‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 5 sur 159 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'espagnol qu'on peut faire le tour du monde : cela s'explique par la proportion relative de l'émigration des familles européennes sur les différents points du globe. L'italien ne s'est propagé que dans la partie orientale du bassin de la Méditerranée; le français, l'allemand n'ont en dehors de l'Europe et de la société lettrée que

des conquêtes fort restreintes. L'Angleterre, elle, a posé son pied sur les plus magnifiques stations maritimes et commerciales de la terre. Regardez la mappemonde, un planisphère, vous la trouverez partout: dans l'Amérique du Nord, dans les îlots perdus du grand Océan; dans l'Inde, dans l'extrême Orient, au Cap, en Australie. La race espagnole partage avec la nôtre l'Amérique; la Havane et les Philippines sont d'admirables joyaux de la couronne de Castille ; et l'on parle l'espagnol et le portugais, qui est un dialecte, sur les côtes occidentales de l'Afrique et de l'Inde. » Le postillon sonnait du cor, et rappelait en ce mo-

ment les voyageurs à leurs places respectives. Nous reprîmes la nôtre, et bientôt la diligencia del norte in mediodia de Espana (diligence du nord et du midi de l'Espagne), entraînée par douze mules vigoureuses, fit voler en tourbillons la poussière du chemin.

Cette voiture ressemble aux grandes diligences que nous avons encore sur quelques routes, et que nous possédions partout en France avant que le réseau des chemins de fer se fût développé dans tous les sens. Elle se compose de trois compartiments et de Timpériale. Mais en Espagne l'impériale se nomme coupé, et le coupé berlina^ de là parfois des erreurs fort désagréables pour les voyageurs français, qui ont cru demander la meilleure place et n'ont que la plus élevée. La herlina coûte fort cher. J'ai remarqué que le conducteur nous appelait simplement hombres à la rotonde; sehores ou cabal- /ero^, -lorsque nous étions à l'intérieur; à la berline, il nous saluait volontiers du titre A' hidalgos. Hombre veut dire homme ; senor équivaut à monsieur ; cabattero signifie proprement chevalier ou tout au moins cavalier : c'est un terme de courtoisie et de patriotisme qui , sur cette terre classique de la chevalerie, rappelle les preux d'autrefois, toujours à cheval pour guerroyer contre les Maures; on le prodigue à tous les individus, militaires, civils, ecclésiastiques même, et nous lui trouvions un parfum essentiellement espagnol. Le nom A' hidalgo est un titre de noblesse qui se décompose soit en ces mots : hijo de algOy enfant de quelque chose ou possédant quel- (jue héritage ; soit en ceux-ci : hijo de los Godos, enfant des Goths ou descendant des anciennes familles wisigothes, qui ont reconquis le pays sur les Maures. L'hi-

dalgo est donc, à un certain degré, noble et gentilhomme. Nous nous laissions donner de Ykidalgo, malgré notre roture; cette expression ne nous semblait pas ridicule et servile comme Vecceltenza de Naples ou de Florence. Les diligences espagnoles diffèrent sensiblement des nôtres pour Tattelage et la manière dont elles sont conduites. On y attelle deux à deux une douzaine de mules, ou bien des chevaux et des mules plus vigoureuses, aussi rapides et plus infatigables que les chevaux. Les colliers de grelots, les panaches, les pompons de laine verte, jaune et rouge, anciennes couleurs aimées des Maures, donnent à cette longue file de mules une physionomie fort curieuse. Le postillon monte à cheval en tête de Tattelage ; il y reste de grandes heures à un trot des plus fatigants, et qui semblerait devoir briser les constitutions les plus robustes. Trop éloigné du char pour atteindre de son fouet toutes les mules qu'il frappe en se retournant sur la selle, il est aidé par le zagal; celui-ci est un jeune homme qui s'assoit près du conducteur, mais qui descend de son siège et y remonte avec une rapidité et une adresse prestigieuses, alors même que la diligence est lancée à fond de train. Il distribue , avec une violence trop souvent révoltante, les coups de fouet et de manche de fouet aux mules paresseuses ou rétives; car il en est de l'Espagnol comme de l'Arabe, l'un et l'autre sont à la fois très durs et très bons dans la manière de traiter les animaux. L'Arabe aime son cheval et se priverait pour lui du nécessaire ; il se plaît à le parer de riches harnais, d'une selle de velours brodée d'or ; mais il ne lui épargne pas Teffort ni la fatigue, et il se glorifie de tracer de la pointe de

l'éperon un sillon sanglant qui commence au milieu du ventre et remonte sur les flancs jusqu'à Tépine dorsale. L'Espagnol n'a point assez de plumets, de pompons, de clochettes pour ses mules ; il les excite en les flattant des beaux noms de coronela! capitana! ce qui ne l'empêche point de leur rompre les os. Le zagal exerce un métier fort pénible ; il ne prend pas de repos, et quand il ne stimule pas l'attelage à tour de bras, c'est à force de paroles et de cris, qui fatiguent le voyageur assoupi dans la berline et ressemblent au bruit que font plusieurs hommes qui se disputent. Quant au mayoralon conducteur, il garde la haute direction de l'équipage, et lui seul est en rapport avec les voyageurs. Il n'est point obsédé de denwindes de pourboires. Le pourboire, le drink-money, le trink-geld^ sont connus dans le Nord ; mais en Italie, c'est la buona mano; chez les Arabes d'Orient, le batchich; en Espagne on ne réclame rien. On voit par là que si l'Italien est mendiant, il n'est pas ivrogne, et que l'Espagnol n'est ni l'un ni l'autre.

On se tromperait beaucoup si l'on comptait parcourir toute l'Espagne dans une diligence comme celle qui nous emportait à travers les champs de maïs de la vallée de la Bidassoa. Cette voiture est une importation française, non pas un véhicule national. On va le voir.

Les Maures voyageaient et voyagent encore à cheval. Ils ont négligé les voies romaines qui sillonnaient la Péninsule, où l'on en comptait vingt- neuf de première classe. Les Espagnols du moyen âge chevauchaient à la façon des Maures, et ils s'accoutumèrent à se passer de grandes routes. Les transports de marchandises se firent à dos de mules. Cependant le clergé, les moines, cons-

truisirent des chemins commodes pour mener aux lieux des pèlerinages les plus célèbres, au Mont-Serrat, par exemple, et aux couvents du premier ordre. Les rois ont agi de même en faveur de leurs châteaux de plaisance et de leurs résidences d'été ; mais ils n'ont pas compris l'importance des routes spacieuses pour le commerce, l'agriculture et tous les intérêts de la nation. Toutefois les descendants espagnols de Louis XIV héritèrent, jusqu'à un certain point, du sentiment qu'avait ce monarque des résultats féconds attachés aux travaux publics de ce genre, et ils relièrent à Madrid les principales villes du royaume. Bien qu'assez mal entretenus jusqu'à ces derniers temps, les caminos reaies étaient un grand progrès sur les sentiers souvent impraticables qui rendent encore plusieurs parties de l'Espagne presque inaccessibles à l'étranger.

Le règne d'Isabelle II marque l'ère nouvelle des chemins de fer, qui se construisent en Espagne avec une remarquable activité, et dont les actions, recherchées sur les marchés publics, prouveraient à elles seules combien grandes sont les richesses du pays et les espérances qu'il fait naître pour l'avenir. Quelques années de paix ont suffi pour produire en Espagne un élan qui réalise des projets dont les Anglais surtout s'étaient beaucoup moqués. Ils rappelaient avec ironie le dicton populaire : En Espana^ se empieza tarde, se concluie nimcck^ € En Espagne, on commence tard, on ne finit jamais. » Et voici que les lignes de fer se déroulent comme par enchantement à travers les montagnes, les plaines et les plateaux même dépeuplés. Encore un peu, et les grands traits du réseau péninsulaire seront des-

sinés. Madrid communique avec Tolède, Valence et Alicante. Un embranchement pousse vers le sud et tend à rejoindre, à travers la Sierra-Morena, la ligne terminée de Cordoue à Cadix» De Madrid part encore un puissant rameau qui doit rejoindre à Saragosse la ligne de Bilbao à Barcelone. Bientôt enfin se rencontreront à Valladolid , sur la voie ferrée de cette ville à Santander, les travailleurs qui poursuivent, du nord au midi et du midi au nord, la ligne de Madrid à Bayonne, c'est-àdire la ligne de Cadix à Paris, à Vienne, à Trieste, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg.

Le peuple espagnol, loin de voir avec peine ces grandes entreprises, s'en réjouit et il en est fier. Nous constations, William et moi, la niaiserie des préjugés dont M. Ford a saturé son Handbook. Selon cet écrivain , le peuple espagnol ,. qui haïrait le mouvement à Fégal des Turcs, devait s'ameuter contre les étrangers et les hérétiques employés à là construction des voies ferrées ; les muletiers dépossédés allaient s'insurger pour empêcher les richesses du pays de passer par d'autres mains que les leurs. Mais, au contraire, les hommes de toute classe se montrent reconnaissants envers les étrangers, envers les Français surtout, qui ont contribué à doter la Péninsule de ses utiles et magnifiques ouvrages. Seulement ils aspirent, par un amourpropre des plus louables, au jour où l'Espagne aura formé un assez grand nombre d'ingénieurs, de mécaniciens et de bons ou\Tiers pour se suffire à elle-même.

L'Espagne, on pourra le dire, aura eu ses chemins de fer avant d'avoir des routes ; les véhicules primitifs les plus grossiers se croisent dans ses pro\inces avec

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