LA CRITIQUE LITTERAIRE
La littérature espagnole est encore peu connue, mal définie et mal jugée. Pour les autres grandes littératures modernes nous savons l'essentiel , et certains points sont acquis, sur quoi s'accordent tous les esprits cultivés. 11 n'en est pas de même ici, et, sauf l'estime universelle pour le Don Quichotte y rien de plus contradictoire que les jugements formulés sur les auteurs espagnols. On sait — vaguement — que l'Espagne a eu des poètes, un théâtre, des mystiques; mais que vaut tout cela au juste — ou même à peu près, — et à quel rang, par exemple, se placeront, parmi les maîtres de tous les pays, ces poètes, ces dramaturges ou ces écrivains religieux? Quels sont les sommets de cette histoire littéraire, et comment séparer de la paille le bon grain, au milieu d'une production trop vaste, où abonde le pur fatras? Tout a été loué avec si peu de mesure ou si brutalement déclaré sans prix qu'on ne sait trop à qui croire.
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La critique, de qui nous attendons les lumières, semble avoir été — en général — assez inférieure à sa tâche.
C'est l'Allemagne qui, à la fin du dix-huitième siècle, découvrit à nouveau et remit en honneur la littérature espagnole, oubliée et dédaignée depuis plus de cent ans. Herder, par une divination géniale, reconnut dans une médiocre traduction française du Romancero le parfum évaporé de l'original et signala dans la poésie des Romances une des « voix » les plus vibrantes de l'inspiration populaire. Schlegel fit l'apothéose enthousiaste de Calderôn, qu'il osa égaler et même préférer à Shakspere, et attira l'attention des romantiques sur le théâtre espagnol. Depuis lors les Allemands n'ont cessé de poursuivre une sérieuse enquête sur la littérature de nos voisins. Leurs travaux sont consciencieux, méthodiques et révèlent une intelligence exacte de l'Espagne et de son génie ; mais l'érudition y tient en général plus de place que la critique. Wolf, que M. Menéndez y Pelayo nomme « le prince des hispanisants », s'est attaché à la période médiévale et à la poésie des Romances; sur le reste il ne donne que des indications. Son jugement sur la Célestine est excellent, et sa trop courte monographie d'Alarcôn, instructive; mais
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il n'est à aucun degré un écrivain et ses livres n'intéressent que les spécialistes ; j'en dirai autant du Manuel de Lemcke, des études de Clarus et du commentaire de Schmidt sur Calderén. L'Histoire de la littérature dramatique en Espagne par Schack est un ouvrage plus important au point de vue critique, mais qui jouit d'une réputation un peu surfaite. J'avoue ma sympathie pour le comte de Schack; c'était un poète, un dilettante; amateur d'art passionné, il fut un Mécène intelligent, et quelle reconnaissance ne lui devons-nous pas pour avoir encouragé à leurs débuts un Bôcklin et un Lenbach ? Du théâtre espagnol il a parlé avec une admiration sincère et assez avisée, il a deviné l'importance de Lope et dit de bonnes choses sur Tirso; mais son livre, dans l'ensemble, est bien sec, et une série de brèves analyses, interrompues de temps à autre par un dithyrambe, ne suffit pas pour nous faire partager — ou même pour justifier à nos yeux — son enthousiasme trop lyrique. Ce n'est pas lui qui nous éclairera sur la question de la valeur absolue et relative de la corn»' dia espagnole. « Schack, dit le plus grand des dramaturges autrichiens, très sympathique à l'Espagne, ne s'est pas défendu du défaut habituel de la nouvelle Allemagne, l'exagération, et est disposée louer ce
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qui mérite nettement le blâme l . » Les pages trop brèves consacrées par Grillparzer à Lope de Vega sont d'un intérêt bien supérieur et révèlent la compétence spéciale de l'homme de théâtre. En somme, les Espagnols ont des motifs de gratitude envers les Allemands, qui leur ont témoigné toujours une admiration sympathique, d'autant plus flatteuse pour eux qu'elle est accompagnée d'une sévérité extrême pour les écrivains français, toujours déclarés inférieurs aux modèles espagnols qu'ils imitent 3 ; mais il nous est permis de nous méfier de leurs jugements et de trouver que, depuis Schlegel jusqu'à Schack et Klein, ils se sont souvent fait des illusions sur le mérite des œuvres qu'ils vantaient, et qu'à force d'être sans malice leur critique a poussé parfois le sérieux jusqu'à la candeur 3 .
Le seul ouvrage qui embrasse dans un vaste tableau d'ensemble toute la littérature espagnole est l'important ouvrage de l'Américain Ticknor.
i . Grillparzer 9 s Werke. Stuttgart, vol. VII, p. aoô.
2. Que Schack préfère la Verdad sospechosa au Menteur, soit; mais qu'il déclare la comédie de Corneille « sèche et incolore », c'est à faire douter qu'il l'ait lue ou qu'il sache le français aussi bien que le castillan.
3. M. Menéndez y Pelayo trouve lui-même à l'occasion Wolf « un peu candide, en bon Allemand qu'il est ».
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Les Espagnols affectent de ne plus le considérer que comme un bon manuel bibliographique et en contestent la valeur critique. Les Allemands les ont tellement gâtés par leurs éloges, que la réserve plus prudente des Anglo-Saxons ou des Français est toujours mise par eux sur le compte « des préjugés de race et de religion » ou de la « malveillance superficielle ». J'accorderai que Ticknor (pas plus d'ailleurs que Wolf) n'est ni un artiste, ni un écrivain ; mais il savait infiniment et comprenait beaucoup plus qu'on ne se plaît à dire. Il a le mérite au moins de parler des livres en homme qui les a lus, mérite inappréciable, quand on sait comment, en matière de littérature espagnole, les jugements se transmettent tout faits d'un auteur à l'autre ; c'est bien le cas de répéter avec l'homme du conte : « Muchos hablan de Aristôteles tin haber estado alla l ». A qui veut s'éclairer sur un point d'histoire littéraire et trouver un jugement sensé, sans exagération, sur un auteur de la période classique, l'ouvrage de Ticknor peut être encore — en l'absence d'un meilleur guide — utilement recommandé.
La critique française, il faut le reconnaître, s'est
i . « Beaucoup de gens parlent d'Âristote sans y avoir été i.
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peu occupée de l'Espagne. Au temps du romantisme, celle-ci fut à la mode comme la terre bénie des mœurs pittoresques et de la couleur locale. C'est deux écrivains français, Mérimée et Th. Gautier, qui ont peut-être compris le mieux, l'un la passion espagnole dans Carmen, l'autre le paysage d'Espagne dans son voyage Tras los Montes. Mais avec la réaction contre le romantisme, toute la friperie espagnole fut reléguée parmi les vieux accessoires du mélodrame et de l'opéra-comique. La littérature de nos voisins resta très ignorée en France, et le jugement sommaire de Montesquieu fait encore autorité pour bien des gens : « Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres. » Les Espagnols se plaignent volontiers de cette ignorance et ont constaté mille fois qu'à peine un auteur français peut-il écrire cinq lignes sur leur pays sans y accumuler presque autant d'erreurs que de mots. Ils nous en veulent aussi de ne pas les prendre au sérieux, et l'ironie, qu'ils ne se ménagent guère à eux-mêmes, les cuit très douloureusement lorsqu'elle vient de nous. Avouons que, depuis la page cruelle des Lettres Persanes, nous avons souvent péché par injustice à leur égard : d'ailleurs ils nous l'ont bien rendu et n'ont pas assez de railleries pour la
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légèreté d'esprit française, si opposée à la gravité castillane. Cependant, les quelques écrivains français qui ont essayé d'étudier l'Espagne Font fait plutôt en général avec sympathie, et leurs travaux, pour avoir quelque agrément (crime impardonnable à certains yeux), ne sont pas toujours aussi superficiels qu'on le dit, non plus que ceux des Allemands aussi profonds qu'on imagine. La vie de Cervantes par Mérimée, les études si brillantes et trop peu citées de Philarète Chasles sur Calderén et Alarcôn restent parmi les plus intelligents morceaux de critique que l'Espagne ait inspirés. Les Espagnols rendent justice aux ouvrages élégants et documentés d'un Puymaigre, malgré son parti pris, qui les agace un peu, de retrouver partout l'influence française chez leurs auteurs dn moyen âge. Depuis quelque temps, les études espagnoles se sont organisées d'une manière tout à fait sérieuse en France sous la direction de deux maîtres éminents, M. Morel-Fatio et M. Mérimée 1 , dont l'érudition élégante n'a rien à envier à Feradition germanique. L'Université, dont la curiosité commence à se tourner vers l'Espagne, nous résene
i . De l'aveu de M. Menéndez y Pelayo, l'ouvrage de M. Mt rimée sur Quevedo est la meilleure monographie d'un espagnol qui existe en aucune langue.
sans doute des thèses de doctorat qui uniront à l'information la plus sûre les qualités françaises de composition et de goût. Il y là pour les jeunes chercheurs une région nouvelle à explorer, où presque tout encore est à faire.
Jusqu'à ces vingt dernières années, l'Espagne était peut-être le pays qui avait collaboré le moins utilement à son histoire littéraire. Songeons que les Espagnols n'ont même pas encore constitué le texte de leurs plus grands écrivains, que la meilleure édition critique d'une comedia espagnole a été publiée en Allemagne par un Français, et que, malgré une louable et récente tentative en Angleterre, nous attendons encore une édition du Don Quichotte satisfaisante au double point de vue de la critique et de la correction typographique. Le défaut commun de leurs critiques] est la phraséologie banale et l'éloge hyperbolique à jet continu. La langue castillane n'est jamais que « notre admirable et harmonieuse langue », et ils la proclament « supérieure à toutes les autres »; leur théâtre est « le premier du monde », tout comme « le plus beau ciel du monde » est le ciel de Castille; les épithètes « incomparable », « jamais assez loué » reviennent sans cesse sous leur plume. (Et ce qu'il y a de piquant, c'est qu'ils nous reprochent
notre admiration superstitieuse pour nos classiques 1 Faut-il leur faire observer que, si nous les louons parfois avec excès, du moins savons-nom pourquoi? Nous les lisons, nous les commentons, nous nous donnons des raisons — bonnes ou mauvaises, peu importe ici — de les admirer.) La m* jeure partie des travaux de critique écrits par des Espagnols sont négligeables. Les introductions et notes de Quintana à sa collection de poètes, excellentes, quoique un peu vieillies; quelques pages suggestives de Durân, quelques articles de Revilla et de M. Valera (notamment son discours sur k Quichotte); l'histoire anecdotique de la poésie lyrique au dix-huitième siècle par le marquis de Valmar; le livre de Milâ y Fontanals sur la Poésie héroïco-populaire, estimé par tous les romanistes comme un chef-d'œuvre de science et de méthode, voilà peut-être bien, sans prétendre faire une liste complète, ce que la critique espagnole nous offre de plus utile avant M. Menéndez y Pelayo; joignons-y, pour ces dernières années et sous l'impulsion de ce maître, les remarquables travaux par lesquels M. Menéndez Pidal est venu continuer brillamment l'œuvre de Milâ et les curieuses recherches de M. Gotarelo sur le dix-huitième siècle. La biographie d'Alarcôh, par Luis
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Fernàndez Guerra., est loin de mériter les éloges complaisants qu'on ne cesse pas, même aujourd'hui, de lui décerner. U Histoire, inachevée, d'Amador de los Rios, qui impose le respect par ses vastes proportions (sept gros volumes sur le moyen âge), renferme des documents précieux; mais la méthode, me dit-on, en est suspecte et le style, dont je puis juger, d'une boursouflure intolérable.
Si la littérature espagnole n'a pas été l'objet d'une enquête aussi approfondie que les autres littératures modernes, on voit qu'elle n'en a pas moins suscité des travaux d'érudition parmi lesquels il en est de premier ordre. Ce qui lui a manqué le plus, c'est un vrai critique, joignant à un vaste savoir le goût des idées générales, le sens littéraire le plus exercé et le talent de l'exposition; elle a enfin trouvé en M. Menéndez y Pelayo ce large esprit et ce grand écrivain.
M. Menéndez y Pelayo n'a jamais, comme nos critiques français, résolument choisi entre l'érudition et la critique; l'eût-il voulu, peut-être ne le pouvait-il guère. Privé dans son pays des collaborateurs qui lui eussent abrégé la tâche, il a dû entreprendre tout à la fois, préparer les matériaux et construire, faire tour à tour office de maçon et
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d'architecte. De là le caractère un peu hybride de son œuvre, qui ne contentera entièrement personne, si elle s'impose à l'admiration de tous. Je me suis laissé dire que les purs érudits, sans méconnaître la prodigieuse richesse de son savoir, M reprochent de travailler trop vite et de se satisfaire de besognes bâclées, operae céleris nimium curaque carentis, (mais est-il permis encore de citer du latin?) Les lettrés déploreront que II bibliographie, les publications de textes absorbent une trop grande part de son activité, que son désir d'accumuler tant de renseignements Tait rends indifférent à l'art de la composition, qu'il n'ait pis assez pris la peine de développer et de systématiser les idées originales qu'il sème dans ses écrits.
Quoi qu'il en soit, M. Menéndez y Pelayo est aujourd'hui le meilleur initiateur, l'initiateur indispensable à l'étude de la littérature espagnole; et ses livres, malgré leurs défauts, qui s'expliquent tous par une surabondance de savoir et l'impatience de réaliser de trop multiples projets, sont d'une lecture aussi attrayante que suggestive. II sait rendre aimable la bibliographie et donne de la vie à la documentation la plus aride. Il nous dit, dans une de ses préfaces, son admiration pour
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Sainte-Beuve, et qu'il lui doit une grande partie de sa culture : on reconnaît dans ses livres — à l'agrément de la forme, à la justesse du ton — l'influence de la critique française, dont son engouement de fraîche date pour l'érudition allemande n'a pas été, par bonheur, jusqu'à lui faire oublier les leçons.
De son œuvre si touffue, je voudrais essayer de dégager quelques idées directrices, quelques jugements essentiels, où se résume le meilleur de sa pensée et qui répondront — dans une certaine mesure — aux questions que notre curiosité se pose sur la signification et la valeur de la littérature espagnole.
Il s'agirait d'abord de définir et de caractériser le génie espagnol tel qu'il s'exprime dans la littérature. N'attendons pas de M. Menéndez y Pelayo qu'il nous explique dogmatiquement, ainsi que laine aurait sans doute cherché à le faire, comment la plante humaine, sous le climat de l'Espajne, devait produire tels ou tels fruits ; il n'est pas un critique à système. Nulle part il n'a esquissé une théorie du génie espagnol, et nous devons nous borner à réunir ici quelques indications éparses dans ses livres.
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Les traits caractéristiques de ce génie, M. Ihnéndez y Pelayo les reconnaît déjà chez les auteurs latins nés en Espagne, les deux Sénèque, Min tial et Lucain, qui apportèrent dans la littérature romaine une note si originale. « D'un côté, l'emphase et la vaine pompe des mots, de l'autre, h subtilité, l'ingéniosité, les concepts raffinés », ainsi se marquent, dès le début, chez ces écrivains, la deux défauts opposés qui, avec les siècles, risqueront de tuer la littérature espagnole : « à savoir, l'abus de la couleur et des ressources pittoresquei et l'abus de certains éléments intellectuels, qu'ai désigne du nom un peu vague à'ingenio (esprit) et d'ingéniosité ». (De là le cultéranisme de Gifr gora et le conceptisme de Quevedo, qu'il faut biei se garder de confondre ; l'un caractérisé par la r* cherche « des éléments les plus extérieurs de k forme poétique, et commençant par la revêtir d'une incomparable richesse d'ornements et par l'inonder de lumière pour finir par l'étouffer soûl le feuillage et l'écraser sous les ténèbres ; » l'antre « créant un monde nouveau d'allégories, d'ombrei et de représentations fantastiques, où l'élément ifr tellectuel, s'il ne prédomine pas, sert au moins de contrepoids au pouvoir de l'imagination » ; celui-ci « se perd par la profondeur comme l'autre par le
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brillant 1 ».) M. Menéndez y Pelayo défend d'ailleurs les Espagnols contre le reproche qu'on leur adresse parfois d'avoir corrompu la littérature latine; « ils substituèrent plutôt une corruption à une autre; mettant l'emphase et la splendeur creuse, ou au contraire les sentences aiguës, nerveuses et vibrantes., là où Ovide avait mis l'amplification délayée et verbeuse et toutes les élégantes Iascivetés de son style voluptueux et féminin... On peut dire tout au plus qu'une certaine espèce de corruption rude (férrea) et virile, un certain stoïcisme académique et théâtral vint remplacer un autre genre de corruption languissante et sans nerf, indigne même d'hommes nés dans la servitude 2 . » Car, à la recherche de la forme et à la subtilité de la pensée., l'âme espagnole joindra toujours cette énergie, cette vigueur morale, cette rigidité stoïcienne qu'on admire chez un Sénèque et chez un Lucain. Sénèque, « dont la lecture, plus que celle d'aucun autre auteur classique, produit l'effet de fortifier, de tremper et d'élever l'âme, a été le grand éducateur de la race espagnole. » Enfin, dans Martial, M. Menéndez y Pelayo nous
i. Ideas estéticas, t. II, vol. II, p. 49°- 2. Id., t. I, p. 162.
signale ce don proprement espagnol « de saisir, non pas la vérité humaine et profonde, mais la vérité historique du lieu et du moment, le trait fugitif des mœurs », don que nous retrouverons chez les conteurs picaresques, mais aussi chez les satiriques et les dramaturges, et qui explique pourquoi k littérature espagnole nous paraît souvent trop tionale, trop locale, trop particulière et un peu pauvre d'humanité; et Martial possède aussi le tour plaisant, la mica salis , le rire moqueur et quelquefois amer que nous retrouverons chez les grandi humoristes castillans. L'influence chrétienne apportera à l'âme espagnole des éléments nouveaux, le mysticisme, l'idéalisme chevaleresque, qui expliqueront toute une partie de sa littérature et de son art, les drames de Calderôn comme les Vierges de Murillo. Mais à côté de l'inspiration idéaliste et mystique y persistera toujours la verve spirituelle et moqueuse, l'ironie sentencieuse et profonde, cet humour « qui est, dit M. Menéndez y Pelayo, Il nuance spéciale de notre sourire et la forme particulière de notre comique » ; car il faut renoncer, ajoute-t-il, « à l'illusion romantique de voir datf l'Espagne la terre promise de la chevalerie errante, comme si le Poème du Cid et le Romancero étaient toute notre littérature, et comme si les Espagnol
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n'avaient pas à toutes les époques ri à leur aise comme tout autre peuple de moins de soleil et de moins de gaîté; comme si n'étaient pas nées chez eux, au milieu d'un essaim de romans picaresques et de vers badins, la plus sublime épopée du comique dans Cervantes et la plus haute personnification de la satire lyrico-fanlastique dans les Suenos de Quevedo l . »
M. Menéndez y Pelayo avait songé, à ses débuts, à continuer Y Histoire d'Amador de los Rfos; il s'aperçut sans doute bientôt que cet ouvrage n'était pas à reprendre, mais à refaire, et il recula devant une pareille tâche. Au lieu d'une histoire générale de la littérature espagnole, il préféra ne nous en donner que quelques chapitres. L'évolution des théories littéraires, celle de la poésie lyrique., le théâtre et en particulier l'œuvre de Lope de Vega fixèrent spécialement son attention.
C'est, au premier abord, un ouvrage singulier que son Histoire encore inachevée des Idées esthétiques en Espagne, qui va de Socrate et Platon jusqu'à Taine, et dont presque cinq volumes sur
i. Antologia de los poetas liricos, III, xcvm. Madrid, 189a.
huit sont consacrés à l'étranger. Jamais titre ne fut plus trompeur. L'auteur semble avoir commencé sans savoir où il allait et s'être laissé égarer en dehors de son sujet. Mais il serait trop naïf de croire que M. Menéndez y Pelayo n'ait pas aperça le premier le manque de proportions entre les différentes parties de son œuvre; et, s'il s'est résigné à un défaut si évident, sans doute avait-il ses raisons. Il s'est proposé surtout un but didactique et n'a voulu rien omettre de ce qui pouvait être utile à ses lecteurs. Comment comprendre la théorie de l'humanisme espagnol sans connaître les doctrines de Platon et d'Aristote, dont il est tout pénétré? A partir du dix-huitième siècle, l'Espagne subit Tinfluence de l'étranger, de la France d'abord; puis, au moment du romantisme, de l'Angleterre et de l'Allemagne : n'est-il pas nécessaire d'étudier les idées qu'elle reçoit de ces différents pays ? Sans doute M. Menéndez y Pelayo se complaît un peu trop dans les digressions; mais comme les études de littérature étrangère sont très rares en Espagne, il n'a pas voulu garder pour lui seul le résultat de ses études personnelles. Voilà pourquoi il consacre cinq cents pages à l'esthétique allemande et autant au romantisme français. Et ne faut-il pas admirer la conscience et la
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curiosité de l'écrivain qui cherche à éclairer ses travaux de spécialiste par des excursions aussi longues en dehors de son domaine propre ? Il en a tiré d'ailleurs le plus grand profit intellectuel. Les derniers volumes de son Histoire, si supérieurs aux premiers, non seulement par l'heureuse disposition des matières et la clarté de l'exposition, mais encore par la finesse du sens critique, montrent bien les progrès réalisés par l'auteur à mesure qu'il avance dans sa tâche.
De ce grand ouvrage voici peut-être les résultats les plus saillants. M. Menéndez y Pelayo a pour la première fois bien mis en lumière le rôle de l'Espagne dans le grand mouvement de la Renaissance classique. Il a montré comment la réaction platonicienne contre le péripatétisme scolastique ne fut pas moins vive en Espagne qu'en Italie, et que, si le platonisme pénétra intimement la poésie italienne, il exerça aussi une influence très profonde sur la poésie espagnole, depuis les strophes de Fr. Luis de Leôn sur la musique, qui résument toute l'esthétique de Platon, jusqu'aux vers d'amour de Camoëns, de Herrera et de Cervantes. Un second point à noter, c'est que les Espagnols furent bien, au seizième et au dix-septième siècle, avec Lope de Vega, Tirso de Molina et d'au-
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très encore, les premiers théoriciens de la poétique romantique, mais qu'ils eurent à la même époque peut-être les plus pénétrants commentateurs cTAristote et d'Horace. On sait enfin que l'Espagne, au dix-huitième siècle, devint française de goût et d'idées; mais cette affirmation est trop sommaire. Lisez le volume de M. Menéndez y Pclayo sur cette période, et vous y apprendrez dans quelle mesure la poétique de Boileau s'est modifiée et élargie en franchissant les Pyrénées, comment la tradition nationale n'a jamais été entièrement oubliée, et qu'il y eut toujours par exemple des apologistes de l'ancien théâtre, constatation importante, qui permet de suivre une tradition ininterrompue jusqu'au romantisme, et de ne pins attribuer toute l'initiative du mouvement romantique espagnol à l'Allemagne et à la France, subitement éprises du Romancero et de Calderôn.
Incidemment, à propos des théories sur le beau, M. Menéndez y Pelayo consacre un trop court chapitre aux mystiques. Rien de plus attirant pour notre curiosité que cette littérature mystique, forme proprement espagnole de la pensée religieuse et qui, ose affirmer M. Menéndez y Pelayo, « porta l'éloquence castillane au degré le plus élevé auquel puisse arriver une langue humaine, faisant de la
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nôtre la langue la plus propre à parler des insondables mystères de l'éternité et des effusions de Famé, faite vive braise par F amour ». A côté de la théologie rationaliste des Soto et Suàrez, la mystique peut « être considérée comme une philosophie populaire qui donna à la race espagnole la nourriture spirituelle durant beaucoup de générations ». Un travail d'ensemble sur la littérature mystique était un assez beau sujet pour tenter M. Menéndez y Pelayo : il s'est borné à en signaler les difficultés à qui voudra y essayer ses forces. Pour établir la filiation des auteurs et les classer d'après leur doctrine, il faudra procéder à un dépouillement complet de tous les livres espagnols de dévotion, tâche ingrate, car le médiocre et le pitoyable abonde là plus que partout ailleurs; mais comment, sans tout lire, retenir ce qui mérite d'en être sauvé? L'essentiel sera surtout de conserver à chacun des mystiques sa personnalité propre, de ne pas confondre en une seule teinte grise et uniforme tous ces vénérables visages qui montrèrent de leur vivant tant de diversité et d'énergie. En effet, les mystiques espagnols mériteraient de trouver un Sainte-Beuve, — comme nos jansénistes, — mais un Sainte-Beuve chrétien, car l'intelligence la plus souple ne suffit pas à tout
comprendre. Comment M. Menéndez y Pelayo aurait su nous parler d'eux , on. en jugera par cette page sur Fray Luis de Leôn, un auteur dont le nom est à peine connu en France, mais qu'il nous donne comme le plus parfait des prosateurs de l'Espagne classique et le plus exquis de ses poètes. Il s'agit du livre intitulé : Les Noms du Christ, série de dissertations subtiles sur le sens allégorique des diverses appellations de Jésus.
Il n'y a aucun traité spécial sur la beauté dans la Noms du Christ, mais on peut dire que l'esthétique est répandue et infuse d'une façon latente dans les veines it cet ouvrage, et non seulement dans le style, qui est à mon sens d'une qualité supérieure à celle de tod autre livre castillan, mais dans l'harmonie des idées et dans le mystérieux et serein éclat de la pensée, qui pi*sente parfois le plus achevé modèle de beauté intellectuelle ; et aussi dans la douce maîtrise avec laquelle, cha cet écrivain singulier, « la raison s'élève et recouvre ses droit et sa force, et conçoit des pensées élevées et dignei d'elle », tandis que « les désirs et les affections troubki qui confusément faisaient rage dans nos poitrines vont s'apaisant peu à peu et comme s'assoupissant ». Non n'avons pas d'auteur classique qui produise ce gêna d'impression. Fr. Luis de Grenade nous entraîne avec le torrent déchaîné de son éloquence, qui charrie parfois quelque fange mêlée avec l'or ; Malôn de Ghaide non» aveugle à force de couleur ; sainte Thérèse nous séduit
par sa profonde simplicité et sa grâce féminine ; Fr. Juan des Anges par son infinie douceur; pour suivre saint Jean de la Croix il n'y a guère que les aigles de la contemplation. Tous sont admirables et différents; mais cette vertu d'ordre, de mesure, de paix, de nombre et de rytbme que les anciens nommaient sophrosynê (vocable très beau et intraduisible, comme tout vocable riche d'idées), où la trouverons-nous ailleurs qu'en Fray Luis de Leôn, dont la prose en louange de la paix semble un commentaire de son ode à la musique ?
Retenons de cette belle page que le mysticisme espagnol se présente à nous avec une variété infinie de nuances et qu'il n'est pas essentiellement, comme on l'imagine, quelque chose de violent et de pathologique. L'inspiration mystique est souvent unie au sens pratique le plus avisé, comme chez sainte Thérèse, ou, comme chez Fr. Luis de Leôn, à une sérénité d'esprit toute platonicienne.
M. Menéndez y Pelayo s'est proposé de mettre sous nos yeux l'évolution de la poésie lyrique en Espagne sous la forme d'une Anthologie, dont chaque volume est précédé d'une longue introduo . tion. Les introductions sont tellement nourries qu'elles empiètent sur les extraits et même parfois ne leur laissent aucune place. Selon sa coutume, il a élargi son sujet. L'ouvrage promet d'être une
mine de renseignements de toutes sortes, qui peutêtre auraient mieux leur place dans une histoire complète de la littérature, mais qu'on se félicitai pourtant de trouver là. Malheureusement les onze volumes parus jusqu'ici s'arrêtent au seuil du seizième siècle ; pour la période classique, il bai nous contenter provisoirement des indications, assez précises déjà, que nous pourrons puiser dans les autres ouvrages de Fauteur.
Des études de M. Menéndez y Pelayo sur k moyen âge, si je ne cite ni le portrait si haut a couleur de ce merveilleux Rabelais du quatorzième siècle que fut l'Archiprêtre de Hita (4 e vol. de l'4* thologiè), ni l'analyse pénétrante des célèbres Copias de Jorge Manrique, dont la mélancolie nom rappelle les « neiges d'antan » de Villon (6 e vol.)! c'est qu'il faut bien se borner et se résigner à n'insister que sur les points essentiels. Or, il est bien certain que le lyrisme espagnol du moyen âge ne nous intéresse guère, à l'exception du Romancero, dont le nom seul éveille la curiosité des plus profanes. Et justement, sur la question du Romancero, M. Menéndez y Pelayo nous présente, avec sa lucidité habituelle, les derniers résultats de l'érudition en les vivifiant par sa critique 1 .
i . Tratado de los Romances viejos, I, Madrid, igoS. I*
Le nom de Romancero évoque nécessairement Tidée d'un recueil de ballades populaires; mais on a collectionné, sous le titre général, et admiré avec trop peu de discernement des compositions poétiques d'origine et de valeur très diverses. Il faut distinguer nettement les romances l vieux ou primitifs des romances érudits et artistiques, composés à l'imitation des premiers, et quelquefois avec beaucoup d'éclat, par les poètes du seizième et du dix-septième siècle. L'inspiration spontanée de la muse populaire n'est représentée que par les vieux romances, conservés dans des feuillets (plie g os) gothiques détachés ou dans les recueils de la première moitié du seizième siècle, — et auxquels les folk-loristes modernes en ont ajouté un certain nombre transmis par la tradition orale, en particulier dans les Asturies.
Milà y Fontanals démontra le premier que ces
tome I de ce traité forme le tome XI de l'Anthologie, De même les tomes des Idées esthétiques se composent de volumes. Est-ce pour la clarté que M. Menéndez y Pelayo divise et subdivise ainsi ses ouvrages, comme Bourdaloue faisait ses sermons?
1. Malgré l'autorité de Corneille, de Victor Hugo et de Mérimée, il semble opportun de laisser à ce mot, pour désigner une composition poétique d'un caractère si spécial, le genre masculin qu'il a en castillan.
romances, dont les plus anciens ne remontent pas au delà du quinzième siècle, dérivent eux-mêmes de chansons de geste antérieures, P épopée primimitive des Espagnols. De ces cantares de getia, œuvre des juglares, nous restent le poème presque complet de Mlo Cid (douzième siècle), monument vénérable entre tous, à l'égal de notre Chanson à Roland, et le poème de moindre valeur désigné sous le nom de Rodrigo. Les autres ont disparu, mais le roi Alphonse le Sage s'en servit en même temps que des chroniques latines pous compiler sa Chronique générale (treizième siècle) en langue vulgaire, et il nous en a conservé de très long! fragments que Ton reconnaît aux assonances et aux traces manifestes de versification. C'est ainsi que M. Menéndez Pidal put reconstituer, en rapprochant ces disjecti membra poetae, une grande partie de la Chanson des Infants de Lara, pins ancienne que celle du Cid, plus grandiose encore et plus tragique '. Les érudits français ont démontré que l'épopée espagnole dérive de la nôtre et constatent ce fait indiscutable qu'elle fut moins riche dans son développement; M. Menéndez j Pelayo tient à bien établir — en quoi il n'a pas