Tratado de los Romances, I, p
17a l'espagnb littéraire.
émiettés d'anciens cantares de gesta, dont ils descendent soit en ligne directe, soit par l'intermédiaire des chroniques. Au rebours de la théorie abandonnée aujourd'hui sur l'origine de nos chansons de geste et qui en faisait des « chapelets de cantilènes », c'est ici la chanson de geste qui se décompose et s'égrène en romances détachés. Le mètre épique de seize pieds se divise, sous l'influence du lyrisme, en deux octosyllabes et ainsi s'explique la particularité de l'assonance alternée. Le romance s'émancipe d'ailleurs bientôt et a son existence propre. Il chante la réalité contemporaine ou bien s'inspire de la fantaisie romanesque. Il profite des progrès de la poésie savante, et les trouvères de cour y rivalisent avec la foule de jug lares anonymes. Alors apparaissent les romances, nommés par les Espagnols novelescos et caballerescos, d'une exécution plus brillante, mais animés d'esprit national moins profond que les romances dits historiques.
Le cycle du Cid est la seule partie du Romancero qui soit généralement connue hors d'Espagne.
Quel lettré français, s'il n'a pas eu la curiosité de feuilleter les traductions de Damas-Hinard ou de Puymaigre, n'a lu au moins les deux romances cités par Corneille dans la préface du Cid? ta
Allemagne, la traduction en vers de Herder, d'après une paraphrase française de la Bibliothèque des romans, est devenue classique. Eh bien, il est prouvé aujourd'hui que ce Romancero du Cidy que Ton admira longtemps « en bloc » et comme chef-d'œuvre de la poésie populaire, est formé pour les trois quarts de compositions artificielles, dues aux contemporains de Lope et de Gôngora; une quarantaine seulement des romances de la collection peuvent être comptés comme primitifs. « Voilà qui prouve bien, conclut M. Menéndez y Pelayo, ce qu'il y a de faillible et d'incertain dans le dilettantisme littéraire et l'impérieuse nécessité de la méthode historique » (et, en effet, le dilettantisme accepte comme authentiques l'Ossian de MaoPherson et les Chants illyriens de Mérimée); mais il ajoute avec raison que l'admiration des lettrés prouve malgré tout la positive valeur poétique de ces romances, « si loués lorsqu'on les crut populaires, si dédaignés depuis que nous savons qu'ils ne le sont pas ». Leur principal défaut est souvent une affectation d'archaïsme de style, d'autant plus choquante qu'elle révèle l'ignorance de l'ancienne langue. Mais dans le nombre, à côté de compositions médiocres ou franchement détestables, entachées de subtilité et de mauvais
goût, on trouve de véritables bijoux d'un art exquis et vigoureux. S'ils n'ont pas la simplicité et k saveur populaire des romances primitifs, il serai injuste de les dédaigner « par affectation d'un purisme archéologique, qui n'est respectable que Ionqu'il est sincère ». Les qualités communes aux meilleurs romances sont toujours « l'art de condenser en peu de traits une situation et de dresser la figure d'un héros, la vive précision des descriptions, l'élan impétueux de la narration, la manière brusque et rapide d'éluder les transitions, en donnant ainsi au récit certaine saveur étrange rt mystérieuse, la rapidité expressive du dialogue, il nerveuse franchise du style l » ; — et quand on vient d'en relire quelques-uns on ne songe pas vraiment à s'inscrire en faux contre les magnifiques éloges que Hegel leur décerna dans sa Poétique. « Les romances, dit-il, sont un collier de perles; chaque tableau est achevé et complet par lui-même, et en J même temps ces chants composent un ensemlb harmonieux... une couronne poétique si belle et si gracieuse , que les modernes peuvent l'opposer audacieusement à ce que l'antiquité classique l produit de plus beau. »
i. Tratado de los Romances, I, p. 367.
Du lyrisme espagnol on ne connaît un peu en France que le Romancero, et tout au plus a-t-on quelque idée aussi, par l'influence qu'il exerça sur notre genre précieux, de ce que fut le jargon inintelligible du Gongorisme. Se doute-t^on que les Espagnols ont une poésie savante, d'inspiration toute classique, et que leur Fr. Luis de Leôn, avant André Chénier, Leopardi ou Keats, réalisa l'union la plus parfaite de la forme antique et de la pensée moderne? Imagine-t-on un poète espagnol sans la violence de la couleur, l'emphase déclamatoire ou la subtilité raffinée? Non, sans doute; et c'est néanmoins pour des qualités toutes contraires de goût et de mesure que Fr. Luis de Leôn s'est vu proclamer le prince des lyriques espagnols; et M. Menéndez l'a loué en termes exquis, où Ton sent vibrer une âme de poète.
Depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, du moins parmi les races latines, nul ne Ta approché pour la sobriété et la pureté, nul pour l'art des transitions et des grandes lignes, pour la rapidité lyrique ; nul n'a volé si haut ni infusé comme lui dans les formes classiques l'esprit moderne. Le marbre du Pentélique, travaillé par ses mains, se convertit en statue chrétienne, et sur un monceau de réminiscences d'auteurs grecs, latins et taliens, d'Horace, de Pindare et de Pétrarque, de Virgile et de l'Hymne d'Aristote àHermias, court un souffle
de vie qui transfigure et rajeunit tout... C'est une erreur de croire que l'originalité poétique consiste dans les idées... Même si nous découvrons la source de chacun des vers de Fr. Luis de Leôn, et si nous disons que la tempête de l'ode à Felipe Ruiz fut copiée des Géorgiques et que La vie champêtre et la Prophétie du Tage sont des reliefs de la table d'Horace, il nous restera toujours une essence très pure, qui échappera à l'analyse; et c'est que le poète a senti et vécu de nouveau tout ce qu'il imite de ses modèles, et qu'en le sentant il le rend i sien et l'anime de traits qui sont à lui ; et ainsi dans la j tempête il met le char de Dieu léger et brillant, ou , dans La vie retirée il nous fait pénétrer dans la ferme j de son couvent, sur les bords du Tormes, au lieu de nous mener, comme Horace, dans la métairie de Pouifle ou de Sabine, où l'épouse brûlée du soleil allume le bois pour le chasseur fatigué. Poésie légitime et sincère, bien qu'elle se soit éveillée par inspiration réflexe au contact des pages d'un autre livre ! Il y a une certaine génération dans le beau (tcxoç èv t<£ xaX$), comme dit Platon. Le sens de l'art croît et se nourrit par l'étude et la reproduction des formes parfaites. A. Ghénier l'a exprimé en une heureuse comparaison : celle de l'épouse lacédémonienne, qui, prête à enfanter, demandait qu'on plaçât devant ses yeux les figures les plus achevées qu'anima l'art de Zeuxis, les Apollon, les Bacchus et les Hébé, pour que, repaissant ses yeux de la contemplation d'une telle beauté, elle vît naître de son sein, gonflé de ces nouvelles formes divines, un fruit aussi noble et aussi parfait que les exemplaires et modèles antiques. De même comprend-on que Fr. Luis de Leôn, en étant un
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poète si savant et si cultivé, si amoureux de l'antiquité et si plein d'érudition et de doctrine, soit dans l'expression aussi simple, candide et ingénu que possible, et cela non par étude et artifice, mais parce que, conjointement avec l'idée, jaillissait de son âme la forme pure, parfaite et simple, celle que ne comprennent ni ne .savourent ceux dont les oreilles furent habituées dès l'enfance au fracas et à la violence de l'ode quintanesque 1 .
La délicatesse, la pureté parfaite d'un Fr. Luis de Leôn est, sans doute, une exception dans la poésie espagnole, quoiqu'il ait eu ses disciples et ses imitateurs dont M. Valera et M. Menéndez y Pelayo sont les derniers; mais l'historien littéraire ne doit pas tenir pour négligeables les exceptions, sous prétexte qu'elles s'accordent mal avec la conception générale qu'il s'est faite du tempérament d'un peuple. Il se trouve que le lyrisme espagnol a atteint son point culminant avec un poète qui semble n'avoir aucun des défauts particuliers à sa race : à M. Menéndez y Pelayo le mérite d'avoir senti plus vivement, et analysé mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, le charme spécial, et presque insaisissable, d'un art aussi délicat.
1. E studios de Critica literaria, Madrid, i884> Discours de réception à l'Académie espagnole sur « La Poésie mystique », pp. 47-48.
Et j'aimerais tant laisser au lecteur une impression un peu précise sur cet admirable Fr. Luis de Leôn, dont le nom même est presque ignoré en France, que je ne puis résister à l'envie d'illustrer le jugement de notre critique par un exemple et d'enrichir cette étude, parfois un peu aride, d'une perle inestimable, recueillie sur ma route. — Les apôtres suivent des yeux avec angoisse le muge qui vient de dérober à leur vue le Maître aimé; Os éprouvent un déchirement à se sentir soudain i seuls, si abandonnés; et ils exhalent une plainte très douce, très résignée, mais si tendre, qu'elle peut émouvoir jusqu'aux larmes. Voilà toute l'ode; elle est très courte, mais saisissante; jamais soos une forme aussi brève, avec des moyens anss simples, on n'a su contenir un sentiment si profond. J'ai osé essayer de traduire ce petit chefd'œuvre, ou plutôt d'en donner un décalque exact; si l'on perd l'harmonie des mots et de ce rythme languissant qui double l'impression (et je me rends bien compte que tout cela, c'est la poésie même), j'espère cependant qu'il restera assez, dans 11 gaucherie de cette prose, de la touchante simplicité de l'original pour qu'on puisse concevoir, par un effort de pensée , ce qu'en doit être le charme.
L'ode est intitulée : A F Ascension.
Et tu laisses, Pasteur saint, Ton troupeau dans ce val profond, obscur, Dans la solitude et les pleurs, Et toi, brisant la pureté De l'air, tu t'en vas vers l'immortelle sécurité 1 '
Les naguère bien heureux, Et les maintenant tristes et affligés, Nourris de ton sein, De toi dépossédés, Vers où tourneront-ils leurs sens désormais?
Que regarderont les yeux Qui virent de ton visage la beauté,