‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 146 sur 159 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

sont presque des sinécures, tandis que le ministère pastoral aurait besoin de leurs lumières. On doit aussi être édifié de la piété des nombreuses familles qui ont leur aumônier particulier. Mais ces aumôniers, qui composent une catégorie de prêtres appelés en Espagne de misa y alla (de la messe et du pot-au-feu), ne seraient-ils pas nécessaires dans les paroisses rurales? Ce n'est pas à nous de résoudre une telle question.

La difficulté d'atteindre Alicante par Murcie nous obligeait à revenir de Grenade à Malaga, où nous prîmes place à bord d'un des bateaux de la compagnie Lopez, comparables, pour la tenue et la rapidité, à ceux des messageries impériales de France. Alicante nous offrit l'occasion d'examiner l'une des huit grandes manufactures de tabac établies dans la Péninsule : les autres sont à Séville, Cadix, la Corogne, Gigon, Santander, Madrid et Valence. Les cigarières, au nombre de plusieurs milliers, sont divisées par centaines. Chaque centaine est sous la surveillance d'une maîtresse nommée par le gouvernement ; et chaque rang, composé de huit femmes ou filles, a une ama de ranjo, ou chef de file. Elles sont reçues depuis l'âge de treize ans. Les plus habiles font de quinze à dix-huit cents cigares par jour, et le mille des plus grands se paye dix réaux, environ deux francs cinquante centimes. Chaque ouvrière fait le cigare entier; elle prend une poignée de feuilles de tabac, choisit les plus belles pour la capa ou enveloppe extérieure, qui vient ordinairement des Philippines, et elle y renferme las tripas ou feuilles intérieures, communément composées de havane, kentucky ou Virginie. On voit surtout avec

intérêt les gracieuses enfants qui roulent entre les doigts la cigarette, les papelitos préparés avec la réglisse. L'ouvrière, de l'un de ses doigts, armé d'un petit dé en fer-blanc et muni d'une pointe, replie le papier aux extrémités, et ferme ainsi le léger cylindre. Un peu de gomme au bout, et le voilà prêt pour les lèvres du fumeur. Tout cela se passe en moins de temps que je n'en mets à vous le raconter. On ne peut qu'admirer Tordre, la décence, le silence presque complet qui régnent entre ces jeunes filles. Elles sont organisées en confrérie ou association ^ de secours mutuels. Après déjeuner, elles récitent le rosaire. La journée , commencée à six heures du matin , n'est close qu'à la chute du jour.

On ne s'étonne plus des énormes monceaux de tabac en feuilles réunis dans les magasins, si l'on pense à la prodigieuse consommation de cigares et de cigarettes qui se fait en Espagne, où presque tous les hommes fument, ecclésiastiques et laïques. L'immonde pipe est relativement d'un usage assez rare. Les ouvriers qui coupent le tabac en feuilles font un ouvrage des plus pénibles, et travaillent presque nus; beaucoup y contractent des maladies de poitrine. Il y a lieu de s'étonner qu'on n'ait pas encore substitué ici aux bras de l'homme les rouages d'une machine.

Alicante nous fit goûter 'son vin doucereux et sucré, et maudire ses rues, qu'elle ne pave qu'à regret. Une longue averse les avait transformées en bourbier profond, mais systématiquement ménagé pour fournir à l'amendement des jardins de la Huerta ! On ne peut nier qu'ils ne soient fertiles comme un paradis ter-

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