CHAPITRE XIll
avec Tair plus niais que moqueur des disciples de Voltaire.
Valence, nous Tàvons dit ailleurs, est une des anciennes villes du Cid. Ses tours, ses murs à créneaux du XIV* siècle, ses ponts monumentaux ne démentent pas son histoire; ses clochers nombreux, ses coupoles à tuiles noires vernissées répondent bien à son caractère religieux. Nous entendîmes à la cathédrale un éloquent sermon, dont les grandeurs de la sainte Vierge étaient Tobjet. William me dit avec raison : € La langue espagnole, vibrante et sonore, n*est dans toute sa beauté qu'à l'église. Elle perd beaucoup à la simple conversation; son j (ou sa jota, c'est le nom de la lettre), qui se prononce à peu près comme le ch allemand ou le raKin grasseyé des Arabes, y paraît dur ; en chaire, elle n'est qu'un moyen d'accentuation solennelle ; les terminaisons si fréquentes en os et en as y se prolongeant sous les voûtes, prêtent aux discours une singulière majesté. Charles -Quint disait : < Je parlerais français à mon ami, anglais aux oiseaux, allemand aux chevaux, italien aux dames; > il ajoutait : € espagnol à Dieu. >
William ne pouvait se décider à quitter Valence, qu'il aimait comme Grenade, Cordoue, Cadix, Séville et Tolède, ses villes de prédilection. Dans une dernière flânerie à la place San-Francisco, il fit une collection de ces poésies populaires, essentiellement dramatiques, qui s'étalent partout sur les murs des villes espagnoles, et que l'on vend un sou la feuille. Elles sont, dis-je, essentiellement dramatiques, et conséquemment elles ne viennent pas des Arabes, qui n'ont point connu le
drame ; elles sont, comme la plupart des pièces du romancero castillan dont nous avons parlé à propos du Cid, en vers assonants ou négligemment rimes de huit syllabes, mesure qui est dans Toreille des Espagnols au point qu'on la surprend très souvent dans les phrases de la conversation. La prodigieuse facilité de ce rythme pour les poètes castillans explique les innombrables productions de Calderon, chanoine de Tolède, qui de quatorze ans à quatre-vingts (1615- 1681) composa plus de mille tragédies, comédies et pièces sacrées analogues aux mystères joués en France durant le moyen âge : on appelle ces dernières en Espagne aiUos sacramentales , actes religieux. Ainsi encore Lope de Vega, qui entra de même dans l'état ecclésiastique, écrivit dix-huit cents pièces de ce genre. Il est impossible de parcourir ces compositions, le romancero et ces pauvres feuilles populaires illustrées d'une mauvaise gravure sur bois, sans être frappé du génie national qui éclate de toutes parts sous des formes littéraires d'un mérite très divers.
Dans la collection de William formée au hasard, je vois, par exemple, la Desgraciada Jadnta, la malheureuse Hyacintha, de Logreno, punie miraculeusement pour une malédiction qu'elle a proférée ; la Renégate de Valladolid, qui reconnaît son frère prêtre parmi ses esclaves, et s'enfuit à Rome pour demander avec lui pardon au saint-père ; ce sont les exploits du Cid , ou des généraux O'Donnell, Echague, Prim, dans la guerre récente avec le Maroc. Une autre pièce raconte un combat singulier entre un chrétien et un Maure. Le premier défend la pureté de la sainte Vierge ; les deux