‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 130 sur 159 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LE TÉMOIGNAGE d'UNB AME

William me raconta ainsi une entrevue qu'il eut avec sa cousine, miss Clara ***, la veille de notre départ pour Malaga.

€ Nous nous assîmes, miss Clara et moi, dans le salon qui a emprunté son ameublement à ses décorations de fantaisie à Paris, à Londres, à Florence, à rinde, au Maroc, à TEspagne, à l'Amérique. Les Anglais aiment à s'entourer ainsi des objets qui leur rappellent des souvenirs de voyage. A la fenêtre ouverte, des lianes à fleurs violettes pendaient en draperie et en guirlandes ; sous nos yeux, la mer tranquille s'étendait jusqu'aux montagnes de la côte d'Afrique, dont les feux du couchant creusaient les flancs sauvages.

€ Le calme et le silence de la nature portaient au recueillement, et me prédisposaient à écouter l'histoire d'une âme.

€ — William, dit miss Clara, c'est par la science et de profondes études que le Seigneur vous a conduit à

son Église. Vy suis arrivée par la simple observation du culte catholique et des mœurs religieuses en Espagne.

€ — Pour ceux qui recherchent sincèrement la vérité, Clara, tous les chemins mènent à Rome.

€ — Vous le savez, mon père était planteur en Virginie- Une catastrophe, qui laissait son honneur parfaitement intact, ruina sa fortune. Il en recueillit quelques débris à peine, et il émigra, pour la refaire, dans les solitudes de TArkansas, sur la lisière de Green-Wood (la Forêt-Verte), où nous ne voyions plus que de rares voyageurs et quelques missionnaires de passage, se rendant au milieu des tribus indiennes. Ma mère, déjà frappée au cœur, ne put s'accoutumer à la tristesse de notre pauvre demeure, du log-house autour duquel, la nuit, rôdaient en mugissant les animaux féroces. Elle succomba, et sa mort fut pour moi un coup terrible. J'ai pu sourire encore, William, depuis cette époque ; mais la joie s'est envolée de mon cœur, et le rire de mes lèvres. Mon père vit bien que le mal me consumait; il ne voulait pas d'ailleurs se contenter de l'éducation imparfaite que j'avais reçue à Richmond. Quoiqu'il m'aimât tendrement, il m'obligea à me séparer de lui pour venir ici, auprès de son frère, qui a pour moi des sentiments paternels. J'y suis depuis cinq ans, et j'ai vécu en Espagne ces deux dernières années.

€ — Mais dans quelles circonstances la grâce de Dieu, chère cousine, a-t-elle donc éclairé votre esprit et touché votre cœur?

€ — Le nionde où j'ai vécu n'était guère composé

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que d'Anglais protestants. Mais j'ai rencontré parfois des convertis et des converties du protestantisme à la vraie foi, et nous étions en contact avec les populations et la société espagnoles.

€ — Il me semble que cette dernière circonstance n'avait rien de favorable à votre propre conversion ; car les protestants, presque sans exception, haïssent, méprisent le caractère religieux des Espagnols ; ils travestissent et bafouent leurs usages et leurs croyances ; or vous deviez vous trouver naturellement sous l'influence de ces discours et de ces préjugés ?

€ — Il est vrai, William; mais je sentais dans le secret de ma conscience la fausseté et l'injustice des jugements portés par mes coreligionnaires. La nature protestait en moi contre le protestantisme, et donnait raison à la religion de l'Espagne. D'abord j'hésitais à écouter cette voix intérieure ; car je savais qu'en nous la nature a été viciée. Je ne tardai pas cependant à distinguer, dans la plupart des circonstances, la voix de la nature demeurée droite et saine de la voix de la nature corrompue. Les jugements portés par la première laissaient mon âme dans la plénitude de la paix, dans le repos de la certitude, dans la joie de la charité ; rien ne me disait ensuite : Tu as tort contre Dieu, et tu prends le parti du mal. Et je comprends maintenant que la grâce agissait alors en moi. Les appréciations émanées de l'autre source étaient accompagnées d'aigreur et de sarcasme; elles ne détruisaient pas le doute au fond de mon esprit, et elles y semaient l'inquiétude; la langue parlait, le cœur n'approuvait pas ; elle parlait au nom de la pureté des doctrines et

des saintes Écritures ; mais Taccent de ma prétendue dévotion avait quelque chose de faux à Toreille, et rÉcriture mal comprise semblait s'élever contre Dieu , qui prononce aussi par la conscience.

« — Oh ! Clara, ce n'est pas votre confession que vous faites, c'est la mienne.

« — La première fois que la nature condamna en moi le protestantisme, c'était auprès du cercueil d'une amie protestante. Éclatante de jeunesse et de beauté, mais trop attachée aux plaisirs du monde, dont elle effeuillait les roses tout en veillant sur son cœur, elle avait été surprise par la mort sans penser que le Seigneur était proche ; le Seigneur, qu'elle ne voulait pas offenser, mais que peut-être elle n'avait point assez servi et aimé. Aussi sa mère était là, plongée dans un morne désespoir; elle voulait croire au salut de sa fîlle, et ne pouvait pas en conserver l'espérance. Le paradis ! Sa fille n'était pas une sainte ; elle ne pouvait donc pas y entrer. L'enfer! oh! l'enfer pour cette enfant presque innocente!... Et cette pauvre âme de mère était ainsi agitée entre l'enfer et le ciel ! Que pouvais-je dire, William? je tremblais moi-même pour le sort éternel de mon amie. Mais près de nous, sous son voile noir, priait une femme, une pieuse Espagnole, liée d'amitié à cette mère désolée. Il nous était défendu, à nous, de prier pour la défunte.

€ — Ayez courage, dit la pieuse dame.

€ — Je ne puis avoir de courage , répondit la mère toute tremblante ; je n'ai pas l'espérance.

€ — J'espère et je prie , moi , reprit l'Espagnole ; votre enfant est en purgatoire.

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