Estudiosde critica literaria. Madrid, 1884, p. 2g
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siècle jusqu'à nos jours font attendre avec impatience les volumes de Y Anthologie où l'auteur nous en présentera un tableau complet.
La poésie moderne doit assez peu à Pinfluence espagnole : les poètes de l'Espagne furent moins
- connus et appréciés hors de leur pays que les romanciers et les dramaturges. C'est dans le roman et le théâtre — comme dans la peinture — que le
génie espagnol semble s'être affirmé avec le plus
d'originalité et fit école à l'étranger. Du roman
espagnol est sorti le roman français depuis YAstrée
jusqu'à Gil Blas, et le roman de mœurs anglais
^ depuis Tom Jones jusqu'à Pickwick. La comedia
.. nous a donné Corneille avec ce trop oublié Rotrou,
admirable poète, d'imagination toute romantique;
. et comptera-t^on jamais tous les emprunts du
w théâtre européen à ce répertoire inépuisable?
Dès la fin du quinzième siècle, une grande
. œuvre, la Célestine (i499)> sans équivalent jus-
. qu'alors dans la littérature moderne, ouvre la
J voie aux romanciers et aux dramaturges. C'est
une longue comédie en prose, ou plutôt un roman
- dialogué qui dépasse les limites étroites du théâtre et ne fut jamais représenté. Par les scènes comiques et surtout par le type inoubliable de
l'héroïne, l'entremetteuse hypocrite, aïeule de notre Macette, la Célestine est le premier des romani picaresques; mais elle est encore un drame de passion, le poème d'un amour juvénile, presque enfantin, comme celui de Juliette et de Roméo, et aboutissant aussi à une catastrophe tragique, oè périssent les deux amants, Calixte et Mélibéc M. Menéndez y Pelayo ne craint pas de placer cette œuvre curieuse et forte au second rang dans la littérature espagnole, immédiatement après le Don Quichotte. Les défauts qu'on y peut relever se réduisent, nous dit-il, à quelques situations ou expressions trop libres et au pédantisme du dialogue, à ces citations d'Aristote, de Sénèque et de saint Bernard, mises à tout propos dans la bouche des domestiques de Galixte et des pupilles de h Célestine; mais cet étalage d'érudition assez déplacée donne pour nous au tableau de mœurs la couleur de l'époque ; voilà comment un écolier de Salamanque, à la fin du quinzième siècle, savait mêler harmonieusement à l'observation directe de» mœurs contemporaines ses souvenirs familiers de l'antiquité classique. Ce qu'il faut louer sans ri- m serve dans la Célestine, c'est le style d'abord, qui II; mêle à la verve comique la plus savoureuse l'élo- L quence et la poésie, — puis le don de créer kl Ifc
earactères, qu'aucun auteur espagnol n'a possédé à un degré égal ou supérieur. Tous les personnages de la comédie, depuis les plus nobles jusqu'aux plus vulgaires, sont tracés avec une vigueur et une sûreté de touche surprenantes. Et à ce propos il est piquant de noter que M. Menéndez y Pelayo, qui condamne sans réserve le naturalisme français au nom de la moralité et du bon goût, conserve pour les audaces les plus cyniques du réalisme espagnol l'indulgence traditionnelle des Inquisiteurs. Il loue l'auteur de la Célestine de ne pas s'être senti gêné dans ses peintures par ses intentions de moraliste, d'avoir reproduit, avec une indifférence artistique complète, la réalité qu'il avait sous les yeux; et l'on sait dans quel milieu, cher à la verve caustique de Maupassant, il ne craint pas de nous introduire. Ce qui sauve ici, aux yeux de M. Menéndez, l'immoralité des peintures, c'est f d'abord la perfection de cette « prose d'or », qui embellit les détails les plus ignobles, et c'est surtout la bonne humeur, le tempérament bien équilibré de l'écrivain, cette philosophie pratique et cette haute culture qu'on sent répandue dans tout son livre. Et, en effet, quoique la Célestine ne puisse passer pour un classique de collège, il est bien vrai que les obscénités n'en sont pas plus immo-
raies que celles de Rabelais et de Shakspere; élkt n'excitent pas la sensualité et ne troublent pas l'imagination. J'imagine que M. Menéndez y Pe» layo, si sévère pour Zola et son déterminisme pessimiste 1 , doit pardonner beaucoup à l'auteur de 11 Maison Tellier, dont l'observation réaliste reisemble davantage à celle de Cervantes et de Quevedo. La note comique et ironiste est la note propre du réalisme espagnol; et on ne niera pas l'influence bienfaisante et purificatrice du rire. Ni h passion ne rit, ni le désir brutal. « Le comique fak tout passer », me disait naguère un héritier des grands picaresques, M. Pérez Galdôs; « elcàmico es el vestido de las cosas sucias ; » et de fait, a Ton ne peut cacher certaines misères et bassesse! de la nature humaine, le rire est peut-être encore le moyen le plus sûr et le plus sain — sinon le plus relevé — de nous en consoler et de nous ea affranchir.
Des deux courants qui dérivent de la Célestine. M. Menéndez y Pelayo a négligé le roman pic* resque pour s'attacher tout spécialement au théâtre, qui est un champ d'études sans limites. D'une
i . Voir l'étude sur Pereda en tête du premier volume des i Obras complétas de ce romancier.
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fécondité inépuisable, puisqu'il produisit dans l'espace d'un siècle environ, de i58o à 1680, plusieurs centaines de pièces, le théâtre espagnol s'impose à notre attention comme un phénomène littéraire exceptionnel, d'une importance capitale dans Pévolution du genre dramatique en Europe; mais que faut-il penser de son mérite intrinsèque, et sa fécondité même ne doit-elle pas en faire douter d'avance? Comment croire que les pièces bâclées à la douzaine par Lope, Tirso ou Calderôn puissent être mieux que de brillantes esquisses? Et voici que des juges compétents semblent disposés à ne reconnaître à la comedia, prise dans son ensemble, qu'une valeur documentaire l ; ils y voient une mine précieuse de renseignements sur les mœurs et les idées de l'époque, mais lui contestent à la fois la vérité humaine et la beauté accomplie de la forme, sans lesquelles il n'est pas de chef-d'œuvre littéraire d'une portée universelle. Faut-il — par réaction contre les éloges outrés des romantiques, d'un Schlegel ou d'un Schack — tenir pour équitable une condamnation aussi sévère? M. Menéndez y Pelayo ne conteste pas ce qu'il
1. Telle est bien l'opinion de jM. Morel-Fatio par exemple. Voir La Comedia espagnole, brochure. Paris, i885.
peut y avoir de fondé dans le reproche générale» ment adressé au théâtre espagnol « d'être plie dans la peinture des caractères, sacrifiés souvent à l'intrigue et au rapide mouvement scéniquc, 01 convertis en types conventionnels, dépourvus de cette variété admirable que la nature humaine montre chez les individus l ». Il reconnaît mm que ce théâtre perd en universalité ce qu'il gagne en nationalité, qu'à force d'être espagnol et d'exprimer « la réalité historique d'un temps donné •, il cesse souvent d'être humain. Et il constate au» l'insuffisance si fréquente de l'exécution, la banafitf I de la facture poétique. Mais les objections gêné- 1 raies faites à la comedia ne sont plus exactes sitôt I qu'on descend à l'étude spéciale de chaque autetf f et de chaque œuvre. Rien de plus trompeur qtfli ces jugements d'ensemble qui simplifient trop bit choses, au gré de l'esprit de système et du parti lj pris. La réalité vivante ne se réduit pas si àb'm ment en formules commodes; elle déborde les défraie nitions où l'on veut la renfermer. lit
Le théâtre espagnol justifie à la fois tout le bkijDî et tout le mal qu'on en a pu dire : il est inU-lt* ment divers. Les plus grands improvisateur!, Ij
1. Estadios de critica literaria, a» série. Madrid, lift, p. 109.
comme Lope ou Tirso, ont parfois retenu leur verve et condensé leur art dans quelque œuvre achevée; un Alarcôn et un Moreto eurent au plus haut point le souci de la perfection; et si les poètes espagnols ne pénètrent pas dans l'analyse du cœur humain aussi profondément qu'un Shakspere, si leur psychologie est plus sommaire, ils nous présentent souvent « des caractères qui ne sont pas inférieurs aux siens par l'élan et la force initiale qui leur donna une vie éternelle et féconde ». L'exemple le plus significatif est ce type de Don Juan, dont l'inoubliable silhouette fut campée avec une incomparable maîtrise par le crayon de Tirso. La plupart des appréciations erronées portées sur le théâtre espagnol viennent en partie, selon M. Menéndez'y Pelayo, de ce qu'on l'a jugé longtemps sur l'étude presque exclusive de Calderôn. Depuis Schlegel, Calderôn a été considéré comme la personnification complète du génie dramatique de l'Espagne. Ses défauts, comme ses qualités, ont été attribués à la comedia espagnole en général. Dans de brillantes conférences prononcées à l'occasion des fêtes de Calderôn en 1891, M. Menéndez y Pelayo osa toucher à l'idole et lui refuser les hommages d'une admiration superstitieuse. Il loua dignement l'œuvre du grand dramaturge, mais en
signala les lacunes et les faiblesses, et il proclama qu'on ne saurait sans injustice lui sacrifier les plus grands de ses prédécesseurs ou de ses rivaux. Calderôn est incomparable dans la comédie de cape et d'èpèe pour l'habileté à nouer et à dénouer une intrigue ; c'est le premier des praticiens du théâtre. Gomme poète religieux, il n'a été surpassé* que par l'auteur du Damné par manque de foi; ses autos sacramentelle^ où il a répandu les trésors de son lyrisme et donné une vie intense à des symboles théologiques, forment une collection sans rivale. Dans le drame tragique, il est le peintre par excellence du point d'honneur castillan. Mais sa poésie maniérée, infectée de gongorisme, sent la décadence; mais — sauf quelques rares exceptions, comme cet Alcalde de Zalamea, où, reprenant une pièce de Lope, il s'élève au-dessus, de luimême — il échoue dans la peinture des caractères; il crée des types abstraits et non des étires réels; son théâtre est gâté par un faux idéalisme qui ne s'inspire pas assez de l'étude de la nature. Lope de Vega lui est supérieur par le génie créateur, par la largeur de l'exécution, par son sens, profond de la vie sous toutes ses formes, par sa délicatesse i rendre les nuances de l'âme . féminine , par la naïveté de ses scènes populaires, par sa divination
de l'histoire ; Tirso de Molina, par la virtus comica, par cette fantaisie ailée qui rappelle les comédies de Shakspere, par ses analyses subtiles de sentiments qui font songer à Marivaux, par la hardiesse de son idéalisme et la vigueur de ses conceptions; Alarcôn enfin, plus régulier, plus classique, par son goût délicat, sa diction sobre et juste, sa pénétration de moraliste. La gloire de Calderôn d'ailleurs n'y perd rien; il nous apparaît encore très grand, comme le dernier venu d'une brillante phalange de poètes, dont il résume toutes les tendances et toutes les aspirations, impuissant seulement, mais peut-être par la force des choses, à renouveler un art qui s'épuise et qui est condamné à tomber de plus en plus dans la manière et la convention.
A la glorification exagérée de Calderôn, M. Menéndez y Pelayo prétend opposer celle de Lope, poète autrement varié et humain, que la postérité a injustement méconnu. Tous ses efforts, en ces dernières années, ont tendu à attirer sur lui l'attention de la critique et à lui gagner de nouveaux lecteurs. Comme la collection originale des comédies de Lope est introuvable, et que les réimpressions modernes sont incomplètes et défectueuses, il a entrepris une édition monumentale des œuvres
imprimées ou encore inédites du plus fécond des dramaturges. Des introductions savantes nom signalent les sources de chaque pièce et les rapprochements littéraires utiles. On souhaite, sans oser l'espérer, que l'édition soit complétée par un lexique. Cette belle publication, malgré certains inévitables défauts, qu'il appartient à d'autres de signaler , honore au plus haut point l'Académie qui en fait les frais et l'érudit qui y sacrifie son temps; elle constitue la contribution la plus précieuse à l'histoire du théâtre espagnol , qui ne pourra être écrite d'une manière exacte que le jour où oa aura dressé un inventaire complet de ses richesses.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'œuvre critique de M. Menéndez y Pelayo. Mais j'en donnerais une idée incomplète, si je ne disais rien des excursions qu'il a tentées en dehors du domaine de sa compétence spéciale. Il connaît bien les littératures étrangères, comme en témoignent plusieurs volumes de son Histoire des idées esthétiques. Interrogeons-le sur la nôtre : à lire ce qu'on écrit sur nous hors de France, nous apprenons toujours quelques salutaires vérités. Et puis, un critique étranger, qui n'a pas reçu l'éducation de nos ad» lèges, peut éprouver devant nos chefs-d'œuvre
uûe fraîcheur d'impression qui donnera à ses jugements sur nos classiques un accent personnel et nouveau. M. Menéndez y Pelayo a jugé nos écrivains avec une sympathie éclairée, mais aussi avec une liberté d'esprit entière qui donne du prix à ses éloges. Et les pages que je citerai, sur des sujets familiers cette fois au lecteur, feront mieux apprécier encore la délicatesse de son goût et la spirituelle vivacité de son style.
Ce qui doit nous frapper tout d'abord — sans nous étonner outre mesure — c'est que, de toutes les périodes de notre histoire littéraire, le dixseptième siècle est celle qu'il apprécie le moins. Pour un étranger, même très familier avec notre • langue et très au courant de notre littérature, il y a dans notre admiration pour le dix-septième siècle quelque chose qu'il ne pourra jamais comprendre : elle lui semblera toujours plus ou moins une superstition apprise au collège. — Et cela ne doit-il pas nous faire réfléchir un peu ? Nous répétons trop que notre littérature classique est humaine avant tout; d'où vient qu'elle soit si peu intelligible à des lecteurs étrangers? Ne faut^-il pas croire, au contraire, qu'elle est surtout l'expression la plus exacte de notre génie national, un peu rétréci par le culte exagéré de l'antiquité mal com-
prise? — M. Menéndez y Pelayo reconnaît d'ailleurs que la littérature du dix-septième siècle présente un ensemble noble et harmonieux qui impose le respect, quand même il ne forcerait pas l'admiration; elle porte le sceau d'une puissante unité, d'une forte et sage discipline, d'une conception unique de l'art et de la vie. Il se trouve qu'une poétique étroite et fausse, reconnue aujourd'hui incomplète par tout le monde, fut soutenue par une longue série de chefs-d'œuvre, qui eurent l'heureuse fortune de devenir presque tous populaires. M. Menéndez y Pelayo donne une jolie définition de notre esprit classique.
La nation française est naturellement portée à ce que quelques historiens appellent esprit classique , non assurément dans le sens d'esprit hellénique, mais dans le sens d'esprit d'ordre intellectuel, de discipline littéraire compréhensible pour tous, et qui fait passer comme un niveau sur toutes les intelligences, esprit d'éducation uniforme, de pensée en commun, d'idées et d'autorités reçues par tous, de clarté et de limpidité dans la pensée et dans la phrase, de quelque chose qu'on respire dans les écoles, dans les collèges (et c'est de là que vient le mot). Si ce système contribue, sans aucun doute, à répandre parmi les esprits moyens, qui partout sont la majorité, certaine espèce de bon goût, enfermé volontairement en d'étroites limites, il est certain aussi qu'il empêche le développement d'individualités aussi puissantes et aussi énergiques que
celles que nous admirons dans les deux grandes littératures du Nord et les deux grandes littératures du Midi.
Parmi nos grands écrivains classiques , ceux que M. Menéndez y Pelayo place le plus haut sont les ■vigoureux, les plus colorés, comme Saint-Simon et Pascal, ou les plus purement classiques, à la manière de Fénelon. Les poètes préférés sont Molière et La Fontaine. Il est très injuste pour Racine et se montre mal informé lorsqu'il dit que même en France on Padmire froidement et qu'on ne le lit plus que dans les collèges. Qu'il se détrompe : Racine est bien le plus vivant de nos poètes et le plus cher à nos cœurs. L'admiration pour Racine est un peu le critérium auquel on reconnaît en France les gens de goût. En revanche, il parle en excellents termes de Molière.
Corneille et Racine sont des dévotions françaises qui laissent froid un étranger; Molière est un citoyen de tous les peuples du monde. Quand on lit les deux tragiques, on pense à la poétique de leur temps, au goût de la cour et de l'Académie, à une société qui a passé et à une conception de Fart qui a passé également et que nous ne pouvons reconstituer que par voie d'érudition. Quand on lit Molière, il est impossible de penser à autre chose qu'à Molière lui-môme, aussi vivant aujourd'hui qu'au premier jour.
11 admire Fénelon pour avoir eu plus que per-
ig8 l'espagne littéraire.
sonne en France, avant André Chénier, le goût de la beauté hellénique et avoir été classique tort autrement que Malherbe et Boileau.
L'importance capitale donnée par M. Menéndex j Pela yo au moyen âge français contraste avec a sévérité pour le dix-septième siècle. Aucune natin d'Europe ne peut disputer à la France la gloire d'avoir créé durant le douzième et le treizième siècles la littérature et Fart romantiques par exoet lence. La prodigieuse efflorescence des Chanson de geste, la première apparition du roman d'amour et d'aventures avec le Roman de la Table rondt le cycle satirique de Renard, les fabliaux, une littérature dramatique qui présentait en germe tintes les variétés du théâtre religieux et du théâtre comique, deux écoles lyriques, et enfin, par-de* sus tout cela, l'architecture ogivale, voilà ce que nous présente en France la période du moyen Age. Aucune autre nation, au moment de la Renais»
sance, ne songea à faire table rase de son passé. On peut même dire que la Renaissance favorisa le développement des littératures nationales dominée! durant les siècles précédents par le prestige supérieur de la littérature française. L'Espagne eut soi Romancero et son théâtre; en Angleterre, Shafc spere dramatisa les vieilles chroniques ; les Italie*
n'oublièrent pas, au milieu de l'enivrement pour l'antiquité , leur grand poème théologique du moyen âge. « En France, au contraire, il y eut un véritable naufrage de la conscience nationale; on oublia Thistoire du moyen âge; on en oublia presque complètement les institutions; on en oublia Fart et la littérature; on en oublia jusqu'à la langue... ce nom même de vieux français, dont les Français désignent leur langue du moyen âge, est une preuve qu'ils le considèrent comme quelque chose d'étranger à leur culture actuelle, comme pourrait l'être le portugais ou le roumain. » M. Menéndez y Pelayo reconnaît que, depuis quelques années, une réaction s'opère en faveur du moyen âge, non seulement dans le monde des travailleurs, mais dans le grand public; « cependant, ajoute-t-il, le préjugé est encore si puissant, et si grande l'influence de l'enseignement appelé classique ou de collège que l'entreprise hautement patriotique des Gaston Paris 1 et des Léon Gautier rencontre d'invincibles résistances et ce sont les maîtres, les cri-
1 . M. Menéndez y Pelayo n'a que trop raison. Sans doute on a rendu enfin justice à un maître comme Gaston Paris; notez pourtant qu'il n'obtient une place parmi les critiques de notre temps ni dans la Littérature française de M. Lanson ni dans celle de Petit de Julleville (8e volume).
tiques, les directeurs du goût en France qui regardent du plus mauvais œil et poursuivent et discréditent de leurs plus pétulants sarcasmes, au nom d'une convention académique vieillie, cette littérature française du moyen âge que nous tous, étrangers, nous admirons tant, et dont nous réclamerions de si bon gré les gloires pour nos nationi respectives, tandis que personne n'aurait l'idée d'envier aux Français tant de sermons pompeux, tant de petits livres de maximes et tant de tragédies soporifiques, comme en a produit le dix-septième siècle. En tout pays du monde, les monuments primitifs du génie national, même lorsqu'ils n'ont pas grande valeur intrinsèque, éveillent ceiv taine piété, certain tendre respect; on les regarde comme les reliques des aïeux; il nous paraît qu'A y reste quelque chose de leur esprit, et qu'il y a là le germe de beaucoup de ce que collectivement nous pensons ou nous sentons. En France seulement, où la tradition du moyen âge est plus riche et plus glorieuse que partout ailleurs, il semble de bon ton de la dédaigner et d'en dire du mal. » Et M. Menéndez y Pelayo cite à l'appui les jugements de Nisard, de M. Brunetière, de Taine.
Taine, en fixant les conditions du génie français dans son livre sur La Fontaine, et dans son Histoire de la
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littérature anglaise, déclare qu'il n'a jamais vu au monde rien de plus prosaïque que les épopées françaises, comme si la poésie était contenue dans le magasin des ~tropes de Quintilien! Il n'est pas de Français, pour scientifique et positiviste qu'il soit, qui laisse de payer "tribut à cette maudite rhétorique de collège qui est arrivée à devenir en eux une seconde nature. La sublime -tragédie de la mort de Roland, d'autant plus pro fonderaient émouvante que la divine inconscience du poète est plus grande, ne leur va pas à l'âme, leur fait l'effet d'une narration vulgaire, parce qu'elle ne renferme pas de figures ! Espérons qu'il se trouvera un romancier ou traducteur en langue moderne qui se chargera d'y mettre les synecdoches et les prosopopées qui y manquent.
Rarement la cause du moyen âge français a été défendue, même en France, avec plus d'enthousiasme et d'esprit.
M. Menéndez y Pelayo aime aussi passionnément notre seizième siècle.
Pour qui ne jure pas par les mânes de Boileau et ne voit pas dans les Oraisons funèbres et dans Phèdre le suprême effort de l'esprit humain, toute la littérature française du seizième siècle a une saveur, une virilité, une audace, une force de couleur et une exubérance de pensée qui disparaissent ensuite comme par enchantement de la prose et de la poésie française et ne se rencontrent plus que dans quelque écrivain isolé du dix-huitième siècle, comme Diderot, et dans un grand nombre du siècle actuel. Rabelais est un torrent qui entraîne toutes
sortes d'immondices, mais qui charrie aussi de l'or; i toujours avec une telle impétuosité de diction pittoresque, vivante, inépuisable, avec une telle ardeur k fantaisie grotesque, et avec un mélange si bigarré eti plaisant d'élégances classiques et de grossièretés pop laires, qu'il surprend et émerveille même dans les pusages où il répugne le plus par son cynisme. La mt cieuse sincérité de Montaigne, la savante candeur de « style, les détours, en apparence si capricieux de sa posée vagabonde, cette sympathique et continuelle obifr vation de soi-même, cette manière libre et dégagée i philosopher, ni sceptique, ni dogmatique, mais peranelle à un degré éminent, exercice facile et aim])b d'une curiosité toujours active, contrastent bien avec» raideur affectée et l'intolérant dogmatisme des idéologues du siècle suivant, de Descartes et de Malebranck, par exemple.
M. Menéndez y Pelayo a d'excellentes pages m le dix-huitième siècle, notamment sur Diderot, dont il défend la critique d'art contre les sévéritéi de M. Brunetière.
Diderot convertit le premier la plume en pinceau, i cependant on l'accuse, comme presque tous les critiqu de tableaux, d'avoir fait de la critique littéraire, phi attentif aux mérites de la composition et la refaisant u vent, qu'à ces autres mérites que ne perçoivent et n'( timent que les hommes de métier. Peut-être est-il mi, et peut-être ce défaut est-il inévitable. Peut-être ta tableaux sont-ils destinés à être éternellement un thèat
ou un prétexte pour exciter les idées des critiques; mais avec le temps aussi les idées des critiques deviendront une lumière et un guide pour les auteurs de tableaux futurs. Et on ne peut accuser Diderot d'être étranger aux arts : il manie et emploie avec beaucoup de propriété le vocabulaire technique ; quand il fait de la critique littéraire, c'est sans le vouloir et en traduisant sa propre impression, qui devait être littéraire forcément, puisque telle était la forme de son esprit. Mais, en réalité, il n'est pas si impossible qu'il semble de traduire le langage de l'un des arts au langage de l'autre, et Diderot fut un des premiers à nous enseigner que, s'il n'y a pas de peinture sans technique, il n'y a pas non plus de peinture sans idéal. L'unité de la composition , l'harmonie de l'ensemble, la conspiration générale des mouvements, la concordance du ton et de l'expression et d'autres choses sur lesquelles Diderot insiste beaucoup, peuvent être des règles littéraires, mais ce sont des règles qu'aucun peintre ne viole impunément. Aujourd'hui , la couleur justifie les plus grandes monstruosités et la plus grande absence d'idéal. Diderot, qui était un grand et fougueux coloriste, pensait autrement. Il ne croyait pas qu'il fût permis de prendre en main le pinceau, si l'on n'a quelque idée forte, ingénieuse ou délicate à exprimer sur la toile. De la façon de l'exprimer il fut aussi un bon juge, car personne n'eut plus que lui de son temps 1 l'imagination pittoresque.
i. Ideas estéticas, t. III, vol. I, pp. 90 et 91.
2û4 l'espagxe littéraire.
Le volume de M. Menéndez y Pelayo sur k Romantisme français mériterait d'être traduit* rendrait service à nos étudiants; les travaux publiés en France sur cette période y sont éléganment résumés par un homme qui conserve l'indépendance de son jugement et la personnalité à ses impressions. Pour montrer comment il sait comprendre et goûter nos auteurs contemporain, je me permettrai encore une longue citation : péri* étre n'a-t-on jamais mieux défini que dans la pa§e qu'on va lire le charme puissant de Taine, ni nu le doigt avec plus de précision sur les défauts de sa manière :
II y eut en Taine deux personnalités distinctes, qa rarement vécurent en concorde et qui se génèrent mtuellement. L'une est le logicien intraitable, passion! I de la ligne droite, hérissé de formules et d'abstraction I dans lesquelles il veut faire entrer violemment les Mb, I en les déformant souvent grâce à un certain mécanisa | d'artificielle et apparente ligueur. L'autre est le Tain que nous connaissons et que nous aimons tous; le » tique inspirateur et suggestif, l'artiste qui, avec ses d» criptions, crée à nouveau les œuvres d'art et leur dos* parfois une vie plus intense et plus durable que cek qu'elles doivent à leur premier auteur; le pajsagàb merveilleux pour qui ne furent pas ineffables les ph délicates et subtiles impressions des roches pyrénéens* du ciel de l'Italie, des brumes hollandaises et du J
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humide de l'Angleterre; l'esprit pénétrant et flexible qui, par un rare privilège, sut se faire contemporain des plus divers états de l'âme humaine, depuis les plus primitifs jusqu'aux plus raffinés, depuis les chants de la barbarie anglo-saxonne jusqu'à la Princesse de Clèves et les élégances de l'ancien régime ; le psychologue pratique qui pénétra dans des âmes aussi diverses que celles de Tite-Live et de La Fontaine, de Shakspere et de Milton, de Saint-Simon et de Byron, de Racine et de Balzac; qui convertit les livres d'histoire et de critique en de véritables poèmes dramatiques et romanesques, où la vie bouillonne plus dense et plus palpitante que dans la majeure partie des romans et des drames modernes; qui, dans les grands tableaux d'épopées et dans les portraits d'écrivains et de politiques, soutint et gagna mille fois la bataille de la plume contre le pinceau. Ce dernier Taine, je l'admire avec passion, comme toute la jeunesse de nos jours, même en reconnaissant ses défauts incontestables, qui naissent en partie d'un abus de force et en partie de ce désir excessif de faire de l'effet, qui tourmente tous les écrivains français, môme ceux qui paraissent le plus maîtres d'eux-mêmes et le plus affranchis de la servitude commune. De tels défauts (qui se réduisent à l'abus de la couleur, à l'intempérance pittoresque, à l'accumulation fatigante de traits également brillants, mais non également expressifs; à l'enthousiasme factice et purement littéraire, enthousiasme de tête tandis que le cœur demeure froid; à l'inondation de lumière sans chaleur, à la violence systématique, à la brutalité raffinée) constituent un type littéraire unique et sont des excès de forme bien excu-
206 L'ESPAGNE LITTÉKAimE.
sables chez un auteur qui, lorsqu'il vent, sait ta» ver ces suprêmes délicatesses qui, dans la bouche as forts, .semblent acquérir un charme encore phs pé» tract 1 .
Peut-on attendre d'un critique étranger qil saisisse avec plus de finesse et apprécie en mi leurs termes le mérite de nos écrivains?
Il est permis de regretter que M. Menéodaj Pelayo, par un excès de scrupule scientifique* par une juste mésestime pour « ces travaux noies et aimables, que Ton décorait, nous dit-il, (b* notre jeunesse du nom de critique littéraire 1 * semble aujourd'hui se méfier un peu trop de M talent comme d'un privilège dangereux. De cd esprit supérieur on attend autre chose que b besognes auxquelles il laisse envahir de pins ■ plus une trop grande partie de son temps. Je* veux pas médire de l'érudition; je sais quelW toire littéraire ne peut s'en passer et les décoin* tes fécondes qu'elle doit à la méthode sûre et b* die d'un Menéndez Pidal. Je ne songe pas à afr
i. /deas estéticas, t. IV, vol. II, pp. 33 1 -333. a. Képonse à M. Menéndez Pidal, p. 69 de U citée plus haut.
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connaître le mérite qu'on peut avoir à bien copier un manuscrit ou à établir un texte; mais ce n'est là après tout que le gros œuvre de l'histoire littéraire, qu'il convient de laisser aux spécialistes de ces travaux méritoires. A côté des recherches érudites il restera toujours une place, et la plus haute, pour la critique de goût, la critique philosophique; et comment ne pas reconnaître que M. Menéndez y Pelayo y serait sans rival, s'il voulait s'y consacrer tout entier? Je déplore qu'il use ses forces à des tâches trop modestes à la fois et trop exigeantes, dont d'autres s'acquitteraient aussi bien, voire même mieux que lui (je le dis sans ombre de malice). Ne croit-il pas que répandre des idées suggestives, interpréter avec profondeur et sympathie les chefs-d'œuvre d'une littérature plus étudiée que comprise, serait pour ses hautes facultés de penseur et d'artiste un plus digne emploi que de s'épuiser à des publications érudites, pour lesquelles lui manquent le temps et peut-être la vocation? Assez d'hispanisants zélés s'occupent de publier des textes, dont bon nombre, entre parenthèses, pourraient aussi bien rester inédits. Ce qui peut-être nous manque le plus sur l'Espagne, ce sont des livres vivants, des livres d'idées, des études un peu fouillées sur les grands écrivains?
2o8 l'espagnb littéraire.
des travaux de vraie critique. De qui les et pérer désormais, si M. Menéndez y Pelayo al absorbé par son édition de Lope de Vega, entreprise qui aurait suffi à remplir une existence humaine?
M. Menéndez y Pelayo, dans une de ses dernières préfaces, se plaint, non sans quelque tume, de ce qu'en Espagne quiconque s'occupe è critique se heurte à l'indifférence générale et dfll se résigner à un monologue perpétuel. Voilà qri explique bien des choses. J'essaye de m'imagina* ce qu'aurait pu être l'œuvre de M. Menéndoj Pelayo s'il avait vécu en France, au milieu de constances plus favorables, qui l'auraient stimulé à remplir tout son mérite. Il aurait pu compter sur un public fidèle de lecteurs, mais qui exige de ses écrivains qu'ils prennent la peine de se fai» lire. Respectant ce principe de la division du t» vail, qui s'impose dans tout milieu organisé,! aurait laissé à d'autres la bibliographie et la revision des textes pour se limiter à la critique, i k manière de Sainte-Beuve ou de Taine, pour se parler que des morts. S'il avait touché à . Térufi* tion, ce n'aurait été que pour assurer une bue solide à ses jugements littéraires. Il aurait puhH alors plus de livres comme son élégante étude
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ilderôn, comme ses Essais littéraires ou philophiques, petits chefs-d'œuvre où il nous montre mment il sait, quand il lui plaît, unir la solidité i fond à l'agrément de la forme. S'il avait abordé s sujets plus vastes et entrepris une histoire des ées esthétiques ou du lyrisme espagnol, sans rien crifier de l'abondance de ses documents ni de la îhesse de ses aperçus, il n'aurait pas négligé rt de la composition (cet art si latin !) et il nous rait donné des ouvrages clairs et vigoureux, rits à la française, au lieu de cette suite de volu- 3s trop touffus et sans air, à l'allemande, où ondent les pages supérieures de haute critique, lis d'où rien ne se dégage en pleine lumière, ni x yeux ni à l'esprit. Surtout, enfin, si la maison ichette avait songé à publier, dans sa Collection s classiques, une édition de Lope de Vega, elle t aurait épargné le labeur de la diriger; elle rait choisi un spécialiste, mieux désigné que lui ur ce long et minutieux travail. Et M. Menénz y Pelayo aurait eu le loisir de nous donner, ns la vigueur de son âge, le livre nécessaire r Lope : une biographie digne de cet homme traordinaire, dont la vie fut le plus prodigieux s romans; une étude complète de son œuvre, sant le départ de ce qui n'est que pur fatras
a io l'espagne littéraire.
pour imposer à l'admiration de tous ce qui mérite vraiment de survivre.
Laissons ce badinage. Le livre sur Lope de Vega, dont il a réuni tous les matériaux et que de doctes introductions aux pièces du poète ne sut tiraient pas à remplacer, M. Menéndez y Pelayo nous doit et se doit à lui-même de l'écrire. On hn en attribue le dessein; espérons qu'il ne nous fera pas trop longtemps attendre, jusqu'après l'achèvement de son édition, ce qui -serait presque nom renvoyer aux calendes grecques. Qu'il se décharge, s'il le faut, sur des collaborateurs bien choisi, d'une partie de sa tâche matérielle. D'autres pourront, à son défaut, éditer l'œuvre de Lope; je ne vois pas qui pourrait comme lui nous apprendre à la bien lire et à la goûter, en faisant revint l'homme et son temps. Voilà pour lui le meilleur moyen de mériter la gratitude des lettrés de tons les pays et de servir utilement la mémoire (h grand dramaturge méconnu, qu'il se propose de remettre à sa vraie place, c'est-à-dire au premier rang peut-être parmi les poètes modernes.
Dans la littérature espagnole postérieure à 1868, tandis que Galdôs, le romancier si populaire des mœurs madrilènes, personnifie toutes les aspirations un peu confuses de l'Espagne nouvelle, Pereda, le peintre de la vie montagnarde, représente la tendance conservatrice et réactionnaire. Son tempérament d'artiste et sa foi religieuse le rattachent à l'Espagne d'autrefois. Il a même montré souvent contre son époque une mauvaise humeur, dont les boutades ont impatienté des libéraux sincères et des patriotes moins pessimistes. Mais si, dans ses premiers livres, et surtout dans ceux qui suivirent les scènes grotesques ou tragiques de la Révolution, on trouve, à côté d'une indignation légitime, un dogmatisme un peu étroit, un parti pris déplaisant contre les idées modernes, ses vues se sont élargies avec le temps et l'expérience, et son œuvre
s'achève sur une note réconfortante d'optimisme. Comme écrivain, Pereda continue, plus qu'ascun autre de ses contemporains, la vraie traditioa castillane. Des littératures étrangères, qu'il go* natt mal et goûte peu, il n'a subi l'influence <pe d'une manière indirecte. Ses maîtres furent arat tout les grands auteurs picaresques, dont il a» trouvé le vigoureux réalisme. Il n'a presque jamab quitté Santander, sa ville natale, ou les montagne* de sa province ; et c'est dans le calme de la rie provinciale, sur cette âpre côte cantabrique, battue par une mer inclémente et dominée par l'énorne barrière pyrénéenne, qu'il a écrit en toute indépendance, en dehors de toute coterie, cette belle suite de romans, où Ton respire à la fois l'acre senteur des brises marines, les arômes des vallées fleur» et l'air vivifiant des hauts sommets.