‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 155 sur 159 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

la destruction a passé successivement sur une immense étendue de territoire, et le privilège de la mesta s'est tellement enraciné qu'on n'a pu l'amoindrir que difficilement, et non la supprimer tout à fait.

« D'ailleurs les troupeaux de mérinos rapportent de beaux revenus, et, grâce à la mesta, qui leur assurait les pâturages, ils dépensaient très peu, ils exigeaient peu de travail, et l'on s'est tourné de ce côté en dédaignant l'agriculture.

« L'industrie, déjà profondément blessée par l'expulsion peut-être nécessaire des Maures et des Juifs, souflFrit encore des préjugés des Espagnols contre les arts mécaniques. On les dédaignait précisément parce qu'ils étaient le partage des Maures, des Juifs, des Pécheras ou chrétiens autrefois soumis aux Maures. Chacun voulait être hidalgo, ou du rang de ceux qui avaient affranchi la patrie. Un métier ne convenait point à l'hidalguia (noblesse), et l'on aimait mieux vivre, comme hidalgo, dans une misère mal dissimulée que de gagner sa vie ou de faire fortune comme artisan ou commerçant. Les métiers de tanneur, de corroyeur, de boulanger, d'hôtelier et quelques autres étaient spécialement méprisés. Les ouvriers étrangers, charpentiers, maçons, cordonniers, ainsi que les produits des manufactures étrangères, affluèrent donc au sein de l'Espagne, et lui soutirèrent les flots d'or de l'Amérique, qui d'ailleurs s'écoulaient déjà dans les grandes guerres que nous avons mentionnées.

€ Les observations que je viens de présenter ne s'appliquent pas également aux provinces du Nord;

celles-ci ont été plus laborieuses et mieux inspirées.

« Le luxe et Toisiveté se développèrent outre mesure. Voici comment notre satirique Quevedo peint une des plus nombreuses classes de la société espagnole : € Notre viande est d'ordinaire celle des caméléons, et nos estomacs ne se repaissent parfois que de vent. Réduits à nous contenter d'un oignon, nous faisons mine, avec un cure-dent à la bouche, d'avoir mangé un chapon. Si quelqu'un vient nous visiter, et qu'il trouve notre chambre pleine d'os de mouton ou d'oiseaux, la porte jonchée de plumes ou de peaux de lapin que nous amassons la nuit dans les rues pour nous en honorer le jour, nous faisons semblant de nous indigner et de nous écrier : Est-il possible que je ne puisse gagner sur mes gens qu'ils s'accoutument à plus de propreté? Pour ce qui est de nos vêtements, nous connaissons l'usage de* la friperie et l'art de raccoutrer. Il n'y a point sur nous de pièce d'habillement qui n'ait servi à maint usage, et dont on ne puisse faire la généalogie. Voyez ce manteau que je porte ; il descend en ligne directe d'une couverture de mulet, qui était fille d'un tour de lit en housse. Nous sommes tenus d'aller à cheval une fois tous les mois , et en carrosse une fois l'an. Alors nous avons soin de nous placer à la portière, afin de nous faire voir à toutes les personnes de notre connaissance que nous rencontrons par les rues. >

« La ruine de l'industrie porte atteinte au commerce, qui devient en quelque sorte passif, et tombe aux mains de l'étranger. L'État, appauvri, n'en augmente

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