LE ROMAN DES PÊCHEURS : « SOTILEZA
Après l'immense succès de Pedro Sânchez, Pereda avait hâte de revenir à ses sujets de prédilection, à ses personnages préférés. Il voulait reprendre les types des Scènes montagnardes, pour les faire revivre d'une manière plus complète à travers Faction d'un roman. Depuis longtemps ses amis l'adjuraient d'écrire le roman des pêcheurs de Santander, de cette race énergique et rude, dont il avait déploré la fin en contant la mort du vieux Tremontorio ; il se décida à les satisfaire. Il dédia Sotileza (i884) à ses concitoyens, et déclara expressément dans la préface qu'il n'avait songé qu'à eux en l'écrivant. Innocent manège de coquetterie, par lequel l'auteur provincial, après avoir fait des avances au grand public, affecte, pour le
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mieux retenir, de ne plus se souder de lui; — ou peut-être, après tout, Pereda crutril sincèrement que son livre n'intéresserait pas des lecteurs, chez qui il n'éveillerait aucun souvenir personnel. L'Espagne entière, en dévorant Sotileza, lui prouva qu'il s'était trompé, et le succès d'une traduction française, parue dans la Revue des Deux Mondes *, n'est pas moins significatif. C'est que plus une œuvre a un caractère local marqué, plus elle a de chance de devenir universelle, à condition que l'écrivain, sous la particularité des mœurs et du langage, ait pénétré jusqu'au fond commun d'humanité. Et d'ailleurs, les personnages de Sotileza se retrouvent, avec peu de différences, dans tous les pays; le type du pêcheur est le plus universel qui soit et n'a guère changé depuis saint Pierre jusqu'à Tremontorio (le mot est de Galdôs), car l'homme, dans sa lutte contre la mer, affronte partout les mêmes dangers et est soumis à la même vie de labeur et d'abnégation. Rien ne ressemble davantage aux héros de Pereda que nos braves pêcheurs des côtes normandes et bretonnes.
Transportons-nous au vieux Santander d'il y a
i. Traduction de M. Jacques Porcher, publiée depuis en volume chez Hachette, 1899.
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soixante ans. Une petite orpheline, Silda, dont le père a péri dans un naufrage, a été confiée par le Chapitre à une famille de pêcheurs, les Mocejôn, logés au cinquième étage d'une de ces maisons empestées de la calle alta, aux balcons desquelles pendent des guenilles, des lignes et des filets. La famille Mocejôn se compose du tio Mocejôn, un marin qui frise la soixantaine, grognon et brutal, — de son fils Cleto, un gars solide, bon travailleur, d'humeur renfermée, — et de deux mégères, la terreur de la rue, la tia Sargûeta et sa fille Carpia.
La Sargûeta était grande, mais très maigre; chassieuse, un museau de merluche, des dents noires, espacées et aiguës ; la couleur des joues, rouge vif, et le reste du visage, vieux parchemin ; la poitrine enfoncée, les bras longs; on pouvait compter les tendons et les os de ses jambes, toujours nues jusqu'aux genoux, et elle empestait la saumure à une demi-lieue... Sa fille Carpia, qui allait déjà sur ses dix-neuf ans, était aussi débraillée et salaude que sa mère, mais plus petite de stature, plus noire, plus camarde, aussi forte de voix et vive de langue, et, en outre, la face comme une écumoire. Elle était, de son métier, sardinière, et les gens avaient lieu de se boucher les oreilles, et les yeux, et même le nez, quand elle passait avec, sur la tête, sa nasse pleine, d'où dégouttait la saumure sur ses épaules et son dos, balançant son court jupon crasseux au rythme canaille de ses hanches, et criant à plein gosier sa marchandise. Nulle sar-
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dinière ne lançait la note finale si haute ni si bien soutenue; on en arrivait à désespérer que ce cri Apre et pénétrant dût jamais prendre fin.
Entre ces deux aimables créatures, la vie n'est pas douce pour la petite Silda; on la fait coucher dans un coin de la cuisine, sur un tas de filets hors d'usage; elle est maltraitée et à peine nourrie.
Elle était toujours la dernière à mettre la cuiller commune dans l'écuelle de choux et de haricots sans viande, et tous ceux de la maison avaient une dent qui lançait des éclairs... Ils avaient un art pour charger la cuiller!... Chaque cuillerée de Mocejôn semblait une charretée de foin. Sa femme seule le surpassait, non tant pour la charger que pour la décharger dans sa bouche, qui s'avançait à sa rencontre avec les lèvres repliées sur les mandibules anguleuses et entr'ouvertes, et les dents obliques vers l'extérieur, comme des pointes de clous rouilles... Enfants et parents, tous avaient la bonne habitude, avant de lâcher dans l'écuelle la cuiller qu'ils venaient de tenir dans la bouche, de la frotter deux petits coups contre leur pantalon ou leur jupe, afin d'ôter tout scrupule à celui qui allait s'en servir pour prendre la cuillerée qui lui revenait, rigoureusement à tour de rôle. Silda ne l'ayant pas fait la première fois qu'elle mangea dans cette maison, la Sargûeta la nomma « salope », et Garpia lui donna un bon coup sur la tête.
Silda s'échappe bien souvent pour aller jouer sur les terrains vagues du Muette Anaos avec
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quelques petits chenapans de la calle del Mar. Dans le nombre, elle préfère le plus stupide, le plus sale et le plus laid, nommé Muergo ; et Muergo répond à ses gentillesses en lui faisant des farces et en lui donnant des torgnoles. A eux se joint quelquefois un senorito, Andrés, le fils d'un capitaine de vaisseau, passionné pour tous les jeux de gamins, les batailles à coups de pierres, les baignades, les parties de pêche. Un beau jour, Silda déclare qu'elle ne retournera plus chez les Mocejôn, où elle est trop malheureuse ; et Andrés la conduit par la main au Père Apollinaire, un brave homme de prêtre, bourru bienfaisant, qui enseigne le catéchisme à la marmaille du port et sert de directeur spirituel à toutes les familles de pêcheurs. Le Père les reçoit mal, les bouscule, mais, toujours charitable dans le fond, songe à confier la petite à un vieux ménage sans enfants, qui vit justement dans la même maison que les Mocejôn, au rez-dechaussée. L'orpheline est reçue à bras ouverts par le tio et la tia Mechelin.
Mechelin était jovial, de bon teint, d'un embonpoint raisonnable, plutôt grand que petit, et si communicatif que souvent on le voyait, tandis qu'il fumait une pipe à la porte de la rue, raconter quelque histoire qu'il trouvait drôle, à voix haute, en regardant les portes et les
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balcons vides d'en face, ou les personnes qui passaient par là, à défaut de quelqu'un qui l'écoutât de près. Et il se la racontait, et il riait, et même il répliquait avec l'intonation et les gestes appropriés aux interruptions imaginaires faites à son récit.
Sa femme, tia Sidora, jouissait aussi généralement d'une très bonne humeur. Elle était un peu courte et rondelette, toujours bien chaussée de pied et de jambe, vêtue proprement, quoique pauvrement, et portait sur ses cheveux un mouchoir formant coiffe. Personne n'applaudissait comme elle les bons mots de son mari, et quand elle était prise de rire, elle riait avec tout son corps; mais ce qui remuait le plus, c'était sa poitrine et sa bedaine, qui, déjà très volumineuses par elles-mêmes, devenaient plus saillantes dans ces cas-là, parce qu'elle mettait ses mains sur ses hanches et renversait la tête en arrière.
Chez ces bonnes gens, Silda va connaître une vie nouvelle : on ne la verra plus courir au hasard dans les rues; elle deviendra une bonne ménagère, appliquée à la couture et à tous les travaux de son sexe. Cependant, les années se passent pour elle et ses anciens compagnons de jeu; les « chrysalides )> du premier chapitre éclosent « papillons ». Silda est maintenant une belle fille au caractère énergique, volontaire, un peu farouche; à cause de sa taille élancée, on lui applique le surnom de Sotileza, qui désigne la cordelette ténue à laquelle est
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attaché l'hameçon. Dans toute la rue haute elle a une réputation de beauté, accrue encore par l'exquise netteté de sa personne et de sa mise, qui forme un si violent contraste avec la saleté de son milieu. Et tout le roman, c'est l'amour qu'inspire Sotileza à ses amis d'enfance, Andrés, Muergo et Cleto, qui l'aiment tous trois de façon différente, suivant leur tempérament particulier.
Muergo, l'énorme brute, aux yeux louches, à la fauve crinière broussailleuse, s'est attaché de toutes les facultés aimantes de sa nature bestiale à cette créature si belle , qui Ta toujours traité avec compassion et bonté. Andrés éprouve pour Sotileza la passion sensuelle du jeune homme de vingt ans, surexcitée par une imagination très vive. C'est Cleto qui l'aime de l'amour le plus pur et le plus dévoué. Sous une écorce un peu épaisse, le fils Mocejôn cache une âme délicate et des trésors de tendresse. Il a vu la transformation de Sotileza, et, en montant chez lui, il glisse maintenant un regard d'envie dans le rez-de-chaussée si bien tenu desMechelin. Et il a honte de sa famille ignoble, de la pourriture où l'on croupit là-haut : il a des remords de son ancienne brutalité et d'avoir été comme les autres ; le souvenir lui revient sans cesse — et combien cuisant! — d'un coup de pied
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qu'il donna un jour à Sotileza dans l'escalier. Il voudrait tant quitter le taudis paternel, devenu un enfer, avoir une femme à lui pour qui travailler, une femme qui le soignerait, ferait de lui un autre homme, qui repriserait son linge et recoudrait ses boutons ; et où en trouver une meilleure, une plus entendue, que cette laborieuse Sotileza, avec ses doigts de fée toujours actifs? Ce noble et sympathique Cleto est une des plus heureuses créations de Pereda. Qu'il est touchant avec sa gaucherie, sa timidité pleine de scrupules, et aussi sa ténacité à ce qu'il veut, malgré les plaisanteries du Père Apollinaire, et enfin son éloquence si simple et si émue, le jour où « la vague a crevé », où il ose se déclarer, tout étonné de se trouver cette fois si bavard et moins bête qu'il ne pensait I
Entre ces trois jeunes hommes, Sotileza garde une attitude énigmatique, qui a déconcerté maint lecteur. Pereda m'a conté qu'après la publication de son roman il reçut une foule de lettres lui demandant le secret du cœur de Sotileza. Qui aimet-elle? voilà ce qu'on voulait savoir à tout prix. En réalité, si son âme nous reste obscure, c'est qu'elle s'ignore elle-même et ne voit pas clair dans ses propres sentiments. Elle est toujours la petite sauvageonne rétive, qui, sans parents, a grandi dans
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la liberté vagabonde de la rue. Il y a en elle un fond de fierté native et d'insensibilité. Andrés lui inspire de la reconnaissance et de la sympathie; elle se sent même émue et flattée de la passion romanesque qui jettera le jeune homme à ses pieds pour lui offrir de l'épouser, s'il Ta compromise; mais elle est trop fiëre et trop sensée pour souhaiter un mari au-dessus de sa condition. Elle estime Cleto; mais sa déclaration si respectueuse et si émue la laisse de glace; elle plaisante d'abord, puis, devant trop d'insistance, finit par se fâcher. Au fond, c'est à l'horrible Muergo qu'elle conserve encore la préférence singulière, qu'elle lui témoignait jadis dans leurs jeux d'enfants. Elle éprouve pour lui un peu des sentiments du dompteur pour le fauve qu'il a maîtrisé; et peut-être aussi, par une étrange aberration de ses sens, que Pereda a indiquée avec discrétion, se trouve-t-elle physiquement attirée par la laideur et la grossièreté du monstre. Dans un joli épisode du roman, à une partie de pêche, Muergo la saisit dans ses bras pour la porter à terre, et, tout heureux de son précieux fardeau, il continue longtemps à courir, comme s'il voulait l'emporter bien loin. « En voyant ce monstre hérissé, au teint de cuivre, gravir les âpres sentiers, parmi les broussailles, serrant dans
ses bras nerveux les belles formes de la gentille callealtera, il fallait penser à Polyphème ravissant Galathéei ou du moins à Quasimodo courant cacher Esmeralda dans le labyrinthe de son clocher. » Et Sotileza se débat en riant, tire à pleines mains les cheveux crépus de son ravisseur, mais ce n'est pas sans un certain plaisir qu'elle se sent emportée ainsi. A un autre moment, comme Andrés lui dit : « Est-il laid, cet être-là ? » elle répond : « Il est drôle à regarder. » Elle saura d'ailleurs se défendre, avec toute la révolte de son honnêteté native, contre le désir aveugle et l'agression violente de la brute.
La tia Sarguëta et Garpia ont juré de perdre Sotileza : elles l'épient, et un jour qu' Andrés Ta trouvée seule au logis, elles les enferment tous deux à clef et provoquent un esclandre dans la maison et dans la rue. La scène où Sotileza, hors d'ellemême, tient tête à la calomiye et va cracher au visage de Carpia, égale par la vigueur du réalisme, mais avec moins de crudité d'expression, les meilleures pages de F Assommoir. La nouvelle du scandale se répand dans toute la ville et arrive aux oreilles des parents d' Andrés. Il a une explication des plus violentes avec son père, qui s'imagine tout d'abord qu'un guet-apens a été préparé pour
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forcer son fils à épouser Sotileza. Andrés sort de chez lui, mécontent de lui-même et des autres; pour s'étourdir, il va passer la nuit à la taverne, avec des pêcheurs, et à Paube, il part avec eux pour une grande pêche en pleine mer. Ils sont brusquement surpris par un coup de vent qui met la barque en danger. La situation tragique où il se trouve, la perspective de la mort prochaine, ouvrent les yeux d' Andrés sur l'importance véritable des événements de la veille. Il a honte de sa légèreté, de son imprudence, de son ingratitude envers ses parents, et surtout de sa dernière folie, que Dieu châtie en ce moment. Avec le courage du désespoir, il aide à la manœuvre, encourage ses compagnons, remplace au gouvernail le pilote emporté par une lame, et ramène heureusement le bateau au port, où il est reçu dans les bras de ses parents affolés. Muergo a disparu dans la tempête. Grâce à l'intervention du Père Apollinaire, Sotileza accepte de donner sa main à Cleto, qui part pour le service et l'épousera à son retour. Quant à Andrés, on le mariera avec une petite bourgeoise. J'ai dû négliger bien des choses dans cette rapide analyse. Comment ne pas insister encore sur ce type admirable du Père Apollinaire, si ridicule à la fois et si touchant, avec sa vulgarité, son
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humeur bougonne, sa simplicité d'esprit, mais aussi sa charité tout évangélique, d'autant plus sainte qu'elle s'ignore? La page délicieuse où il fait donner son ragoût du soir à la femme de Capuchfn, après avoir flairé la marmite avec convoitise (« et ce soir, j'ai justement une faim de loup... oui, de loup, cuerno I »), — celle où il s'indigne contre l'ignorance des pêcheurs qui n'ont pas apprécié le panégyrique de leurs saints patrons, auquel il travaillait depuis trois mois (« perles pour les pourceaux, mes enfants, perles pour les pourceaux! »), sont du plus fin et du plus indulgent des humoristes.
Certains chapitres du roman nous introduisent dans un tout autre milieu, chez l'armateur Don Venancio Liencres. Les bourgeois de Pereda sont vivement dessinés, mais ils font piètre figure à côté de ses gens de mer : ils sont aussi médiocres d'âme que chétifs de corps. Quelle différence entre cette enfant gâtée de Luisita, la fiancée d'Andrés, et la robuste callealtera, entre ce gringalet de Tolfn, le gommeux de petite ville, et un beau gars comme Cleto ! De tous les romans de Pereda se dégage la même conclusion, où entre une part d'illusion artistique, mais plus vraie peut-être que partout ailleurs dans un pays où le type populaire
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reste admirable : le peuple vaut mieux que les classes supérieures ; c'est chez lui qu'il faut aller chercher aujourd'hui la santé physique et morale. Malgré quelques maladresses d'exécution (abus du vocabulaire technique, trop d'énumérations là où l'on voudrait des peintures; et pourquoi ne pas avouer que la scène finale de la tempête ne produit pas toute l'émotion qu'on en attend?), Sotileza laisse bien l'expression d'une grande œuvre. L'action, sans être compliquée, ne languit pas et se développe de la façon la plus naturelle. L'écrivain a su imprimer à son roman un caractère singulier d'énergie et de noblesse morale. Il n'y met en jeu que des passions simples et naïves ; on y respire, selon l'heureuse expression d'un critique, un souffle de barbarie qui calme les nerfs et fouette le sang. Rien n'élève l'homibe comme de se trouver face à face avec la nature : c'est à leur lutte contre les éléments que tous les personnages de Sotileza doivent leur saine virilité, et la mer est elle-même un personnage du drame, toujours présente comme le chœur antique, tantôt souriante et calme, tantôt déchaînée et furieuse, et communiquant à tout ce qui l'approche quelque chose de sa majesté. Pour ce qui est de la langue, je ne saurais mieux faire que de citer les propres paroles du juge le plus au-
torisé, M. Menéndez y Pelayo : « L'expression, dit-il, est aussi libre, aussi audacieuse que possible ; l'auteur a épuisé toutes les ressources du vocabulaire de la rue, cru, pittoresque, effronté, puant à plein nez le poisson pourri; mais il l'a fait avec un art supérieur et une connaissance admirable des conditions de la langue. »
« LA PUGHERA» »
Il est des romanciers dont la plume alerte peut aborder tour à tour les sujets les plus variés, qui passent aisément de l'idylle au roman de mœurs élégantes, de la chaumière au boudoir. Une pareille souplesse de talent s'accorde mal d'ordinaire avec une individualité bien marquée. Ce fut donc une idée singulière, de la part de Pereda, que de prétendre écrire un beau jour le roman de l'aristocratie madrilène. La Montâluez (1888) excita un vif intérêt de curiosité et fit presque scandale. Des polémiques s'élevèrent dans la presse, et aucune œuvre de Pereda ne fit noircir autant de papier. On reprocha au romancier montagnard d'avoir
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voulu se mêler de ce qui ne le regardait pas, d'avoir eu la prétention de peindre de chic une société qu'il ne pouvait connaître et de Favoir calomniée. Le Père Coloma devait cependant, quelque temps après, en tracer un portrait aussi peu flatteur, et qui fut jugé très fidèle 1 . Un étranger ne peut avoir ici d'opinion autorisée. Il me semble que ce qui manque surtout à ce roman, c'est un peu plus de légèreté de main dans l'exécution : le créateur de Sotileza était peu préparé à devenir le psychologue des marquises. On n'imagine guère un Ferdinand Fabre prétendant rivaliser avec Paul Bourget. Pereda cite, par exemple, quelques fragments de journal de son héroïne : mais ce n'est pas là le babillage léger et décousu d'une jeune fille; on
i. Le roman de Pequeneces (1890), qui peint à la manière de Gyp les mœurs de l'aristocratie madrilène, parut dans la revue Le Messager du Cœur de Jésus (Cosas de Espana !). Il dut son succès, moins à l'intention moralisatrice de Fauteur, qu'aux allusions que sut deviner la malignité mondaine. Le P. Coloma proteste bien qu'il ne prétend « blesser aucune personnalité, pour méprisable qu'elle lui paraisse » (p. 166, note), et qu'il n'a pas voulu faire un roman à clef. Tout le monde a reconnu cependant l'excellent marquis de Molins dans son ridicule marquis de Butrôn et a prononcé le nom ducal de son héroïne. D'ailleurs la réclame autour du livre fut bien faite : Madame Pardo Bazàn s'en chargea. (El P. Luis Coloma, biografia dans la série des Personajes ilustres, Madrid, sans date.)
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y reconnaît trop le style même de Fauteur, ce style un peu lourd, avec ses longues périodes. Les admirateurs les plus fidèles de Pereda avouèrent qu'il s'était aventuré sur un terrain un peu glissant et qu'il avait une revanche à prendre : cette revanche, aussi éclatante qu'il pouvait la désirer, fut La Puchera (1889).
Ce titre — La Puchera — est un mot trivialement expressif 1 , qui désigne la manière de gagner sa vie dans la Montagne. Le lieu de la scène est un coin de la province de Santander (le plus cher à Pereda, puisqu'il est voisin de Polanco, où se trouve sa maison de campagne), dont les habitants vivent à la fois du labour et de la pêche ; et c'est la peinture de leur vie amphibie, pour parler comme l'auteur, qui forme la partie la plus originale du roman. Je laisserai de côté la fable romanesque, qui est d'ailleurs intéressante. Ce vieil avare, qui martyrise sa fille et exploite tout le village, ne souffre pas trop de la comparaison avec le père Grandet, dont il évoque forcément le souvenir; et c'est une curieuse histoire que celle de ce vieux gredin, qui ne croit à rien, si ce n'est aux trésors cachés. Hanté par cette idée qu'il existe, à