CHAPITRE XI
cation lancée par TAngleterre à TEspagne silencieuse, dont elle fait trembler le sol.
Il nous fallut attendre dans le port d'Algésiras le départ du steam-boat qui va chaque matin de cette ville à Gibraltar.
Les heures de la nuit, marquées par la cloche des navires à Tancre, furent abrégées par la contemplation des mystérieuses profondeurs du ciel au-dessus de la masse noire du rocher. Un cordon de lumières brillait à sa base, comme un collier de perles et de diamants au cou d*une négresse. Il indiquait la position de la ville et des habitations de la Pointe-d'Europe. Vue du côté d'Algésiras, Gibraltar ressemble à une île; on aperçoit à peine Tisthme, de trois mètres de hauteur, qui la rattache au continent, et qui est caché par les barques et les navires ancrés dans la baie. La crête du rocher, souvent couverte de nuages au matin, surtout par les vents d'est, présente trois sommets d'une élévation à peu près égale, du moins au simple coup d'œil. La tour de la vigie, ou acho, est étabhe sur celui du milieu. La direction de la montagne est du nord au midi, sur huit à neuf cents mètres de long, quatre à cinq cents de large, et quatre cent cinquante de hauteur.
La face du levant est à pic, et par endroits suspendue sur la mer. Celle du nord qui fait face à l'Espagne est également à pic, et l'on ne peut la regarder sans une sorte de frayeur. Celle du sud forme la Pointed'Europe, qui se compose de plusieurs plateaux en retraite, dont le premier sur la mer offre un escarpement d'une trentaine de mètres. La face de l'ouest,
vis-à-vis la baie, présente à son pied une lisière relativement plane, où l'on voit s'étendre la ville, puis des promenades, et enfin, au midi, les constructions de la Pointe -d'Europe.
Mais ce qui frappe davantage les regards, dans les détails qui se révèlent à mesure qu'on approche du rocher, ce sont les fortifications formidables qui l'entourent de toutes parts et dont il est en quelque sorte hérissé. Les maisons, peintes en blanc, en jaune, en gris, ne sont plus que des maisonnettes diminuées par les proportions écrasantes de la montagne et par les triples lignes de remparts qui défendent le vieux môle.
Partout les gueules béantes des canons : aux créneaux des bastions, à fleur d'eau dans les casemates. C'est un appareil à épouvanter le touriste pacifique, armé d'un parapluie et d'un sac de nuit, mais nullement disposé à livrer l'assaut.
Rassurez- vous. Nous voici le pied sur le môle, et l'on n'exige pas même un passeport ni la présentation de notre bagage à la douane. On nous demande seulement, pour la forme, si nous n'apportons pas de spiritueux : car Gibraltar est port franc. Un agent de police très poli nous remet un billet d'entrée dans la ville ou plutôt dans la forteresse, qui nous autorise à y rester jusqu'au coup de canon du soir. William, comme Anglais, est admis sans cette formalité ; pour moi, suspect en qualité de Français, je dois échanger ce billet contre un permis de séjour.
Nous traversons la rue principale, Water-Port street, encombrée de monde, et quel monde! Un mélange singuHer de tous les types; puis des types très des-