CHAPITRE V
élevé, si sec, si découvert! Le soir, la poussière y forme une brume épaisse que le gaz des lanternes municipales a peine à percer : on dirait les brouillards de la Seine à certains jours ou ceux de la Tamise. En vain passent et repassent les charrettes avec leur tonneau d'eau, allongé d'un boyau qu'on secoue par derrière en manière d'arrosoir. Ce système antédiluvien est impuissant à remédier au mal. Quelques secondes, et la poussière monte de plus belle à la gorge des promeneurs.
Autour du bassin de la fontaine se presse une couronne d'infortunés qui cherchent à respirer un peu de fraîcheur. Et de pauvres gens spéculent sur la soif de la foule et sur l'aridité des lèvres de tous, en offrant, sur une simple assiette , un simple verre d'eau puisée à l'instant même au bord du réservoir. De tous côtés s'élève un cri aigu : Agua! agua! de l'eau ! de l'eau ! Je crois vraiment qu'il sort de toutes les poitrines ; et si pressant, si fortement articulé, qu'on dirait un appel au secours contre l'incendie.
La foule, qui stationne plutôt qu'elle ne se promène à la Puerta del Sol , n'est guère composée que d'hommes. Ils y descendent des rues adjacentes comme dans un entonnoir. Et l'on s'aperçoit tout de suite, mais avec regret, de la disparition des modes nationales dans les costumes masculins, du progrès fatal qui nivelle les peuples et qui envahit malheureusement les provinces elles-mêmes. tyrannie des modes françaises, anglaises, parisiennes surtout! Lorsque Charles III, le quatrième des Bourbons qui ont régné sur l'Espagne depuis l'an 1700, voulut supprimer les chapeaux ra-
battus et ces longs manteaux de drap brun qui vont si bien à la brune figure et à la physionomie grave des Castillans, il détermina une insurrection menaçante pour sa dynastie. Des clameurs formidables retentirent, au nom des costumes et des coutumes de la nation , contre l'introduction des usages étrangers. Madrid se souleva en 1765, et les gardes wallones (flamandes) de service au palais, qui firent seules leur devoir, furent massacrées par le peuple. Le roi se sauva non sans peine à Aranjuez ; il fallut toute l'énergie du comte d'Aranda, de triste mémoire, pour rétablir Tordre sans tolérer le sombrero mystérieux, effroi de la police. Encore le comte dut-il fermer les yeux sur l'ample manteau, qui, diminuant légèrement ses plis, continua de cacher aux alguazils la partie inférieure du visage des Castillans. Les jésuites, injustement soupçonnés d'avoir encouragé le mouvement populaire en faveur du costume national, furent bannis sans jugement, comme toujours, et de la manière la plus inique et la plus cruelle , par ce d'Aranda qui se consolait , aux applaudissements de nos prétendus philosophes , d'avoir violé les premiers principes de la justice, les maximes de l'honneur et les droits de la religion.
Voilà comment , il y a moins d'un siècle , l'Espagnol tenait à ses us et traditions; telles sont les graves conséquences qu'entraînait un édit royal touchant à quelque partie du costume national ; et maintenant les modes françaises, sans secousse et sans effort, imposent au Castillan méconnaissable le paletot mesquin, nos feutres les plus ridicules et du plus mauvais aloi. Les visages, il est vrai, sont à découvert, et l'habit ne