CHAPITRE XIII
que là où les croyants ne pouvaient pas la considérer; la salle des Abencerrages, où tombèrent, dans le grand bassin de marbre rempli par un jet d*eau, les têtes de trente-six princes de cette famille, rivale de celle des Zegris, qui l'extermina dans les dernières années de la domination des Maures (1480-1492). Le nom de TAlhambra vient du mot arabe El-Ahhmery féminin EUHhamra, rouge, à cause du ton des murs de brique de la forteresse, ou bien du nom même des Alhamarides, qui ont régné à Grenade, et bâti le somptueux palais que renferme cette citadelle.
En face d'elle, sur la colline opposée, s'élève le Généralife, où Ton arrive par un ravin, à travers les cactus et les lauriers-roses. Les eaux, les arbustes, les ombrages, les fleurs, font encore de cette maison de campagne un séjour de délices, bien que les constructions et les fines sculptures qui les décorent aient beaucoup souff^ert du temps et des badigeonneurs.
Au risque de choquer vivement certains préjugés, je dirai franchement ma pensée sur le mérite de ces monuments. Après les avoir vus, on n'est ni plus grand ni meilleur; on en sort enchanté. Mais qu'est-ce qu'un homme enchanté? Je proclame les Égyptiens, les Romains, les Grecs, les Gothiques, les peuples chrétiens modernes bien supérieurs aux Arabes comme constructeurs et comme artistes, surtout si l'on prend l'art dans l'acception la plus élevée. L'Alhambra ne rappelle pas un peuple, mais des tyrans jaloux, égoïstes, voluptueux. Tout est petit dans ses proportions ; la cour des lions est longue d'une trentaine de pas (elle a trente-trois mètres sur dix-sept) et ses
galeries n'ont que la hauteur de celle des patios ordinaires. Les Maures bâtissaient communément en pisé ou en matériaux d'un appareil mesquin ; leurs arcs sont généralement en bois recouvert de stuc, et les ornements presque toujours coulés. On s'étonnera moins de la variété des arcs mauresques, si l'on fait attention qu'ils sont pour la plupart de simples décors, encadrés dans un carré qui donne raison à la construction réelle. Ne cherchez donc en général dans les ouvrages mauresques ni grandeur, ni hardiesse, ni science des constructions puissantes ; contentez -vous d'admirer des proportions élégantes, un goût délicat et fin dans les détails d'ornementation , et encore des procédés de conservation qui ont assuré la durée de matières pauvres et fragiles; mais le secret de ces couleurs, de ces dorures, de ces enduits, de ces plâtres durcis n'est-il pas un héritage des peuples qui ont précédé les Maures en Espagne J?
€ Je suis d'avis, me disait William, que l'Alhambra perdrait singulièrement de sa renommée comme de ses charmes, s'il était dans un site vulgaire, et si nos yeux n'étaient pas surpris par la nouveauté des formes insolites de l'architecture arabe. A envisager les choses dans leur mérite intrinsèque, je préfère le palais en ruine, bâti par Herrera sous Charles-Quint et Philippe II, en avant de l'Alhambra et dans l'enceinte du même alcazar. Un tel édifice respire la force et la grandeur ; il annonce , par son extérieur, l'expansion de la vie au dehors, vie sociale constituée par les relations entre simples citoyens comme entre les souverains et les peuples. On conçoit que les Espagnols aient promp-