‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 148 sur 159 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

épaisses comme la main. Les rues étaient tapissées d'anciennes étoflFes de soie des fabriques célèbres du pays. Les hommes, en rang, tenaient un gros cierge penché, pour éviter de recevoir la cire fondue sur les mains ou sur les habits. D'autres 'marchaient à côté des rangs, fumant la cigarette. Sur les balcons qui régnent partout, les enfants sautent et dansent à la mesure de la musique ; les cloches s'en mêlent, et le bruit devient confus, étourdissant, sans être désagréable. Aux fenêtres, on ne voit que des têtes en groupes, puis des milliers d'étendards de diverses couleurs, de soie, de laine, d'indienne, de papier, portant les noms des filles et des femmes de la maison : Dona Maria del Rosario, Dona Dolores, Dona Carmen, Dona Pilar, et les autres synonymes ou qualifications propres du nom de Marie. Toute cette procession précédait une image de la Vierge, portée par quatre muchachos, haute de vingt centimètres, affublée de la manière la plus bizarre, avec des robes, des pompons, des rayons d'argent, et tenant sur le bras un enfant Jésus gros comme le pouce, et aussi en robe. Quand l'image passait, on disait des fenêtres : « Mira! mira! que bonita! Regarde, vois comme elle est belle! > Après avoir tourné dans un labyrinthe, nous ramenâmes la sainte image au carrefour et à la niche d'où on l'avait descendue. Des lanternes vénitiennes étaient préparées, pour le soir, au milieu des draperies et des feuillages. Nous rencontrâmes dans la ville d'autres processions, aussi simples ou plus relevées. Parfois des messieurs fort bien vêtus offraient aux spectateurs des images de la Vierge sur papier, et

Ton mettait en échange une légère oflFrande dans de grands plats de cuivre, portés par des confrères. Des enfants formant partie du cortège nous présentaient aussi des dragées et des gâteaux. C'était naïf et gracieux.

Mais aucune de ces processions ne fut aussi curieuse que celle du soir, à Sainte-Claire en Jérusalem, dans un des faubourgs habité par les portefaix et les jardiniers. Après les diverses confréries, les pèlerins de Saint- Jacques, etc., on distinguait les douze apôtres, hommes robustes et de haute taille qui me rappelaient ceux de la Cène de Léonard de Vinci. Ils étaient revêtus de magnifiques manteaux de velours violet, rouge, aurore, à grands ramages de paillettes d*or et d'argent. Ils avaient des robes de soie et les pieds chaussés de cothurnes écarlates. Des perruques, des barbes postiches couvraient leurs poitrines et leurs épaules. Un nimbe en cuivre doré portant un nom d'apôtre entourait leur front ; et ils tenaient à la main, outre l'instrument de leur martyre, un livre ouvert où on lisait un des articles du Symbole. En tête marchaient les héros des rois de Castille et d'Aragon , avec la couronne d'or et vêtus de la dalmatique. Ils portaient la bannière semée de tours, et celle où des pals de gueule sur champ d'or rappellent la main blessée et sanglante de don Jayme el Conquistador, roi d'Aragon, qui reconquit Valence, reprise par les Almoravides après la mort du Cid. Cette procession historiée causait dans le peuple une évidente allégresse; et pourquoi pas? J'aurais voulu le demander à deux étrangers, qui seuls la regardaient

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