CHAPITRE II
africaines. Ils les tenaient peut-être eux-mêmes d'une plus haute antiquité. Dans la suite, William et moi nous fîmes (le vaines recherches pour en trouver un recueil imprimé. Elles se conservent par tradition; et, comme nous demandions à un éditeur de Madrid si personne n'avait songé à rassembler ces curieuses mélodies : « Oh ! nous répondit-il,' nous attendons pour cela, comme pour tant d'autres choses, qu'un étranger daigne le faire. » Du reste, un grand nombre seraient difficiles à écrire avec les seuls signes de notre notation musicale.
Il m'est échappé tout à l'heure un mot qui est gros de réflexions, et qui, vrai il y a peu de temps encore, manque malheureusement de justesse aujourd'hui. J'ai parlé d'un pays de moines.
Nous étions parvenus déjà au cœur de l'Espagne. Quoi de plus espagnol que Burgos et ValladoHd? William se saturait de couleur locale ; il la cherchait partout, et quand il la rencontrait à forte dose , c'était une ivresse , une extase artistique. Moi, j'admirais cette sensibilité, cette nature si impressionnable encore après tant de voyages; car il est bien vrai que le touriste est vite blasé, ou du moins que le sens de l'admiration s'émousse en lui à la suite des premières pérégrinations. Il voit encore les choses nouvelles avec plaisir; mais il les regarde avec la raison plutôt qu'avec l'imagination ; il les aime et les admire à froid : il a vu ailleurs mieux que cela, et il est usé par les déceptions qu'il a éprouvées mille fois en considérant la réalité après les descriptions trompeuses et poétiques des gens de lettres.
« Eh bien ! William, disais -je à mon ami en traversant la place de San-Benito el Viejo pour nous rendre
au fameux couvent dominicain de San-Pablo, eh bien! n'ètes-vous pas déjà rassasié d'Espagne? Regardez cette foule, ces mantilles noires, ces taciturnes Castillans au manteau brun, ces muchachos, ces gamins qui ne rient pas, ces mendiants qui pincent de la guitare et se drapent dans leurs guenilles plus fièrement qu'un sénateur romain dans sa toge...
— Oui, c'est bien cela : un vrai tableau ; pourtant il y manque quelque chose, je ne sais quoi; mais je sens qu'il y manque un trait essentiel. Ce n'est pas tout à fait ainsi que j'ai vu l'Espagne dans mes rêves. •
En ce moment, deux petits enfants accouraient à moi, l'un de lui-même , l'autre envoyé par sa mère : Padre ! Padre! la mano ! Et il cherchaient à prendre mes mains, que je leur donnai à baiser quand je les eus compris.
« Oh! s'écria Wilham, voilà ce qui me fait défaut ; ce sont les moines ! Je crois bien ! une Espagne sans moines, ce n'est pas l'Espagne. Ce qui manque au tableau , ce qui me restait au fond de l'âme , ce sont les têtes rasées, les longues barbes, les pieds déchaux, les scapulaires, les tuniques, les capuchons noirs, gris, blancs, la corde aux reins, le crucifix de cuivre à la ceinture et les grands rosaires à têtes de mort sculptées en os.
— C'est vrai, lui dis-je; tant que les ordres religieux ne seront pas rétablis et libres en Espagne, il n'y aura pas d'Espagne pour les artistes ; il n'y aura qu'une Espagne bâtarde, écornée, décolorée. Mais vous voyez la chose au point de vue de l'art, et dans cette question, c'est le côté le moins sérieux.
« Il y a une trentaine d'années (}ue la révolution dé-