CHAPITRE XIV
procurent de grands avantages à ce peuple, diminuent les maux qui lui viennent d* ailleurs, et lui conservent toutes les espérances de l'avenir. Aussi ne craindrai-je point, après m'être expliqué sur les causes de la décadence de TEspagne, d'établir un parallèle entre mon pays et TAngleterre, que monsieur le docteur a, selon moi, beaucoup trop vantée.
« L'Espagne de Charles-Quint, la France de Louis XIV ont eu en Europe la prépondérance politique, alors qu'elles étaient très fermement attachées à l'Église, et nul autre pays n'oflfre de plus grande époque dans l'histoire moderne. L'Espagne déchut de cette prééminence politique, parce que c'est le sort des empires trop étendus, formés d'États dispersés, où s'agitent des peuples de différents caractères. Dans ces conditions, l'on ne voit pas qu'un royaume de plus de trente -cinq à quarante millions d'habitants puisse longtemps se soutenir. Un jour l'Espagne gouverna, indépendamment de ses immenses colonies, Naples et la Sicile, l'Autriche et les Pays-Bas, Malte et les principaux ports de Tripoli à Geuta.
« Remarquez ensuite une décadence de race, depuis Philippe II, chez les héritiers de Charles -Quint; Philippe III, Philippe IV, Charles II, en qui finit la branche aînée de la maison d'Autriche, étaient incapables de soutenir le poids de leur couronne, et des guerres désastreuses désolèrent le règne de ces deux derniers. Lorsque Philippe V, petit-fils de Louis XIV, et choisi comme héritier par Charles II, mort sans enfants, commença la dynastie des Bourbons (1700), ce pays pouvait espérer la fin de ses malheurs ; mais
alors s'alluma la guerre connue sous le nom de guerre de StLccessioUy soutenue par TEspagne et la France contre rAutriche, l'Angleterre, la Hollande, la Prusse et le Portugal. Sous Ferdinand VI (1746-1759), successeur de Philippe V, TEspagne se ranime, travaille efficacement à sa restauration; Charles III (1759-1788) s'efforce de marcher sur les traces de son frère; mais il prend une part coûteuse aux guerres de la France contre l'Angleterre. Une ère nouvelle de calamité et de ruine s'ouvre avec le règne de son fils Charles IV, prince faible et incapable, jouet de Napoléon, qui l'engagea à combattre le Portugal et l'Angleterre : la marine anglaise anéantit la nôtre à Trafalgar, près de Cadix. Ferdinand VII, fils de Charles IV, fut à son tour victime de la politique de Napoléon I", contre lequel l'Espagne soutint, de 1808 à 1813, la fameuse guerre de F indépendance. Son règne fut ensuite troublé par la lutte du parti constitutionnel, dont il triompha en 1823, aidé de Louis XVIII, qui envoya à son secours un corps d'armée sous les ordres du duc d'Angoulême. Ferdinand VII, dix ans plus tard, légua par testament la couronne à sa fille, l'infante Isabelle, sous la tutelle de sa mère la reine Christine; mais don Carlos, frère du roi, avait de nombreux partisans, qui excitèrent une nouvelle et sanglante guerre civile. On comprend que l'Espagne devait s'user et s' affaiblir dans de pareilles convulsions pohtiques, dont on ne saurait faire un reproche à la reHgion, qui y est étrangère. Les nations amies elles-mêmes travaillaient à nous perdre, en nous vendant trop cher leur secours; les Anglais surtout ont ruiné systématiquement notre commerce et notre
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industrie durant la guerre de Tindépendance ; Wellington, leur général, en a fait Taveu. Sully calculait que sous Philippe II nos dépenses extraordinaires de guerre et d'action politique en Europe s'étaient élevées à quatre milliards neuf cent cinquante-six millions de francs, somme énorme, malgré les mines d* Amérique.
« Je ne saurais rougir de Tamoindrissement de mon pays par le sang qu'il averse dans les batailles, quand je songe qu'il a combattu en Europe deux puissances ennemies de l'Évangile : le protestantisme et le mahométisme. C'est contre les nations qui menaçaient de substituer partout en Europe l'hérésie à la véritable Église de Jésus-Christ, la barbarie du Coran à la civilisation chrétienne , qu'il a déployé le plus d'héroïsme et s'est imposé les plus grands sacrifices. Où en seraient aujourd'hui l'Europe et la civilisation si l'Espagne, entrant seule dans les vues admirables de la papauté , n'avait pas envoyé ses flottes à Lépante, sous les ordres de don Juan d'Autriche, qui anéantit la marine ottomane, le 7 octobre 1571.
c Ceux qui insultent l'Espagne afi'aiblie insultent un vieux soldat, criblé de blessures, victime de sa bravoure et de son dévouement à la meilleure des causes.
€ Une autre source de dépopulation pour la Péninsule, ce fut la colonisation du nouveau monde, qui nous a coûté vingt millions d'habitants. On nous reproche amèrement les cruautés, les iniquités de toutes sortes commises dans l'Amérique du Sud par les premiers conquérants. Mais elles sont généralement
le fait d'aventuriers comme il y en a toujours au début de semblables entreprises; et TEspagne, qui ne pouvait les prévenir, ni souvent même les connaître , ne doit pas être à ce point responsable. Songez d'ailleurs qu'au lieu de refouler et d'anéantir les races conquises, comme les Anglais des États-Unis ont fait des Indiens, nous nous les sommes assimilés par le baptême et la civilisation.
— Vous ne dites pas, interrompit le docteur, que les Juifs et les Maures ont été bannis d'Espagne en 1609, sous Philippe III, au nombre de plusieurs centaines de mille, et que les branches d'industrie et de commerce ont été paralysées, presque détruites par cette mesure.
— J'en conviens , répondit don Lopez ; et ce fut un malheur, un incalculable sacrifice que les économistes, en l'envisageant à leur point de vue étroit de production et de consommation, ne pardonneront jamais à l'Espagne catholique. Mais il n'est pas évident que ce fut une faute politique; les révoltes des Maurisques, alliés naturels des Juifs, qui ne haïssaient pas moins qu'eux les chrétiens, avaient démontré le danger auquel la monarchie et l'indépendance de la nation se trouvaient exposées, si l'on ne prenait cette mesure inouïe, mais absolument nécessaire.
— C'était pour l'Espagne, ajouta William, la question To be or not to be (être ou n'être pas).
— On oublie souvent, dis-je à mon tour, que les bannis eurent du moins la liberté de réaliser leur fortune en espèces et de les emporter. L'État fournit des navires à ceux qui voulurent se retirer en Afrique ; et
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