‹ L'Espagne littéraireChapitre 28 sur 36 · I. X LA ASCENSION · texte numérisé non relu

I. X LA ASCENSION

^Y dejas, Pastor santo, Tu grey en este valle hondo, escuro, Gon soledad y Uanto,

Y tu, rompiendo el puro

Aire, te vas al inmortal seguro?

Los antes bien hadados,

Y los agora tristes y afligidos, À tus pechos criados,

De ti desposeidos

^Â dô convertirân ya sus sentidos?

^Qué miraràn los ojos Que vieron de tu rostro la hermosura,

i. Obras de Fray Luis de Leôn; Madrid, 1816, tome VI, p. 4^.

Sans éprouver de l'ennui?

A qui entendit ta douceur, Quelle voix ne semblera sourde et lugubre?

Cette mer troublée, Qui désormais lui mettra un frein? Qui apaisera Le vent farouche irrité?

Maintenant que tu es voilé, Quel nord guidera vers le port la nef?

Ah ! nuée, qui nous envies Même cette joie brève, pourquoi te hâter?

Où t'envoles-tu si prompte?

Combien riche tu t'éloignes !

Combien pauvres et aveugles, las! tu nous laisses!

N'y a-t^il pas lieu de s'étonner de ce qu'un poèti qui a su trouver de tels accents, soit aussi généra lement ignoré du public lettré européen ?

Que no les sea enojos?

Quien oyô tu dulzura,

^Qué no tendra por sordo y desventura?

^Aqueste mar turbado Quién le pondra ya freno? ^quién concierto Al viento fiero airado ?

^Ëstando tû cubierto Que norte guiarâ la nave al puerto?

\ Ay ! nube envidiosa A un de este brève gozo, que te aquejas?

^Dô vuelas presurosa?

I Guàn rica tù te alejas !

I Guàn pobres, y cuàn ciegos, ay, nos dejas !

M. MENÉNDEZ Y PELÀYO. l8l

On n'attend pas que j'essaye ici, en glanant chez M. Menéndez y Pelayo, de grouper autour de Fr. Luis de Leôn les principaux poètes de « l'âge d'or », le gracieux et touchant Garci-Lasso, le pompeux Herrera, l'harmonieux Jàuregui, les Argensolas, à la muse sentencieuse et réfléchie, mais parée pourtant de vives couleurs; et Francisco de la Torre si tendre, Lope si passionné, Gôngora, si pauvre d'idées, mais si riche d'images; Quevedo dont la pensée subtile s'enferme dans un moule étroit qu'elle fait éclater, Quevedo, le satirique nerveux et brutal, écrivain prodigieux de verve, « chez qui les mots semblent être vivants et frappent toujours comme une épée à deux fils », et dont l'humour « passe brusquement de l'amertume voilée de rire au rire horriblement amer 1 », — et tant d'autres encore. La poésie lyrique est le genre où les Espagnols, sous la servitude du goût français, conservèrent le mieux leur originalité. La fin du dix-huitième siècle est marquée chez eux par une renaissance lyrique dont ils sont à juste titre très fiers, avec Meléndez, qui retrouve l'élégance des classiques, — ï ove-Llanos, qui fustige dans des satires vibrantes

i. Horacio en Es pana, II, p. io3.

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la noblesse de son temps, — Cienfuegos, tempérament romantique, « chez qui se mêlent étrangement la sensibilité vraie et la sensiblerie, la déclamation et l'éloquence, mais s'annonce déjà par une inquiétude, une mélancolie vague, une manière de dire à moitié les choses parce qu'elle! n'ont été pensées et senties qu'à moitié, l'approche d'un monde nouveau, » — et enfin le plus illustre de tous, Quintana. « Pour rencontrer dans notre histoire un lyrique égal ou supérieur, affirme M. Menéndez y Pelayo, il faut remonter jusqu'au seizième siècle et ne pas s'arrêter ayant Fr. Luis de Leôn. » Mais quel contraste entre les deux poètes, et comme on sent bien de quel côté vont les préférences de notre critique ! Quintana est aussi emphatique et amplificateur que Fr. Luis de Leôn est simple et condensé; il rappelle Lucain plutôt qu'Horace. Il a le souffle, mais il raisonne trop; il abuse des abstractions et tombe souvent dans le prosaïsme. C'est le poète du dixhuitième siècle, qui chante en des vers sonores la philanthropie, la tolérance, la diffusion des lumières et les bienfaits de la vaccine. Et ce partisan des idées françaises, ce disciple de nos philosophes — qui d'ailleurs, par la forme, le tour de l'imagination, l'intonation emphatique, Vos magna

M. MENÉNDEZ Y PELAYO. l83

sonaturum, resta bien toujours dans la tradition nationale — devint à un moment donné la personnification vivante du patriotisme espagnol et de la résistance à ces Français, dont il avait accueilli les doctrines libérales. Dans des strophes enflammées, il prêta une voix éloquente à l'instinct populaire, indigné contre les envahisseurs et décidé à leur tenir tête jusqu'au bout :

Je ne veux pas de la harpe d'or qui accompagna jusqu'ici mes chants ; je ne veux plus être emprisonné dans une enceinte étroite qui réprime l'inspiration dans ma poitrine et le souffle fatidique dans ma bouche. Déterrez pour moi la lyre de Tyrtée, et là-haut, au grand air, à la lumière rayonnante du soleil, au sommet du Fuenfria escarpé et couvert de pins, oui, là-haut je m'envolerai, et de ma voix, qui résonnera comme un tonnerre dans la montagne, je lancerai dans les plaines de Castille les mots mille fois répétés de gloire et de guerre.

Guerre, mot naguère redoutable, aujourd'hui sublime, seul refuge et saint rempart contre l'attaque furieuse du farouche Attila qui opprime l'Occident ! Guerre, guerre, Espagnols ! Voyez se lever irritée sur le Bétis l'ombre du troisième Ferdinand; Gonzalo montrer son front divin au-dessus de l'impériale Grenade; le Cid brandir son épée étincelante, et là-bas, au sommet des Pyrénées, du fils de Ghimène se ranimer les membres de géant ! . . .

Quintana rencontra là « une sorte de poésie civile, qui, par la grandeur des sujets et les occa-

i84 l'espagne uttéraire.

sions où elle fut engendrée, par le fait qu'elfe s'adresse, non pas à un lecteur solitaire, mais i des foules assemblées., et aussi parce qu'elle est liée aux souvenirs d'une époque héroïque, rappelle plus que toute autre poésie moderne celle de Pin? dare et de Tyrtée 1 . » A une heure moins glorieuse, mais bien tragique aussi pour l'Espagne, au lendemain de la Révolution de 1868, le plus grand des poètes castillans qui vivent aujourd'hui, M. Nùnez de Arce, retrouva les mâles accents de Quintana. Il faut lire, dans la belle étude que lui consacre M. Menéndez y Pelayo 2 , l'impression énorme que produisirent ses vers : « Sa voix au> tère, robuste, draconienne, s'élevait en ces jour» terribles, comme pour purifier l'atmosphère corrompue par l'odeur du sang et la fumée de l'incendie. La conscience nationale, terrorisée par l'insolente tyrannie de l'émeute, se trempait et se fortifiait avec le chant mâle et puissant de Nùnez de Arce. Sa tribune était plus efficace que la tribune parlementaire. » — Ces indications sommaires sur l'histoire du lyrisme espagnol depuis le seizième

1. Ideas estéticas, vol. III, t. II, p. 211. V. aussi la conférence de M. M. y P. sur Quintana dans La Espaça dd siglo XIX, III, Madrid, 1888.

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