‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 21 sur 159 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

soupir. La face de saint Barthélémy se contorsionne sous le couteau de Técorcheur; mais son regard ardemment tendu vers le ciel prouve de la manière la plus saisissante que le martyr a Tâme fixée sur la palme éternelle, sur Dieu qui lui envoie la force, la résignation et l'amour. Là, selon moi , là est le secret, là est la grandeur de Fart espagnol dans ses plus puissantes manifestations : elle est dans l'étroite alliance qu'on jugerait impossible de la nature rigoureusement copiée , de la sensation à son paroxysme avec le surnaturel et le mysticisme porté au comble et à l'extase.

En Espagne, on ne comprend pas bien la statue qui n'est pas peinte, la statuaire séparée de la peinture. L'image sculptée de pierre, de marbre, de bois, ne parle pas assez; l'illusion n'est pas complète par la plastique et le dessin ; à la ligne il faut ajouter la couleur, et alors c'est la nature, la réalité palpitante. Audessus des admirables bas-reliefs de bois et de bronze qui foisonnent dans les églises, le génie espagnol place donc la statuaire polychrome , les têtes , le nu de hautrelief et de ronde bosse peints d'après nature. Il est loin de l'antique et de la renaissance , qui ont si bien séparé les deux arts.

Pour le peuple espagnol, ce n'est pas assez de la peinture comme complément de la sculpture; la couleur étendue au pinceau est encore trop morte; elle ne donne pas la transparence de l'œil , par exemple , et les statues peintes regardent sans voir. On a donc recours à l'émail. Les yeux en émail sont fréquemment employés, et l'on sait qu'ils simulent la vie à faire mal au spectateur. Un jour, à l'institut de Cordoue, je revêtis, dans

la sacristie, les ornements liturgiques pour la célébration de la messe, puis je levai la tête, cherchant le crucifix à saluer avant de marcher à l'autel ; mon regard rencontra un buste qui sortait du mur, et qui me regardait lui-même avec ses yeux d'émail; le rayon visuel était un peu louche, mais très peu. Je reculai, surpris et presque effrayé ; le regard des prunelles vivantes resta fixé sur moi tout le temps du saint sacrifice; mes efforts pour m'en débarrasser furent inutiles, et il vint encore la nuit suivante retarder et troubler mon sommeil. Je m'en plaignis à l'un des directeurs du collège.

« C'est le portrait authentique de saint Ignace, me répondit-il , un chef-d'œuvre. On nous en a offert son poids d'or. »

La couleur et l'émail ne suffisent pas au goût réaliste de ce peuple étrange. Il met aux statues des cheveux naturels, des perruques. On rencontre en Espagne des crucifix d'un mètre cinquante centimètres à deux mètres de haut, (jui ont de vrais cheveux. Gela nous répugnait, à nous autres étrangers, d'autant plus que ces chevelures ne sont l'objet d'aucun soin. La poussière s'y ramasse, et l'effet, je vous assure, n'est plus guère artistique. William fit plusieurs fois cette observation dans le cours de notre voyage ; et il se montrait également choqué à la vue des chevelures de femmes appendues à la muraille dans certains sanctuaires dédiés à quelque madone particulièrement vénérée. C'est un genre d'ex-voto que les femmes espagnoles apprécient beaucoup, et dont elles ont propagé l'usage hors de leur pays , comme on peut le voir à la chapelle de Santa- Cruz, à Oran.

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