CHAPITRE I
VU du côté le plus favorable, le type de Thonneur, de la fidélité et du dévouement, du courage et de rattachement à la foi.
Le soir, William nous raconta lui-même cette légende, après avoir étudié son héros dans le Romancero gênerai ^ recueil des anciens chants populaires des troubadours ou joglares espagnols. Ces poètes chantaient en vers de huit syllabes les exploits des hommes en qui la nation se personnifiait, qui reflétaient ses passions, ses idées, ses vertus, qui vivaient et s'immolaient pour elle. Leurs chants les plus anciens ne nous sont pas parvenus dans leur forme primitive ; conservés par la tradition orale , ils se sont modifiés à la naissance de la langue castillane ; mais on y sent un parfum des âges écoulés et les battements du cœur de tout un peuple.
Rodrigue ou Ruy Diaz de Bivar, né à Burgos vers l'an 1040, fut armé chevalier à vingt ans par Ferdinand V\ roi de Léon et de Gastille. Pendant quarante ans il guerroya contre les Maures, et contribua puissamment à la formation des royaumes chrétiens d'Espagne. Par ses services, sa bravoure, sa loyauté, ses souffrances, ses victoires, il est devenu le modèle des chevaliers chrétiens dans l'imagination du peuple espagnol , qui chargea peu à peu son histoire d'ornements romanesques.
Sans cesse en campagne, il reçut le surnom de Ca^npeador ; et celui de Cid lui vient du mot arabe sidi (monseigneur), parce que les prisonniers faits sur les Maures et les députés de cette nation lui donnaient ce titre d'honneur. Il conquit, pour Ferdinand I", le royaume de Saragosse sur l'émir El-Moktader ; et sa redoutable
épée continua de flamboyer dans les batailles, sous le règne de Sanche, fils de Ferdinand. Sanclie fut assassiné au siège de Zamora, et Ton soupçonna son frère, Alphonse VI , d'avoir trempé dans ce crime. Les ricos humhres ou riches- hommes, c'est ainsi qu'on appelait les anciens seigneurs castillans, n'osaient lui demander de s'en laver par un serment, comme il le fallait pour l'honneur de la conronne; mais le Cid l'exigea du prince avant de lui rendre hommage.
« Je le veux bien ; demain je jurerai, dit Alphonse; mais aujourd'hui je désire savoir qui a pensé à m'imposer un tel serment.
— Moi, répond le Cid.
— Vous, don Rodrigue! ne songez-vous donc pas que demain vous devez être mon sujet ?
— Je ne le suis pas encore aujourd'hui, et j'y songerai quand vous serez roi. >
Le serment fut prononcé dans l'église Santa-Agueda, que nous avions visitée le matin.
« Dans Sainte -Gadée de Burgos, dit le RofïwncerOy où les gentilshommes prêtent hommage lige, là Rodrigue exige le serment du nouveau roi de Castille.
« Serment si terrible qu'il imprimait la terreur à tous. Il se prêtait sur un épieu de fer et une arbalète de bois.
« Que des vilains te tuent, Alphonse! des vilains, et non des chevahers ; que les Asturiens d'Oviedo te tuent, non des Castillans !
« Qu'ils te tuent avec des épieux, non avec des lances ou avec des dards ; avec des couteaux à manche de corne, non avec des poignards dorés;
« Qu'ils portent des chaussures de corde, non des bro-