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LA RÉVOLUTION, — LES PREMIERS ROMANS

(( PEDRO SANGHEZ ».

La Révolution de 1868 — la Glorieuse, comme disent les Espagnols, — ébranla profondément le pays et le livra pour plusieurs années aux expériences des politiciens et aux horreurs de la guerre civile. Cette crise, religieuse autant que politique, secoua l'Espagne de sa torpeur et, en cela du moins, fut bienfaisante; mais, à voir les événements de près, un observateur satirique et un croyant sincère, comme Pereda, devait être frappé surtout de ce qu'ils avaient de ridicule et d'odieux. Sa foi religieuse, son traditionalisme héréditaire le rattachaient d'ailleurs au parti carliste. Il combattit avec la plume la cause révolutionnaire dans un petit journal, le Tio Cayetân, qui avait pris le nom d'un mendiant célèbre à Santander, sorte de philosophe cynique. Cette feuille — un Père Duchesne catholique — fut lue dans toute l'Espagne. Pereda la rédigeait presque en entier et s'y révéla fougueux pamphlétaire.

?/#t/ ^> En 1871, les électeurs -de Cabôrniga renvoyèrent aux Cqrtes comme député carliste. Si jamais homme fut peu fait pour la vie parlementaire, c'était bien lui : caractère tout d'une pièce, incapable de se résigner aux misères inévitables de la politique, il siégea à la Chambre plutôt en curieux qu'en membre actif, et y recueillit surtout des im-pressions, dont devait tirer parti plus tard le romancier. Il me conta un jour l'épisode le plus • curieux de son court passage par la politique, sa mission auprès de Don Carlos, à Vevey. Il était parti plein d'enthousiasme, avec un ami, erâ. son arrivée à Vevey fut tout ravi de trouver une nature qui lui rappelait la Montagne. Leur première visite au prétendant fut une désillusion : le prince les écouta parler, distrait, indifférent, tout en jouant avec un gros chien. Ils rentrent 'à l'hôtel, . atterrés, sans oser échanger une parole; puis, toute la nuit, ne pouvant dormir, les voilà qui discutent avec angoisse s'il n'est pas de leur dévoir de * reprendre le train au plus tôt pour l'Espagne, d'aller rapporter exactement ce qu'ils ont vu aux membres de leur parti. Le lendemain, un mot <fxr prétendant les invite à déjeuner. Ils trouvent un homme tout différent de la veille, plein d'ardeur, .de confiance dans sa cause, sympathique, mettant

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quelque coquetterie à les charmer, et n'ayant pas de peine à y réussir. « Est-ce un génie? ajouta Pereda, je ne sàfe ; en tout cas, je puis vous assurer que c'est un Espagnol de race, un Espagnol du vieux temps; je me le figure volontiers comme un admirable compagnon de Cortés et de Pizarre !... »

A la fin de la législature, Pereda retourna à Santander, guéri pour jamais de la politique, et bien résolu à ne plus briguer les suffrages des électeurs. Son séjour à Madrid avait eu l'avantage de le mettre en relations avec des hommes de let>très et d'attirer l'attention sur ses ouvrages. Dans les couloirs du Congreso, il s'était vu accoster par Nûnez de Arce, qui lui avait exprimé chaleureusement son admiration pour les Scènes montagnardes. Rien de plus flatteur pour le nouveau venu que la sympathie spontanée du poète déjà célèbre, dont l'Espagne entière apprenait par cœur les premiers Gritos del Combate. De cette époque date aussi son amitié avec Galdôs, dans l'éclat de ses débuts. Une émulation naturelle lui inspira le désir d'élargir sa manière et d'écrire désormais — lui aussi — pour un public plus étendu que celui de sa province.

Il songea donc à aborder le roman. L'entreprise n'allait pas pour lui sans de sérieuses difficultés. Il

avait réussi dans le cuadro de costumbres, composition de courtes dimensions, aisément improvisée. Mais il s'agissait d'un genre plus savant, et qui exige un autre effort. Il y faut inventer et développer une intrigue, constituer un milieu, mettre en jeu un grand nombre de personnages, étudier des caractères. Pereda ne devint pas maître, du premier coup, de la forme du roman, et on sentira toujours chez lui, même dans ses livres les mieux venus, quelque gaucherie d'exécution. Dans le romancier on retrouvera le costumbrista; il procédera souvent par tableaux détachés, faiblement liés entre eux; l'intrigue, dans tel roman de plus de quatre cents pages, paraîtra un peu menue et languissante; « beaucoup d'eau et peu de chocolat », pourra dire avec esprit M me Pardo Bazân. Mais qu'importe après tout certaine virtuosité de facture, — qu'on apprend à n'estimer plus trop haut, lorsqu'on voit que tant de médiocres ont su l'acquérir, — s'il est vrai, ce que je crois, que, comme peintre de l'âme populaire et comme créateur de types, Pereda mérite d'aller de pair avec les plus grands?

Lorsqu'il se remit à écrire , ce fut d'abord pour mettre à profit, dans une langue nouvelle {Los Hombres de prà, 1876), les amusants souvenirs de

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sa campagne électorale. Quelque temps après, un volume de Balzac lui tomba entre les mains : Les Petites misères de la vie conjugale, avec les illustrations de Bertall. Il trouva le livre plaisant, mais injuste. Balzac, se dit>il, a peint la vie conjugale des imbéciles. Et le voilà qui se met en tête d'écrire la contre-partie, les misères de la vie de célibat {El buent suelto). Ce livre, un peu trop compact, n'est qunine suite de scènes humoristiques.

Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera fut son véritable début dans le roman et reste une de ses œuvres typiques. Dans le petit bourg de Coteruco, — où règne encore l'innocence des mœurs primitives, sous l'action tutélaire d'un hidalgo campagnard, Don Ramôn de la Llosia, représentant de la tradition locale, — l'invasion brusque des idées révolutionnaires produit l'anarchie spontanée, par un effet souvent observé en Espagne, où, durant la guerre civile, la moindre bourgade prétendait se proclamer commune libre. Un paysan madré, Machiavel villageois, trouve l'instrument docile de ses ambitions dans le sot personnage, affublé du nom ridicule qui donne son titre au roman. C'est le type de ce qu'on appelle, à Santander, Vindiano, le Montagnard qui a fait fortune aux Indes et revient au pays avec la morgue des écus amassés. Le livre

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est une caricature impitoyable de la Révolution, réduite aux proportions grotesques d'une émeute de village, et illustre cette thèse, chère à Pereda, qu'il y a danger, dans les milieux encore naïfs, à ouvrir trop brusquement la porte aux idées nouvelles, qu'il faut instruire les simples peu à peu, en dosant avec prudence les enseignements qu'on leur donne.

Durant les dix années qui suivirent la Révolution, la littérature espagnole fut surtout une littérature de combat entre catholiques et libres penseurs. Le roman, le théâtre, la poésie même apparaissaient comme des moyens de propagande réactionnaire ou libérale. Galdôs venait de commencer, en 1876, avec Dona Perfecta, une campagne énergique contre le fanatisme et l'intolérance, qu'il rendait responsables des maux dont venait de souffrir sa patrie durant la guerre carliste. Sa Gloria 9 exaltée naguère par la presse libérale, plaidait éloquemment en faveur de la tolérance. Toute l'Espagne avait versé des larmes sur cette catholique, séduite par un juif, et victime de croyances religieuses irréconciliables qui l'empêchent d'épouser son séducteur. Pereda, dans De tan palo tan outilla (de tel bois telle écharde), opposa à Galdôs la réponse d'un catholique inflexible : son héroïne

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renonce par devoir à épouser un incrédule. C'est la thèse de Sibylle, traitée avec plus de vigueur, sans rien de la religiosité sentimentale et mondaine d'Octave Feuillet; mais, en revanche, on serait tenté de reprocher parfois à ce christianisme trop de raideur, et qu'il manque un peu d'humanité.

El Sabor de la tierruca (la saveur du terroir), qui parut en 1882, est une œuvre d'inspiration plus sereine, une gracieuse idylle, tout embaumée des senteurs de la montagne. Le livre fut très goûté, et de bons juges proclamèrent Pereda un maftre paysagiste., un peintre incomparable des mœurs rustiques de sa province. Le roman s'ouvre par une magistrale description du chêne, qui restera classique en Espagne, et que j'aurais bien volontiers citée ici; mais un essai de traduction m'a découragé, et je crois bien que la page semblerait au lecteur français d'un intérêt médiocre. Les éloges que font les critiques espagnols du talent descriptif de Pereda sont justifiés. Il a mieux réussi dans la description qu'on ne l'avait fait avant lui en Espagne, et il a tiré de la langue castillane à peu près tout ce dont elle était capable en ce genre, dans son état actuel. Mais cette langue a été encore trop peu travaillée pour fournir au paysagiste des

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ressources aussi variées que la langue anglaise par exemple, ou que la nôtre encore, assouplie par les efforts de tant de rares écrivains, depuis Jean- Jacques Rousseau et Chateaubriand jusqu'à cet admirable Pierre Loti. Les paysages de Pereda r disons-le en toute franchise, sont d'une touche un peu lourde à côté de ceux de Ramuntcho, et comment oser comparer ses marines à celles de Pêcheurs d'Islande ou de Mon frère Yves ? Dans son œuvre, les personnages, rendus avec une vérité tout objective, valent infiniment mieux, en. général, que le décor : il excelle à les bien camper sous nos yeux et à les faire parler.

Les éloges qu'accorda la presse à La Saveur du terroir n'allèrent pas sans quelques réserves. Le romancier semblait inférieur au peintre. Si le talent de Pereda était de ceux qui s'imposent, il manquait d'ampleur. Son domaine littéraire était bien à lui, mais il y était confiné et à l'étroit. Une phrase de M me Pardo Bazàn fit fortune. Elle parlait en termes exquis du « verger de Pereda, bien arrosé, bien cultivé, où les brises champêtres, apportent leurs parfums; huerto hermoso, bien regadoj bien cultivado, oreado por aromâticas y salubres auras campestres » ; mais elle le condamnait presque à ne jamais en sortir.

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Faut-il croire que Pereda se sentit piqué par cette critique? Toujours est-il qu'il releva le défi. Il se décida à laisser pour une fois de côté la Montagne et ses paysans pour montrer qu'il était capable d'écrire un roman d'un intérêt plus général. Il fouilla dans ses souvenirs et eut l'idée de faire revivre la curieuse époque de ses années d'étudiant à Madrid. Le roman terminé, il se sentit, comme toujours, très inquiet, et consulta son jeune compatriote, M. Menéndez y Pelayo, le critique déjà célèbre. Celui-ci n'osa pas se prononcer. Il craignait un peu que l'auteur, en renonçant à dessein à ses avantages indiscutables : le paysage, le dialogue populaire, le provincialisme, ne se fût privé de ses meilleures chances de succès. Pedro S art" chez parut enfin en librairie (i883), et Pereda, dont la nervosité est extrême, attendit avec angoisse le résultat. De toutes parts lui vinrent en foule des témoignages d'admiration; des critiques, comme Leopoldo Alas et M me Pardo Bazàn, proclamèrent le nouveau volume un chef-d'œuvre, où Pereda avait dépassé l'attente de ses plus sympathiques lecteurs. Il venait d'écrire le Gil Bios de l'Espagne contemporaine.

Le roman est l'autobiographie d'un jeune Montagnard, parti pour Madrid à la recherche d'une

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position sociale, sur la vague invitation d'un député influent, et qui traverse, comme Gil Blas, les classes les plus diverses de la société. Tour à tour journaliste, orateur de club, émeutier, la Révolution l'élève au poste de gouverneur de province et il devient « l'homme arrivé » grâce à un brillant mariage. Mais dégoûté de la politique par la perte de sa place, et de la vie de Madrid par ses disgrâces conjugales, il quitte l'Espagne, pour aller chercher fortune au delà des mers; la nostalgie de la tierruca le ramène enfin, vieilli et désabusé, dans son village natal, où il trouve tout transformé et où personne ne le connaît plus. Les dernières pages du roman sont d'une mélancolie navrante, qui n'est adoucie que par les espérances du chrétien. Pedro Sànchez, comme Gil Blas, n'a rien d'un héros de roman ; c'est une de ces individualités vulgaires et sympathiques, telle qu'on en rencontre tant, d'intelligence et de sens moral médiocres, et dont toute l'existence est le jouet des circonstances extérieures. De là l'impression de vérité qui se dégage du livre, si curieux, d'autre part, comme tableau fidèle de la société madrilène vers le milieu du dernier siècle.

On admira dans Pedro Sànchez l'unité puissante de l'action, la gradation de l'intérêt, l'intensité dra-

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matique des scènes principales, la vérité des caractères, la perfection de la forme (je crois bien que les cinquante premières pages restent ce que Pereda a écrit de plus ciselé comme langue). Le romancier venait de donner ses premières preuves de maîtrise.

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