CHAPITRE II 5S
Le réalisme dans Tart c'est la nature , le fait matériel adéquatement représenté; c'est la vérité crue, dépourvue de ridéal qui voile ce qu'elle a de choquant pour le« nerfs ou pour la susceptibilité morale. C'est la nature vraie, non pas le type adouci ou relevé par la convention. En Espagne, les scènes du Calvaire, de la Flagellation, du Martyre, de l'Extase dans la souffrance sont sculptées littéralement ; le sang, la boue mêlée de sang, les plaies profondes et tuméfiées, les lambeaux de peau qui pendent à demi arrachés , les meurtrissures violacées, tout est représenté au naturel; tous ces corps saignent comme dans un amphithéâtre de médecine ; la douleur se révèle dans les contorsions de la face, et les statues des morts sont des cadavres. Elles offrent à l'œil trompé tous les les signes du faciès hippocratique et du travail des vers qui commence.
Wilham fut saisi comme moi d'horripilation, à mesure que nos yeux, d'abord aveuglés en passant de la vive lumière du ciel d'Espagne au demi -jour du salon de Valladolid, découvraient dans l'ombre ces groupes de grandeur naturelle qui figurent la Passion du Sauveur. Il nous fut permis le soir de revoir ce musée aux flambeaux, comme nous avions vu la galerie des statues antiques au Vatican. A ces nouveaux jeux d'ombre et de lumière, des frissons glacés reparcoururent nos veines, et nous abrégeâmes la durée d'un spectacle par trop violent. Je comprends le culte ardent des Espagnols pour les saintes images : il est en harmonie même avec l'énergie de leur caractère; de plus, il était autrefois une réaction qationale contre la rehgion des musulmans, dominateurs iconoclastes de la Péninsule, et il
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est encore par sa vivacité même une réaction contre le protestantisme, repoussé de rEsi)agne avec une aversion aussi profonde que légitime.
Pourquoi les Espagnols ont-ils tant d'inclination pour les sujets douloureux, pour les scènes de souffrance physique et de mort, de pénitence et de morgue, pour les écorchés, pour l'ascétisme qui creuse les joues et les orbites des yeux? Je ne sais; tout est violent dans ce peuple, et je sens comme de mystérieux rapports entre l'art tel qu'il l'a compris et sa belliqueuse histoire, entre sa statuaire, son inquisition, ses guerres civiles, ses courses de taureaux, son mépris de la douleur et de la mort.
Mais ici prenons garde à une erreur ([ui serait une criante injustice. L'art espagnol est réaliste, il n'est pas matérialiste ; il a quelque chose de brutal quand il représente la sensation , ce qui frappe les sens ; mais il ne laisse pas s'échapper l'àme; il la retient et la fait reluire à travers cet appareil physique destiné, ce semble, à la mettre elle-même en relief par le contraste. L'âme est réfugiée dans l'œil ; elle brille dans le regard ; le divin Crucifié n'est point un Adonis ; le ciseau du sculpteur en a fait ce qu'en fait l'art oratoire sur les lèvres de tous les prédicateurs ; il a été plus loin que l'Évangile, qui ne peint pas les détails et les laisse seulement imaginer; il est sorti de la discrétion gardée par l'antique, par les classiques, qui en sont les imitateurs; mais il n'a pas oublié que le corps dont il est écrit : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas, est celui d'un Dieu, et la divinité apparaît toujours dans le calme des traits de Notre-Seigneur après son dernier
nin.iPrE iv jeune