‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 19 sur 159 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous en restâmes là sur l'absence des costumes monastiques en Espagne ; mais depuis j'eus souvent l'occasion de constater que le peuple les reverrait avec plaisir; car cent fois les enfants, à la vue de ma longue barbe et de mon costume de prêtre algérien, ample soutane et mosette, me prirent pour un religieux et vinrent, comme ceux de Valladolid , me baiser la main. On leur avait donc inspiré envers les moines des sentiments particuliers de vénération. Il est possible que les haines excitées autrefois contre les religieux ne soient pas éteintes dans tous les cœurs ; mais les passions soulevées à tort finissent par se calmer, et la raison reprend Tempire qu'elle n'aurait jamais dû perdre.

Notre conversation nous conduisit jusqu'au coUegio mayor de Santa-Gruz, fondé, en 1494, par le cardinal Mendoza. Il avait une dévotion particulière à la sainte Croix, et il dédia en son honneur le magnifique établissement dont il voulut doter Valladohd, tandis qu'il était archevêque de Tolède. On le voit, au portail, agenouillé devant l'image de la Vierge. Le musée renfermé dans l'édifice contient la plus remarquable collection de sculptures qui soit en Espagne, et c'est ici qu'il convient d'étudier la statuaire castillane, si peu connue et si digne de l'être.

L'Espagne s'est développée en tout ce qui touche à la civilisation par un mouvement propre et assez indépendant de l'influence des nations étrangères. Sans doute cette indépendance n'est pas absolue ; il était moralement impossible que la Péninsule restât dans un isole^ ment complet, quand même le sceptre de Gastille ne se fût pas étendu en dehors de ses limites actuelles ; car

les barrières dans lesquelles est circonscrite l'unité politique n'arrêtent pas la communication des idées et du génie entre les peuples. Mais ce sceptre a gouverné simultanément l'Espagne et l'empire d'Allemagne sous Charles- Quint, la Sicile, la Sardaigne, le royaume de Naples, la Franche-Comté, les Pays-Bas, le Milanais. Les artistes espagnols ne pouvaient donc manquer de subir à un certain degré l'influence des écoles étrangères , soit parce que ces agglomérations transitoires de divers États et nationalités les mettaient facilement en contact avec la plus grande partie de l'Europe, soit parce que les chefs-d'œuvre et les modèles achetés ou acquis par les rois d'Espagne ou les artistes étrangers attirés par eux affluaient dans la Péninsule et proposaient des types infiniment variés à l'imitation des artistes indigènes. Enfin la plus vaste unité politique de l'Espagne coïncide précisément avec le grand mouvement de la renaissance, qui tendait à affaibHr dans l'Europe entière les traits caractéristiques de l'art chez les diverses nations, et à introduire partout le goût et l'imitation de l'antiquité grecque et des maîtres italiens. L'Espagne donc ne pouvait pas se soustraire à cette influence; mais ce que je veux dire, c'est qu'elle l'a subie sans perdre une certaine mdépendance qui marque en général les œuvres de ses artistes d'un cachet particulier. Pour ne parler ici que de la sculpture, et en réservant pour d'autres circonstances nos observations sur la peinture, je signalerai dans la statuaire espagnole un réalisme propre à l'Espagne, et dont il est difficile de se faire une idée sans avoir vu les églises et les musées où elle se produit.

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