CHAPITRE XIV
si des cruautés furent exercées contre ces infortunés, ce sont leurs féroces et cupides coreligionnaires qui s'en rendirent coupables, au Maroc et sur les rivages de l'Algérie actuelle.
— En résumé, reprit don Lopez, l'Espagne grande comme la France n'avait plus guère sous Charles II (1665-1700), que de six à sept millions d'habitants. Elle en a aujourd'hui quinze millions ; et depuis longtemps nous avons oublié le proverbe : l'alouette qui veut traverser la Castille doit porter son grain.
« On a attaqué la grande propriété comme contraire aux intérêts de l'agriculture , et l'on a dit : t Les monastères d'Espagne étaient trop riches ; ils négligeaient la culture de leurs terres. > La grande propriété n'est pas contraire par elle-même au développement de la richesse agricole, car elle existe en Angleterre; le sol y est absorbé par un petit nombre de propriétaires, et l'agriculture n'en est pas moins florissante. Elle devient funeste si le propriétaire la délaisse, et l'on pourrait reprocher ce fait à bien des familles espagnoles ; mais cela serait moins vrai des ordres religieux, qui ont exécuté à leurs frais, en Espagne, une partie notable des travaux d'utilité publique : églises, hospices, ponts, fontaines, routes, aqueducs, qui sont aujourd'hui à la charge des gouvernements. C'est à quoi les revenus de leurs terres étaient consacrés, et les monastères ne pouvaient porter ces lourds fardeaux en laissant leurs biens-fonds improductifs. Les moines ont peut-être eu le tort de ne pas presser et pressurer leurs fermiers : ce tort n'est pas un crime.
— Qu'on veuille bien, interrompit William, regarder
le clergé anglican. Il est plus riche que ne furent jamais le clergé et les moines espagnols ; et, au point de vue des sacrifices et des travaux qui se rapportent à l'utilité publique, il est d'un égoïsme rare et d'une presque complète inutilité.
— Mais j'ai hâte, continua don Lopez, d'assigner d'autres causes directes qui ont ruiné l'agriculture, le commerce et l'industrie en Espagne. A la dépopulation et aux guerres séculaires ajoutons certains préjugés nationaux et de faux calculs en économie politique , et l'on verra clairement que la décadence de l'Espagne n'est pas imputable à sa religion.
€ Ainsi, par exemple, le privilège de la mesta, ou de la corporation des propriétaires de troupeaux, a porté à l'agriculture un coup fatal, depuis le xra* siècle jusqu'au xvn', et même plus tard. En vertu de ce privilège, les propriétaires de troupeaux, les bergers avaient le droit de conduire librement ces troupeaux à travers l'Andalousie, l'Estramadure, les Gastilles, la Galice, et il était, à cause de cela, défendu aux cultivateurs d'enclore leurs propriétés de haies et de fossés. Vous concevez que les oliviers, les moissons, les jeunes pousses d'arbres souflFraient de ce régime ; on négligea la culture pour l'élève des troupeaux. D'ailleurs la guerre incessante détruisait les plantations et les récoltes ; et c'est précisément pour cela qu'on favorisait la vie pastorale ; car les bergers ramenaient leurs troupeaux à l'approche de l'ennemi, auquel on ne pouvait soustraire les moissons. Or, comme la guerre contre les Maures a duré sept siècles, durant lesquels la frontière chrétienne fut toujours flottante,