MONTAGNARDES
José Maria de Pereda naquit à Santander eu i834- Santander ne ressemblait guère alors à h station balnéaire d'aujourd'hui, avec ses rinqTtt Bte
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mille âmes, ses quais monumentaux, son chemin de fer, ses tramways, sa lumière électrique, ses promenades, ses hôtels et ses villas. C'était encore la vieille colonie de pêcheurs, la petite ville commerçante pour l'exportation des blés de Castille, dont la population ne dépassait guère quinze mille habitants. Le jeune José Maria connut l'heureuse liberté des enfants de petite ville ; ses courses et ses jeux de gamin devaient lui laisser d'ineffaçables impressions et graver dans sa mémoire l'image précise de l'ancien Santander, avec toutes ses rues, ses maisons, la couleur de ses pierres, le visage même et le parler de ses habitants. Plus tard, lorsqu'il eut assisté à la transformation complète de sa ville natale, sa joie fut d'en faire revivre pour ses compatriotes l'aspect disparu, poétisé par le souvenir. Et, grâce à lui, tous ceux qui lisent l'espagnol sont familiers aujourd'hui avec la topographie du Santander de antano; ils connaissent à merveille la calle alta avec sa population grouillante, la plaza vieja, où l'on jouait au bote, le Muette Anaos et la Maruca; ils sont au courant des démêlés entre le Chapitre d'en-bas et celui d'enhaut, et s'imaginent presque avoir eu des amis personnels parmi les chicos de la calle ou les braves marins du port.
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L'enfance d'alors, nous répète volontiers Pereda, était moins choyée que celle d'aujourd'hui. La mœurs patriarcales et l'ancienne simplicité régnaient encore. Mais, par là même, les impressions étaient plus profondes et les joies plus intenses. Dans les familles même aisées, un seul vêtement (de quelle horrible étoffe inusable et de quelle coupe archaïque 1) devait faire une année entière pour les dimanches et une seconde année pour la semaine. « Eh bien, nous dit-il, la veille du jour où je devais étrenner un vêtement neuf, jamais je ne dormis d'un sommeil tranquille, et jamais je n'ai senti de parfum aussi enivrant que l'odeur du cirage des brodequins nouvellement apportés de la cordonnerie, et que je mettais à dessein sous mon lit, le samedi soir 1 . » En fait de jouets, on n'était guère gâté non plus : aux « Allemands » de la calle de San Francisco, il y avait bien des ermites, des cordonniers et autres belles choses en carton peint; mais personne pour les acheter. On fabriquait ses jouets soi-même : on collectionnait les boutons, oa mâchait pendant des heures les bouts d'élastique dont on faisait des balles; c'était bien plus amusant
i. Obras complétas, VIII. Esbozos y Rasgranos. Vojtt l'article Reminiscencias.
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« Demandez aujourd'hui, nous dit Pereda, à votre gamin ce qu'est devenu le joli jouet qu'on lui a acheté il y a trois jours, et même comment il était; il ne sait plus ni l'un ni l'autre. » C'est ainsi que, dès l'enfance, l'existence moderne « ressemble à un voyage en chemin de fer, où l'on parcourt tout le le pays, mais où rien ne se grave ni dans l'esprit ni dans le cœur. »
A l'école, c'était encore le régime de la férule, et Pereda en a gardé un souvenir moins agréable. Ohl cette entrée à YInstituto, dans la classe du terrible Don Bernabé ! Avec quel sourire plein de menaces il se vit accueilli, et que de terreurs dans la suite ! Don Bernabé était un homme qui ne s'emportait pas ; au contraire, il n'était jamais plus souriant et plus mielleux que lorsqu'il allait vous faire pleurer. « Il blessait avec le bâton et la parole, comme frappe le boucher, de sang-froid, pour exercer son office. » Les symptômes des grandes exécutions étaient une certaine lividité de visage et des prises fréquentes de tabac. A ce moment, il fallait se mettre en garde, et malheur à celui qu'il interrogeait !
La victime se levait tremblante, et, les genoux serrés, le livre contre les yeux, elle commençait à lire mal ce qu'elle allait traduire... plus mal encore. Don Bernabé,
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la tète basse, le regard oblique, les mains croisées sur les reins, dans Tune le bâton à pommeau d'argent et dans l'autre la tabatière, se promenait d'un bout à l'autre de la salle. Peu à peu la ligne qu'il parcourait se rapprochait du banc du condamné. Il le laissait dire, sans le reprendre ni le corriger. Soudain, il s'écriait, de sa voix grinçante, enveloppée dans une caricature de sourire : « Va donc, moule ! » Cette sortie équivalait à un coup dans la poitrine. Le pauvre enfant restait instantanément sans voix, exsangue et les cheveux dressés.
« Continue, citrouille ! » lui criait bientôt le pédant, en s'approchant davantage de son banc.
Et le garçon continuait, mais comme le condamné à mort suit le religieux qui l'assiste, sûr d'arriver bientôt à l'échafaud. Et le loup s'approchant toujours, jusqu'à ce qu'enfin il s'arrêtait tout contre la brebis. Dans cette posture, il prenait une pincée de tabac, courbait la tète, approchait l'oreille droite du livre, et, de la main gauche, préparait le bâton. Le traducteur perdait alors jusqu'à la vue ; de sa bouche tombaient les sottises à gros bouillons, et le supplice commençait. Le premier coup, avec la boîte à priser, sur la tète; le second, avec le livre, poussé de la poignée du bâton contre le nez, quand le malheureux se baissait vers les feuillets pour éviter les coups d'en- haut; puis, des coups avec la poignée d'argent, au côté, à l'estomac, au ventre et aux dents ; la victime se pliait en deux, et un grand coup de bâton sur les fesses la redressait ; elle gémissait sous la violence de la douleur, et un soufflet lui bouchait l'haleine 1 .
i. Obras, VII, article : Màs Reminiscencias,
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On sent que Fauteur frissonne encore en racontant cette scène. Don Bernabé était d'ailleurs un excellent homme et un bon chrétien; il enseignait comme on lui avait enseigné, et ne comprenait pas d'autre méthode. Pereda, volontiers laudator temporis acti, ne s'avise pas de protester contre la réforme des procédés d'enseignement.
Ses parents avaient l'ambition de faire de lui un artilleur. Ses classes achevées, on décida de l'envoyer étudier à Madrid. Un beau jour, il partit donc pour la corte, dans la diligence traînée par une dizaine de mules fringantes, au bruit assourdissant des coups de fouet et des sonnailles, des ressorts qui grinçaient, des vitres et des portières mal jointes. Il devait avoir le cœur bien gros, et, lorsqu'il arriva dans la plaine de Vieille-Castille, il éprouva sans doute l'émotion qu'il prête à son compatriote Pedro Sânchez, parti pour aller chercher fortune dans le monde. Comme lui, il se pencha par la ventanilla pour regarder au loin, avec une angoisse nostalgique, la cordillère de montagnes grises, semblables à des nuages, qu'il laissait derrière lui à l'horizon, et il jeta un coup d'œil désolé sur le paysage monotone qui s'étendait à ses yeux à perte de vue. « Car un Montagnard de pure race est capable de tout, sauf
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de contempler sans tristesse un sol tapissé de chaumes desséchés, sans arbres qui lui donnent de l'ombrage, sans ruisseaux qui le rafraîchissent, sans vertes collines qui le bornent, et sans oiseaux qui l'égayent 1 . »
Des trois ans que Pereda séjourna à Madrid, il profita surtout pour étudier un peu le monde et s'initier à la vie madrilène. Il fréquenta les théâtres, où triomphait encore Breton et débutaient Ayala et Tamayo ; il applaudit avec enthousiasme Virginie. A la bruyante tertulia de son café, il entendit les discussions politiques sans fin et les mille potins de l'oisiveté malveillante; il eut même, si Ton peut dire, la bonne fortune d'assister, en i854, à un semblant de Révolution, dont il nous a tracé, dans Pedro Sànchez, un tableau très animé.
II s'aperçut enfin que décidément il ne mordait pas aux mathématiques et le déclara à sa famille. De retour à Santander, il s'avisa, pour se désennuyer, d'écrivailler un peu. Il publia dans divers journaux ou revues de sa province des croquis de mœurs locales qui furent appréciés. En i864, il en réunit un certain nombre en volume, sous le titre de Scènes montagnardes. A ce livre, d'impor
/. Pedro Sânchez, p. 79. Madrid, i883.
tance capitale, les Espagnols rattachent, comme à son point de départ, leur réalisme contemporain, car ils tiennent à nous le présenter comme d'origine proprement nationale, malgré ses emprunts ultérieurs à notre naturalisme. « Pereda, nous dit M me Pardo Bazàn, est une preuve vivante et une démonstration palpable que le réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française de contrebande 1 . » Les Scènes montagnardes, avec deux ou trois recueils du même genre 3 , représentent la première manière de Pereda, la plus libre et la plus spontanée, où se révèlent déjà tout entières ses facultés caractéristiques d'observateur et de peintre.
Le genre du cuadro de costumbres, — petit tableau de mœurs, sans action, et qui ne vaut que par la reproduction exacte et vive de la réalité, — est tout à fait classique en Espagne; les modèles en furent donnés par Cervantes, dans telle de ses Nouvelles, et par Quevedo. Il ne fut jamais tout à fait délaissé, mais refleurit particulièrement à Pépoque du romantisme avec Larra, qui illustra le pseudo-
1. La Cuestiôn palpitante, 4 a ediciôn. Madrid, 1891, p. 270.
2. Tipos ypaisajes, segunda série de Escenas montanesas (1871). — Bocetos al temple (1876). — Tipos trashumantes (1877). — Esbozos y Rasgunos (1881).
nyme de Figaro , Mesonero Romanos, dont les Scènes madrilènes (1832-1842) sont un document très précieux sur les mœurs espagnoles de son temps, et l'érudit Estébanez Calderôn, observateur si curieux des Scènes andalouses (1847). Fernàn Gaballero (1 786-1 877), la femme de grand talent, à qui revient l'honneur d'avoir créé le roman moderne en Espagne, a laissé de charmants croquis d'Andalousie, où les mœurs locales sont reproduites fidèlement et non sans vigueur. On a trop répété qu'elle était un écrivain à l'eau de rose; si son défaut est de prêcher un peu trop, dans la peinture de la passion populaire et espagnole elle pousse parfois la sincérité jusqu'à la note crue et brutale. Rien de plus puéril, en revanche, et de plus fade que les récits du pays basque qui valurent à son imitateur Antonio de Trueba une réputation usurpée. Pereda, on le voit, avait bien des devanciers; mais plus qu'aucun de ses récents modèles il se rattache aux classiques du dix-septième siècle par la franche allure de son réalisme et l'âpre saveur de sa langue, un peu rude et fruste, mais solide, musclée et haute en couleur.
Les Escenas Montanesas sont très variées, de forme et de fond : tantôt c'est un épisode de la vie locale; tantôt un portrait, une conversation,
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une suite de croquis; ailleurs un développement moral sous forme humoristique, quelques souvenirs d'enfance de Fauteur; parfois même une véritable petite nouvelle. Tous les types de la ville ou de la province défilent sous nos yeux : la costurera, la petite grisette de Santander; — Cafetera, le raquera, le petit maraudeur, aussi indispensable, au muelle A naos que les grenouilles au marais et les lézards aux ruines (son métier est de ramasser, pour en faire argent, tout ce qu'il trouve ou réussit à subtiliser dans les bateaux en réparation, cuivre, étoupes, clous, etc.); — le jàndalo, qui revient triomphant d'Andalousie, où il a gagné des écus comme tavernier ; — le petit Montagnard, qui rêve de l'Eldorado et s'embarque plein d'espoir pour l'Amérique, malgré le refrain populaire :
Aux Indes vont les hommes, À las Indias van los nombres,
Aux Indes pour gagner; À las Indias por ganar;
Les Indes, ils les ont ici, Las Indias aqui las tienen,
S'ils voulaient travailler; Si quisieran trabajar;
et combien d'autres encore ! Pereda peint rarement les gens de la classe moyenne; sa curiosité va de préférence à la classe populaire, paysans et marins. Il les montre tels qu'ils sont, sans nous cacher leurs ridicules ou leurs vices, mais aussi avec une
manifeste bienveillance. Trueba, qui mit une préface à la première édition des Escenas, tout en louant le talent de l'écrivain, l'accusa de pessimisme et de calomnier la Montagne, — à moins que les Montagnards ne fussent bien différents de leurs honnêtes voisins les Basques. Cette critique un peu naïve prouve bien l'impartialité de Pereda, même devant ses modèles de prédilection.
Une de ses meilleures études rustiques est la jolie nouvelle Suum cuique, qui transpose d'une manière piquante la fable du rat de ville et du rat des champs. Un mayorazgo montagnard, D. Silvestre Seturas, après avoir hérité d'un domaine bien entamé par un procès qui dure depuis sept générations (les Montagnards sont aussi processifs que nos Normands), se sent pris du désir de voir la corte et accepte l'invitation d'un ancien condisciple, qui lui « offre sa maison ». Quelques semaines de Madrid lui suffisent pour perdre ses illusions : le brave provincial, qui croyait à la politique, est déçu de n'y trouver que luttes d'iatérêt; et pour goûter les plaisirs de Madrid, il lui faudrait pouvoir oublier toutes ses habitudes de vie. Il se dispose donc à retourner aux champs. Son ami se décide à l'accompagner; lui aussi est fatigué de la ville; il veut aller jouir, au sein de la
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nature, de cette paix chantée par les poètes bucoliques, parmi les villageois innocents et candides, loin des passions qui agitent les hommes. Les premiers jours sont un enchantement pour le Madrilène : tout le ravit, non seulement le merveilleux pays qu'il découvre, mais la simplicité de la cuisine rustique, les sièges de bois, sur lesquels il se trouve mieux que dans des fauteuils rembourrés. Les églogues de ses poètes favoris lui semblent être l'expression la plus fidèle de la vérité : chaque fois qu'il entre dans quelque chaumière et surprend au milieu de leur repas le villageois et sa famille, il lui semble revoir un tableau de l'âge d'or, et il laisse toujours avec émotion quelque pièce d'argent dans la main d'un enfant ou sur le coin du foyer. Peu à peu cependant il commence à s'apercevoir qu'il se repose mal dans un lit un peu trop dur, que le fricot de la paysanne lui aigrit l'estomac, que, lorsqu'on est mollement couché sur l'herbe fleurie, on est incommodé par des insectes importuns, et qu'au lieu de voir déboucher quelque aimable Galathée de derrière les saules, il vous arrive de vous trouver face à face avec un taureau. Il se voit assailli de braves gens, qui, sachant sa générosité, se croient en droit de lui demander de l'argent à tout propos. Mais un épisode surtout le désenchante. Par
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reconnaissance pour les agréables semaines qu'il a passées dans le village, il veut faire cadeau à la commune d'une horloge pour le clocher de l'église. L'alcade sourit d'abord, enchanté; puis, se ravisant, et redevenu sérieux, il lui demande la permission de ne lui donner réponse que le lendemain. Discrétion, sans doute, imagine le citadin ; mais il est bien loin du compte. Le lendemain, c'est la séance du conseil municipal; et ici s'engage une discussion épique. Un paysan madré, le tio Merlin, explique aux autres que cette proposition du senor de Madrid n'est pas naturelle et ne peut cacher qu'un piège; un cadeau t qui ne se méfierait? Et voilà tous les conseillers d'accord sur la nécessité de prendre des précautions. On envisage toutes les possibilités et on rédige une lettre d'acceptation, où sont stipulées au généreux donateur des conditions draconiennes : l'horloge sera installée à ses dépens ; il laissera une rente pour en payer l'entretien; il prendra à sa charge les frais de tous les procès qui pourront être engagés à ce propos... Le citadin, guéri de son amour pour la campagne, dit adieu à son rêve idyllique, bien convaincu que chacun doit vivre dans le milieu où il est né. La manière dont Pereda met en scène les paysans n'est pas sans une légère tendance à la caricature ;
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ses compatriotes l'ont bien surnommé un « Téniers cantabre ».
Les héros selon son cœur sont plutôt les marins, ces hommes de fer, que les dangers affrontés chaque jour ont rendus graves et stoïques, et qui, sous leur rude écorce, cachent une âme noble et sensible, capable d'émotions profondes. Quelles maîtresses pages, où l'ironie, cette fois, n'a plus de place, que celles qui nous présentent le tableau saisissant de la Levée maritime et la belle mort du vieux loup de mer Tremontorio !
Dans La Leva, l'auteur nous conte d'abord ce qu'il aperçoit chaque jour, de l'observatoire de sa fenêtre, dans les divers logis de la maison d'en face, où vivent plusieurs familles de pêcheurs. Il est témoin des violentes scènes de ménage entre le Tuerto (le Borgne) et sa femme, qui boit tout l'argent apporté par son mari et laisse aller ses mioches tout nus; et il entend les plaintes du brave homme à son ami Tremontorio, célibataire endurci, qui le console à sa manière, tout en mettant paisiblement ses filets à sécher sur le balcon. Quelque temps après, le Tuerto est pris par la levée maritime, et sur le quai de Santander nous assistons à la scène déchirante de l'embarquement.
Une multitude entassée de gens du peuple se remuait, criait, pleurait et envahissait la dernière rampe, à l'extrémité de laquelle était amarrée une chaloupe. Dans cette chaloupe, il y avait jusqu'à une douzaine d'hommes, vêtus comme le Tuerto; et, aussi comme lui, chacun portait un petit paquet d'effets sous le bras. De ces hommes, quelques-uns pleuraient, assis ; d'autres restaient debout, pâles, immobiles, marqués du sceau terrible que laisse une douleur profonde sur un organisme vigoureux et mâle ; d'autres, feignant la tranquillité, cherchaient à cacher sous un sourire forcé les pleurs qui montaient à leurs yeux. Tous avaient déjà pris congé de leurs parents, de leurs femmes, de leurs fils, qui, de terre, leur adressaient, parmi des larmes, des paroles de tendresse et d'espérance. Cependant, quelques autres, aussi malheureux qu'eux, se dégageaient à grand'peine des liens avec lesquels la parenté et l'amitié voulaient les conserver quelques moments de plus sur terre. Les mots de « père », (( mère », « fils », « ami », étaient les seuls qui dominaient cette triste harmonie de soupirs et de sanglots. Terrible devait être la peine qui faisait se mouiller ces yeux, accoutumés à contempler tous les jours la mort avec sérénité, au milieu des abîmes de la mer!
Sans que se calmât un moment l'agitation de la foule, les marins qui restaient encore à terre passèrent peu à peu dans la chaloupe ; le Tuerto entra le dernier, après avoir donné une embrassade étroite à son père et à son voisin, qui l'accompagnèrent jusqu'au rivage. Rien ne restait de commun, que le cœur, entre les embarqués et les gens de terre. Le service de la patrie était l'arbitre de
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la vie et de la liberté des premiers, durant quatre ans, à compter de ce moment; et devant un devoir si haut, devaient se rompre et les liens de la famille et ceux de l'amitié.
Les rames avaient touché déjà l'eau, et la chaloupe restait accotée à la rampe et amarrée par un câble que tenait entre ses mains, à l'extrémité du bord, un vieux patron qui regardait la scène d'un air stupide.
ce Lâche ! » lui dit-on de la chaloupe, à plusieurs reprises, d'une voix faible et tremblante.
Mais le vieux patron, ou n'entendit pas les exhortations, ou fit la sourde oreille, ce qui est le plus probable, pour jouir quelques instants de plus de la présence de ses compagnons.
« Lâche donc ! » lui cria-t-on encore, plus haut cette fois.
Et rien. Le vieux, cloué comme une statue au rivage de la mer, ne lâcha pas le câble.
Mais le Tuerto> à qui les pleurs de son père et le souvenir de ses enfants martyrisaient le cœur, craignant de céder enfin au poids de l'affliction qui voilait ses yeux, voyant le peu d'effet, sur le patron, des ordres antérieurs :
« Largue! » cria-rt-il d'une voix rude et tremblante qui domina les cris de terre, en fixant son regard terrible sur le vieux marin.
Celui-ci obéit instantanément; le câble tomba dans l'eau, les rames grincèrent, on entendit un « adieu ! » infini, indescriptible, et la chaloupe glissa vers Saint- Martin, où attendait, en fumant, un vapeur, qui devait en recueillir les passagers.
Et cependant, sur le rivage, les lamentations redoublent et le vieux Tremontorio, dont les épaules et la tête dominent la foule des assistants, console et rassure ceux qui restent, en leur disant, dans son langage pittoresque, comment il a luimême passé par là, et qu'après tout ce n'est pas si terrible, puisqu'il est la preuve qu'on en revient.
Voici maintenant la fin chrétienne de ce même Tremontorio, avec qui disparaît la race indigène des anciens marins de Santander. L'auteur nous raconte, avec une belle simplicité, sa dernière visite au brave pêcheur, qu'il aime et admire.
Je trouvai Tremontorio étendu sur un pauvre grabat, pâle, cadavérique, mais très tranquille et en repos. Un autre marin le soignait, qui était près de lui, debout et les bras croisés sur la poitrine. Je reconnus le Tuerto; mais comme je le trouvai vieux, blanchi, anguleux et courbé !
Le vieux pêcheur me reçut beaucoup mieux que je n'espérais de sa rudesse habituelle.
— Et comment vous trouvez-vous, maintenant? vins-je à lui demander.
— Avec le Pilote à bord depuis hier*, me répondit-il avec sa voix de toujours, mais sortant plus mal.
— Sans doute excès de précaution, lui dis-je, comprenant sa nautique allégorie et désirant lui donner courage.
i . Le viatique.
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— Précaution! Qu'est-ce à dire? tina/ me répliquat-il d'un ton très bourru. Je suis une vieille coque, j'arrive démâté, le port est obscur et la passe étroite... Pour quand est le Pilote, sinon pour maintenant même?
— Vous avez raison, lui dis-je, le voyant si serein. Dans ces périls se prouve la trempe de l'âme. Je vois que vous n'avez pas besoin de remorqueur.
— Non, grâce à Dieu, qui me donne plus que je ne mérite. Quatre-vingts ans; n'avoir fait de mal à personne dans une vie si longue , avoir couru tant de tempêtes, et venir mourir dans mon lit en bon chrétien et à côté d'un ami, ne serait-ce pas convoitise et impudence de demander davantage, retina ?
L'admirable de ces paroles, c'est qu'elles étaient ingénues comme toutes celles qui sortirent de la même bouche durant tant d'années...
Notre conversation dura fort peu. En prenant congé, je tendis la main à ces héroïques et honnêtes marins, et je dis au moribond :
— Au revoir, ami.
— Et pourquoi non, tina? me répondit-il en donnant à mes paroles une portée plus haute que celle que je leur avais donnée. Nous naviguons tous sur cette mer d'ici-bas, et nous marchons vers le même port. Si le diable ne nous le ferme pas, moi demain et vous un autre jour, nous y jetterons l'ancre.
— Dieu le veuille ainsi ! répondis-je du fond du cœur, en pensant aux vertus de cet homme admirable.
Pereda, dans ses Scènes montagnardes, incarne bien le type de l'écrivain réaliste. Il possède au
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plus haut degré cette faculté essentielle d'observer avec une curiosité sans cesse en éveil, et d'emmagasiner dans une mémoire fidèle ce que la plupart des autres hommes voient tous les jours sans y prêter attention. La notation des physionomies, des gestes, des mouvements, est, en particulier, chez lui, d'une justesse, d'une précision surprenantes : ce n'est pas de la photographie, comme on l'a dit, mais du cinématographe. Et je sais que cet éloge enveloppe une critique. En effet, la reproduction semble parfois ici trop directe et d'une exactitude trop sèche. La « chose vue » n'a pas assez subi le travail de l'élaboration artistique. Pereda apprendra dans la suite à interpréter plus largement la réalité, tout en restant aussi vrai; il cherchera une vérité supérieure à celle d'une suite d' « instantanés ».
Le dialogue est d'une exactitude presque sténographique. Galdôs dit à ce sujet : « Une des plus grandes difficultés auxquelles se heurte le roman en Espagne consiste en ce que la langue littéraire est encore très peu faite et très peu travaillée pour s'assimiler les nuances de la conversation courante. Les orateurs et les poètes la maintiennent dans ses anciens moules académiques, la défendant contre les efforts que fait la conversation pour s'en empa-
rer. D'autre part, la presse, à de rares exceptions, ne s'applique pas à donner au langage courant l'accent littéraire, et de ces antipathies invétérées entre la rhétorique et la conversation, entre l'Académie et le journal, résultent des différences entre la manière d'écrire et la manière de parler, différences qui sont le désespoir et l'écueil du romancier. Pour surmonter ces obstacles, personne n'a autant fait que Pereda : il a obtenu d'immenses résultats et nous a offert des modèles qui font de lui un maftre dans cette entreprise ardue. Il fait parler les marins et les campagnards sans cesser un moment d'être littéraire, noble, élégant, et il a des finesses et des nuances de style incomparables x . »
Une difficulté que ne signale pas ici Galdôs se présentait à Pereda lorsqu'il entreprit de faire parler les gens du peuple. Le langage populaire, en Espagne peut-être plus que partout ailleurs, est émaillé de jurons et d'expressions ordurières. Les supprimer, c'est enlever à la phrase son harmonie caractéristique; les reproduire, c'est manquer au respect dû au lecteur. Les romanciers français n'ont pas eu toujours ces scrupules; un Espagnol
i. Préface de Galdôs au roman El sabor de la Tierruca*
leur donne ici une leçon de goût. Pereda accepte le procédé discret, grâce auquel, en toutes les langues, le bon ton déguise par des modifications légères, des désinences atténuantes, la brutalité de certaines interjections. Aux termes ignobles, il substitue des mots inoffensifs, mais dont la sonorité est analogue, et il obtient ainsi tout l'effet artistique cherché.
Le trait essentiel du réalisme de Pereda, c'est la sympathie avec laquelle il décrit les mœurs populaires., sans optimisme outré, mais avec une divination profonde de leur poésie intime. Pereda aime le peuple par tempérament d'artiste, pour ce que celui-ci a de pittoresque et d'original; il l'aime aussi en homme et en chrétien, comme une humanité plus simple, aux sentiments spontanés et naïfs. Il ne nous dissimule pas sa grossièreté et ses misères, mais il nous ouvre les yeux sur ses vertus ignorées; jusque chez les êtres dégradés par le vice, il nous montre quelque noble instinct qui survit et se réveille à l'occasion. Et ce réalisme, qu'illumine toujours un rayon d'idéal, respecte l'homme en le peignant même dans ses vulgarités ou ses laideurs.
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