conversion des infidèles, par l'action, par la parole, par la plume. Pendant dix ans, il se plonge à corps perdu dans l'étude, pour se préparer à réaliser son œuvre. Il apprend le latin, l'arabe; il a des visions du Christ et de la Vierge ; il sera nommé un jour le docteur illuminé. Sorti de sa retraite, il veut former une armée de prédicateurs pour porter aux Sarrasins la parole du Christ. Pendant quarante ans, il parcourt l'Europe pour intéresser les princes à sa pacifique croisade; il
i. E studios de critica literaria. Madrid, 1884. Discours sur la poésie mystique, p. 29. V. aussi Heterodoœos, I, et le Discours sur Ramôn Lull dans la Ciencia espanola, III.
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demande des subsides, suscite des vocations; son zèle ardent n'a pas de défaillances, il vit dans une exaltation continuelle. Il discute et professe à Montpellier et à Paris, où Ton se presse au pied de sa chaire. Au concile de Vienne (i3ii), il obtient un décret fondant des chaires d'hébreu, d'arabe et de chaldéen aux Universités de Paris, d'Oxford, de Bologne et de Salamanque. Il trouve enfin la mort qu'il avait rêvée, le martyre, sur la côte d'Afrique, où il est lapidé. Chez cet homme d'action, « artiste jusqu'à la moelle des os, la théologie, la philosophie, la contemplation et la vie active se confondent et s'unifient, et toutes les spéculations et les rêveries harmoniques de sa pensée prennent une forme plastique et vivante, et se traduisent en voyages, en pérégrinations, en projets de croisade, en romans ascétiques, en hymnes fervents, en symboles et en allégories, en combinaisons cabalistiques, en arbres et en cercles concentriques, en représentations graphiques de sa doctrine, pour qu'elle pénétrât par les yeux des multitudes en même temps que par leurs oreilles, dans la monotone cantilène de la Logique mètrifièe et de V Application de l'art général. C'est le scolastique populaire, le premier qui fait servir la langue du vulgaire (le catalan) aux idées pures et
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aux abstractions l . » Sa philosophie est un réalisme absolu, intermédiaire entre Platon et Hegel.
L'effort suprême de sa pensée est cette Ars Magna d'une célébrité universelle, dont eut tort peut-être de médire Descartes. M. Menéndez donne une large et belle interprétation de la philosophie de Lull : « L'idée fondamentale de ce grand ouvrage est que l'entendement humain cherche une science unique, renfermant toutes les autres, comme l'universel contient le particulier. Cette aspiration 4 la science universelle ne s'accomplit pas, comme on l'a trop souvent répété, au moyen d'un artifice mécanique, d'une combinaison de termes, mais au moyen d'une logique transcendantale, à la fois logique et métaphysique, logique réelle et non formelle, analogue à la dialectique platonicienne. Il n'y a qu'une science, la science des idées, à la fois science de la pensée et de l'être, puisque le formel est preuve et fondement du réel, et que de l'idée se déduit la réalité. » Il faut savoir gré à M. Menéndez y Pelayo d'avoir cherché à pénétrer au fond même de la pensée de Lull et de ne pas s'en être tenu à la silhouette externe
i. E studios de critica literaria; Madrid, 1884. Discours sur la poésie mystique, p. 39.
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du personnage, dont on se débarrasse trop légèrement en répétant qu'il fut un pur grotesque l . Luis Vives est le nom le plus illustre de la science espagnole. Ami d'Erasme, professeur à Louvain et à Oxford, il fut considéré comme un des meilleurs humanistes de son temps. « C'est le grand pédagogue de la Renaissance, nous dit M. Menéndez y Pelayo^ l'écrivain le plus complet et le plus encyclopédique de cette époque, le réformateur des méthodes, l'instaurateur des disciplines. Il donna le dernier et définitif assaut à la barbarie dans son propre palais de la Sorbonne : avec lui commence la science moderne. » II fut à la fois un grand penseur et un grand écrivain. « Il réconcilia l'élégance des lettres humaines avec la gravité de la pensée philosophique. Son admirable style, bruni, chastement paré, viril et vigoureux parfois, ailleurs suave et persuasif, libre de fastidieuses amplifications, dégagé dans son allure et dans sa structure (tout au contraire de l'ennuyeuse affectation des Cicéroniens d'Italie), fut le miroir transparent de sa pensée si puissante dans sa
i . Le catalogue analytique des œuvres de Lull par Littré et Hauréau, dans le XXIXe vol. de YHistoire littéraire de la France (pp. i à 387 ), est utile, mais d'une critique un peu superficielle.
modération, si bien équilibrée dans ses plus grandes audaces. » Le premier, il invoqua le témoignage de la raison qu'il opposa à l'autorité; il formula les canons de la méthode expérimentale et traça un plan de rénovation de toutes les sciences; il inaugura en psychologie l'observation subjective. M. Menéndez y Pelayo voit en lui un précurseur de Bacon, de Descartes, de Kant même et des Écossais, ce qui est peut-être beaucoup de choses à la fois, mais il est vrai que la pensée de Luis Vives rayonna dans toutes les directions. Il fut surtout, semble-t-il, un moraliste de grande allure. Parmi les philosophes que M. Menéndez y Pelayo rattache à l'influence de Vives, je signalerai seulement deux penseurs indépendants, qui méritent de fixer l'attention. Le médecin Francisco Sànchez « avec toute l'arrogance d'un esprit aventurier, marqué du sceau de la race, proclame, dans son Quod nihil scitur, le verbe de l'émancipation philosophique 1 ». Et, de fait, ce curieux petit ouvrage, écrit d'une verve légère, dans un latin élégant, révèle une véritable audace de pensée. Sceptique en métaphysique, dogmatique en matière de science positive, Sànchez se propose de refaire
i. Ensayos de crttica filosôfica. Madrid, 1892.
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la synthèse scientifique et de chercher quelle méthode peut nous conduire à une science certaine. « Je m'enfermai alors en moi-même, nous dit-il, et commençai à mettre en doute toutes choses, comme si personne ne m'avait rien enseigné, et je commençai à les examiner en elles-mêmes, ce qui est la seule manière de savoir quelque chose. Je remontai jusqu'aux principes, et plus je pensais, plus je doutais ». N'est-ce pas déjà le dessein et presque les expressions mêmes de Descartes dans le Discours de la Méthode? Un autre médecin, Gômez Pereira, est l'auteur d'un livre rarissime, non moins intéressant, intitulé : Antoniana Margarita 1 (i554). Le docte Huet signala le premier dans cet ouvrage une théorie sur l'âme des bêtes qui n'est pas sans analogie avec l'automatisme cartésien. M. Menéndez y Pelayo, dans une longue étude qu'il consacre à Pereira, accuse presque Descartes de plagiat, mais sans preuves définitivement concluantes 1 . Bayle a dit d'ailleurs le dernier mot sur
i . « Même en supposant que Descartes ne connût pas V Antoniana, il put en connaître la doctrine par quelqu'un de ses réfutateurs, et surtout par la Philosophia Sacra, de Vallès, qu'il lisait beaucoup ». (Ciencia esp., II, p. 212.) Où M. M. y P. a-t-il vu que Descartes, « si peu curieux de livres et de lectures » d'après son biographe Baillet, connût le livre de
I l 1 I5?l5SI UTTT1HIBK.
!a r-«:i:^ en liserrant que, même si Descartes &T£i: 1- :": -rrrafe de Pereira, son originalité ne se r*;: *- rien «iiziinoée : « Pereira n'ayant pas tiré s:z iïr£i:xe de ses véritables principes et n'eu ayàr-: i>:ir.: r-énétré les conséquences, il ne peut emi-êchtr rse M. Descartes ne l'ait trouvé le premier par une méthode philosophique. » L'honneur problématique d'avoir inspiré Descartes n'est pas d'aiiie-.irs ce oui donne au livre de Pereira sa vraie
V&îlr* t\ fit sa I*r.:^e de choix de ce pot-pourri indigeste? C'èiài: le cas de s:»-i* donner une référence en note. M. M. P. croh saisir entre des textes de Pereira et de Vallès et certains textes de Descartes des anal:*gies frappantes ; mais ces analogies, purement extérieures et verbales, peuvent être accidentelles. En réalité, il y a une différence capitale entre la théorie de Pereira, qui refuse bien aux bêtes une âme spirituelle, mais leur accorde une âme divisible et périssable , et l'explication mécaniste de la vie donnée par Descartes. M. M. y P. trouve aussi chez Pereira le : « Je pense, donc je suis ; » mais ici encore, il y a un abîme entre les deux philosophes. Gômes Pereira part de l'existence des choses extérieures pour prouver,, par la connaissance que nous en avons, l'existence de 11 pensée. Descartes au contraire prouve son existence, après avoir supposé qu'il n existe rien en dehors de lui, par l'intuition directe qu'il a de son être dans l'acte de la pensée. La différence ne peut être plus radical» . La méthode de Pereirt est la méthode empiriste, celle de Descartes la méthode idéaliste. Nul ne Ta d'ailleurs mieux compris que M. M. y P. (V. Historia de las îdeas estéticas,t. III, vol. I, p. 9.)
valeur. Pereira eut le mérite, un des premiers, de porter son attention, avec sa compétence spéciale de médecin, sur les conditions physiologiques des phénomènes de conscience. Il fut vraiment, avec deux de ses compatriotes, Doiïa Oliva de Sabuco et Huarte, un des fondateurs de la psychologie physiologique : le fait est assez important pour n'être pas oublié.
Des travaux de M. Menéndez y Pelayo sur la philosophie espagnole se dégage une idée générale., qui ne le cède pas en importance à Pidée directrice de Taine dans ses Origines de la France content* poraine. Taine a mis le doigt sur Terreur initiale des révolutionnaires , qui fut de légiférer pour Thomme abstrait et de faire table rase du passé de la France, comme si on pouvait renouveler une société sans tenir aucun compte de sa formation historique. M. Menéndez y Pelayo s'est attaché à prouver qu'une nation ne peut pas plus rompre avec la tradition de sa pensée qu'avec son histoire. Sa mentalité est le résultat d'une élaboration séculaire, et pas d'illusion plus funeste que d'espérer la refondre brusquement. Les Espagnols ont cru qu'il leur suffisait, pour être un peuple moderne, d'absorber, en faisant les bouchées doubles et sans les assimiler, les idées françaises ou allemandes :
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de ce jour, ils ont perdu la faculté de penser par eux-mêmes. M. Menéndez y Pelayo a rendu un grand service à ses compatriotes en les invitant i revenir à leurs anciens philosophes. Il ne s'agit pas de restaurer les systèmes d'un Lull ou d'un Vives, mais de retrouver, au contact de leur pensée, les aptitudes propres du génie national, pour aborder ensuite plus utilement l'étude des problèmes modernes. Qui professe aujourd'hui en France la philosophie de Descartes? Et pourtant, du jour où Descartes cesserait d'être lu comme un classique, l'esprit français aurait perdu quelques-unes de ses qualités essentielles.
Je ne sais si M. Menéndez y Pelayo a été bien compris dans son pays et si l'on commente aujourd'hui en Espagne Lull et Vives beaucoup plus qu'il y a vingt-cinq ans. Il serait en tout cas à souhaiter qu'à l'étranger, et chez nous en particulier, on se montrât disposé à rendre un peu plus justice aux Espagnols, et qu'on ne s'obstinât pas à tout ignorer de leur production philosophique. Nos manuels les plus complets d'histoire de la philosophie ne nomment même pas Luis Vives; il y a là une lacune à combler. Nos éditions classiques du Discours de la Méthode pourraient faire à Gômez Pereira et à Raymond Lulle, peut-être
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même à Sânchez, l'honneur d'une note un peu détaillée. Puisqu'on parle tant aujourd'hui de psychologie physiologique, pourquoi oublier que cette science est presque d'origine espagnole? Nous avons le souci de l'information exacte et scrupuleuse : rendons à l'Espagne ce qui lui appartient ; l'honnêteté la plus élémentaire nous en fait un devoir. Au surplus, les Espagnols ne doivent pas trop s'illusionner. M. Valera, après avoir montré combien le caprice et la mode contribuent à faire et à défaire les renommées, ajoute, avec son aimable scepticisme, que pour introduire un changement dans l'opinion générale, il ne suffit pas de le vouloir, il faut le pouvoir. L'Espagne, selon lui, n'est pas dans une situation politique à imposer ses grands hommes. Qu'elle acquière une nouvelle prospérité et compte comme une puissance de premier ordre dans le concert européen, alors on croira de nouveau à la philosophie espagnole 1 . Il y a du vrai dans ces réflexions; cependant YExtérieure aurait beau monter même au pair, que nous hésiterions encore à nous persuader que Luis Vives fut supérieur à Descartes.
i. Disertaciones y juicios literarios. Madrid, 1878, p. 127.
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