De pachero, le pot-au-feu national
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un certain endroit de la côte, un trésor enfoui autrefois par un pirate , il va faire son exploration tout seul, pour n'avoir à partager avec personne, et meurt tragiquement, victime de son imprudence. Le caractère de sa fille Inès, confiée dès son enfance à une vile servante, abandonnée à ellemême, comme un petit animal, puis recevant les leçons d'un précepteur malotru, et trouvant cependant moyen d'en profiter, de s'affiner peu à peu, malgré la vulgarité du milieu où elle vit, est une étude de psychologie féminine à laquelle il est mafeste que Pereda s'est appliqué. Mais c'est ailleurs qu'il faut chercher les pages vraiment supérieures, dans les scènes de la vie rustique et maritime, où interviennent, comme principaux personnages, un vieux pêcheur, le Lebrato (le Levraut), et son fils Pedro Juan, deux créations admirables : le Lebrato, avec son bavardage sa belle humeur, et sa noble sérénité dans le danger; Pedro Juan, un lourdaud aux muscles d'athlète, taciturne et timide, sans courage pour se déclarer à son amoureuse Pilara, malgré les gronderies moqueuses de son père. Je ne doute pas qu'on ne lise ici sans ennui quelques citations un peu longues. Je choisis d'abord, dans le chapitre de la fenaison, modèle achevé de géorgique moderne, le joli tableau de Pedro Juan, le
Josco (le Farouche), chargeant le foin que Pilara reçoit sur le haut de la charrette :
C'était dans ces occasions-là qu'il fallait voir Pedro Juan et Pilara : elle, en haut, avec son jupon court de bavette incarnate, le buste mal emprisonné dans une camisole à raies bleues ; sur ses larges épaules, un fichu multicolore, dont les bouts, croisés sur son sein robuste, étaient retenus par le cordon de son tablier ; et, à l'ombre d'un chapeau de paille à rubans de couleur, un visage épanoui et respirant la joie de vivre. En bas, lui, Pedro Juan, exposait au soleil sa poitrine bombée et sa nuque herculéenne, de même que sa tète et ses bras jusqu'au coude, sans autre vêtement que sa chemise aux manches retroussées toute grande ouverte par-devant, et un pantalon de toile qu'un ceinturon noir retenait sur les hanches. Elle recevait en haut les bottes de foin qu'il lui envoyait d'en bas ; et, à voir comme Pilara les saisissait presque au vol et les entassait en deux mouvements, Pedro Juan se piquait au jeu et doublait la charge de sa fourche ; mais elle la recevait de même, sans qu'un seul brin d'herbe volât dans l'air; et, quelque hâte que se donnât le fourcheur, il trouvait toujours la chargeuse qui l'attendait les bras ouverts, un rire de satisfaction éclatant dans ses yeux et découvrant ses petites dents très blanches. Pedro Juan s'animait de plus en plus... à l'intérieur, bien entendu, car ni son visage, toujours sérieux, ne s'éclairait d'un sourire, ni ses lèvres ne s'entr' ouvraient pour une parole ; et v'ian, une demi-meule d'un coup sur la joyeuse fille, qui réapparaissait soudain
dans le nuage, crachant des herbes, en tirant d'autres de son sein et riant à gorge déployée.
A citer aussi la fin du chapitre où Pedro Juan trouve moyen de surmonter sa timidité et de faire à Pilara Paveu de son amour : ce sont là des pages comme il y en a peu dans la littérature espagnole.
Le Josco donna un coup sur l'épaule des bœufs pour leur faire lever la tête et pour que Pilara pût descendre, comme de coutume, du haut de la charrette, quand il entendit que la fille l'appelait :
— Pedro Juan !
— Que veux-tu ? répondit le gars.
— Mets-toi de ce côté, lui dit Pilara.
Pedro Juan se mit où Pilara voulait, près de la roue droite du chariot. Là-haut, en face de lui, Pilara tenait son jupon contre ses chevilles et le regardait avec des yeux pleins de malices innocentes.
— Que vas-tu faire? lui demanda Pedro Juan.
— Je vais descendre par ici, répondit Pilara, se pelotonnant sur le bord de cette montagne de fourrage.
— Pourquoi ne descends-tu pas par la planche de derrière, comme toujours!...
— Parce que j'ai envie de descendre par ici aujourd'hui.
— Bon. Et que veux-tu que je fasse?
— Que tu me retiennes... si tu es capable de ça.
— Pour ça oui, nom de nom! s'écria Pedro Juan, en jetant de côté l'aiguillon.
Il tremblait au dedans de lui-même, de joie et de surprise, le fils du Lebrato. Jamais ses mains n'avaient frôlé la robe de Pilara, et maintenant ce qui allait tomber sur lui, c'était Pilara elle-même, Pilara en chair et en os. « Nom de nom, quelle chance tout de même! » Il ne resta pas à se demander s'il serait oui ou non capable de supporter une pareille masse. Il se voyait des forces pour bien plus... Il se planta bien sur ses pieds, cracha dans ses mains, leva les bras et les jeux vers Pilara, et lui dit, pâle d'enthousiasme :
— Lance-toi sans crainte, nom de nom !...
Pilara riait, ne sachant de quelle façon se lancer en bas de ce précipice...
— Tu sais que je pèse lourd, Pedro Juan, disait-elle.
— Quand tu pèserais deux fois plus, Pilara. Du moment que c'est toi qui me tombes dessus, il y a de quoi supporter le choc. Jette-toi n'importe comment, mais jette-toi, nom de nom I
— Eh bien, gare !
Et Pilara se jeta... je ne sais comment; mais je sais qu'elle tomba dans les bras de Pedro Juan, sans que les bras fléchissent ni que les pieds bougeassent de l'endroit où ils paraissaient cloués ; une joue de Pilara effleura celle de l'athlète; celui-ci ferma les yeux, comme si un éclair avait passé devant lui en ce moment; le contact, et la chaleur, et l'odeur de la fille l'enivrèrent, et au milieu de cette ivresse soudaine, dans les courts moments où sa bouche fut auprès de 1 oreille de Pilara, il y laissa glisser ces paroles, depuis si longtemps sur le bout de sa ne :
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— Pilara!... D'ici à l'église, pour que le curé nous marie ! . . . y cou sentiras- tu ?
Et Pilara, qui toucha le sol au moment où elle reçut la brusque déclaration à l'oreille, répondit à Pedro Juan, pendant que de son petit doigt elle frottait son oreille toute chatouillée par ces paroles :
— Depuis combien de temps, mon brave garçon, nous pourrions être de retour, si tu étais un peu autre que tu n'es !
— Est-ce que cela veut dire que oui, Pilara? osa demander Pedro Juan, tremblant de joie.
— De toute mon âme, grand nigaud ! lui répondit la fille, avec un regard plein de câlinerie.
N'est-ce pas là une idylle exquise, d'un réalisme plein de poésie?
Je citerai encore une autre scène, d'un genre tout différent. Le romancier va nous montrer à quelles redoutables épreuves est exposé le courage du pêcheur dans l'exercice de sa rude profession. Le Lebrato est parti la nuit avec son fils pour aller chercher du poisson en certaines grottes creusées par la mer dans les rochers de la côte, et qui ne sont abordables qu'à marée basse. Ils sont descendus de leur barque, et, entraînés par l'espoir d'une bonne pêche, ils s'éloignent un peu trop et sont brusquement surpris par le mauvais temps. Lorsqu'ils reviennent pour retrouver leur embarca-
tion, ils voient avec consternation que la mer Ta emportée. Cependant les voilà menacés par la marée montante : il n'y a qu'un moyen d'échapper, c'est d'escalader la muraille rocheuse qui se dresse derrière eux. Entreprise presque impossible au milieu des ténèbres, sous la pluie et le vent! Il faut la tenter cependant, et le Lebrato, qui connaît l'endroit, se décide sans hésiter.
Le Lebrato expliqua son projet; Pedro Juan F écouta, sans souffler mot ni faire un mouvement, comme s'il était une saillie ajoutée à cette roche; il approuva Tidée, d'une secousse de son corps, qui signifiait : « Allons-y!; » et son père reprit alors :
— C'est ainsi que j'aime les hommes, Pedro Juan : dans les gros dangers, peu de paroles et beaucoup de cœur. Montons là-haut, mon fils, le plus vite possible. . . Je vais devant, parce que je connais mieux l'escalier; où je mettrai le pied et m'accrocherai, mets le pied et accroche-toi, si tant est que tu y vois dans une nuit si obscure. En tout cas, suis-moi de bien près... Et écoute encore : pour que le chemin te semble moins long et même moins à pic, passe le temps à prier de tout cœur et à régler de mémoire les comptes que tu peux avoir encore avec là-haut, je crois que ce ne doit pas être grand 'chose ; et, pour le cas où nous resterions à moitié chemin, demande à Dieu de te jeter ce travail-là dans le plateau des mérites, et peut-être suffira-t-il pour faire pencher la balance du bon côté... Mais, en même temps,
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ne laisse pas de te cramponner bien au roc. Je compte faire de môme, et embrassons-nous maintenant pour ce qui peut arriver...
Ils s'embrassèrent» et le courageux Lebrato conclut ainsi :
— Maintenant à l'œuvre, et que le Seigneur nous protège!
Alors commença cette ascension terrible, invraisemblable, où chaque pas en avant, à tâtons, sous le froid brouillard qui à la fois engourdissait les membres des deux malheureux et rendait plus glissant le rocher, leur coûtait des minutes de réflexion et de nouveaux pas, en arrière ou sur les côtés, pour prendre une nouvelle direction, tandis que l'abîme rugissait à leurs pieds et qu'ils ne voyaient devant eux que la masse noire qu'ils escaladaient et qui semblait ne pas avoir de fin. La grande espérance du Lebrato était d'arriver à une large crevasse qu'il devait y avoir au dernier tiers du rocher. Là, on pourrait respirer un moment; ses mains étaient en sang et ses pieds écorchés par les dents de la roche, et il craignait à chaque instant de décourager son fils par l'exemple de sa défaillance. Soutenu par son abnégation de père, plutôt que par les forces de son corps épuisé, il avança encore un peu, mais si malheureusement, que ses pieds glissèrent, et, s'il n'avait pas rencontré immédiatement appui sur la tête de Pedro Juan, qui le suivait de près, à la suite de ses pieds le Lebrato tout entier aurait roulé sans s'arrêter jusqu'à l'abîme, qui continuait à mugir de plus belle.
Le Josco comprit d'où lui venait le coup, et il dit en
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le recevant, avec autant de sang-froid que s'il avait parlé sous le porche de sa maison, bien installé et à couvert :
— On prévient les gens, nom de nom!...
— Aie pas peur de ça, mon bon garçon ! — lui cria le père. — C'est que le pied m'a manqué. Tiens-toi bien, car, pour moi, j'ai du courage et des forces de reste, grâce à Dieu!...
— Eh bien, savez-vous quoi? répliqua Pedro Juan, cramponné au rocher comme un coquillage et faisant des prodiges d'équilibre avec les pieds de son père sur la tète, — pour si ça recommence, mieux vaut faire autrement : si vous vous engagez à guider, moi je m'engage à vous monter de cette façon, et mieux encore si vous mettez un pied sur chaque épaule.
— Tu y vas bien ! dit celui d'en haut, comme effrayé de l'idée venue à celui d'en bas. — Afin que tu dégringoles le premier, et rien que pour avoir voulu me faire avancer!
— Et je n'aurais fait que mon devoir!... Mais ne craignez rien de ça, père. Je suis aussi frais que quand j'ai commencé à monter, et vous ne pesez pas plus qu'une plume. En avant, père!
Et il fallut le faire ainsi ; et ainsi ils arrivèrent tous deux, d'une seule pièce, jusqu'à l'endroit que voulait gagner le Lebrato tout d'abord. La situation était incommode, terrible encore ; mais quoique mal, on put souffler un peu. Selon le calcul du Lebrato, il ne restait plus que cinq ou six mètres jusqu'aux bruyères du sommet.
— C'est rien de ça, dit alors le Josco, s'il y a où enfoncer les ongles et caler un peu les pieds.
— C'est pas ça qui manque, répondit son père. Mais ne vaudrait-il pas mieux attendre ici, comme on peut, jusqu'à ce que Dieu nous envoie le jour ? Quand on voit par où l'on marche...
— Dieu, dit le Josco, ne peut pas nous avoir laissé arriver jusqu'ici pour le seul plaisir de nous voir faire la culbute de si haut. Il pouvait en finir avec nous bien avant, et il ne l'a pas voulu. En plus de ça, je ne sais" si ma tête ne tournera pas en voyant de jour ce que l'on doit voir d'ici jusqu'en bas... En avant, père!
Comment, je n'en sais rien, et ils ne le surent jamais bien eux-mêmes ; mais le fait est qu'ils montèrent : brisés, meurtris, trempés, grelottant de froid, pour cela oui ; mais ils montèrent. Et pour que leur bonne fortune fût complète, le lendemain ils aperçurent leur barque jetée par la marée sur la plage.
Le lecteur peut juger une fois de plus par ces citations en quoi le réalisme de Pereda se distingue de notre naturalisme. Pereda prête une âme à ses personnages; il n'en fait pas de simples brutes, toutes dominées par leurs instincts. Imaginez Fauteur de La Terre ayant eu à traiter l'idylle de Pedro Juan et de Pilara ; il y aurait trouvé prétexte à une scène de possession brutale, parmi la senteur capiteuse des foins coupés. Et dans l'épisode héroïque de l'ascension, qu'aurait-il vu autre
chose que la lutte désespérée de la bête humaine affolée, se cramponnant avec rage à la vie? Dans les deux cas, la partie morale du sujet lui eût échappé, et c'est elle qui intéresse surtout Pereda. Qu'on ne dise pas que celui-ci est moins vrai, parce qu'il est moins grossier et moins brutal. Il répondrait qu'il a trouvé chez les humbles les vertus qu'il leur prête, délicatesse morale, énergie héroïque, soutenue par une foi profonde. N'est>-il pas d'un art supérieur de s'attacher de préférence à la vérité la plus noble, et aussi, en définitive, la plus humaine? L'art de Pereda (et comment ne pas l'en louer?) rappelle plutôt celui de Tolstoï que celui de Zola, car, au lieu de s'inspirer d'un déterminisme matérialiste, à prétention scientifique., il est tout pénétré du plus vif sentiment chrétien.