CHAPITRE V
saurait dissimuler facilement les longues épées, les dagues homicides. Mais les mœurs ne sauraient- elles s'adoucir sans que les hommes s'enlaidissent?
C'est à la promenade du Prado, mieux qu'à la Puerta del Sol, qu'il faut voir la population madrilène. Au coucher du soleil, les équipages élégants y arrivent par l'allée d'arbres de la rue d'Alcala , où les chevaux andalous caracolent fièrement entre les rangées paisibles des promeneurs à pied. Le Prado n'a pas moins de trois kilomètres de longueur; mais la foule ne s'y presse que dans cette partie la mieux entretenue des promenades espagnoles qu'on nomme le Salon. Tandis que les équipages et les cavaliers circulent autour de cette enceinte réservée , elle se remplit d'une affluence brillante que les toilettes espagnoles, la grâce particulière aux Madrilènes, la douceur de l'air, la sérénité du ciel, les suaves parfums des fleurs rendent séduisante surtout pour l'étranger.
Un grand obélisque égyptien se dresse au bout du Salon, près de la fontaine de l'Alcachofa (de l'Artichaut). On dirait un Levantin égaré parmi nous, qui regarde la foule un jour de fête et tranche sur elle par son costume et sa physionomie orientale ; ou un Pharaon sorti de ses bandelettes et de son cercueil à hiéroglyphes, pour voir ce qui se passe sur terre et si les choses ont bien changé à trois mille ans d'intervalle.
Vers l'autre extrémité, vous apercevez les flèches neuves de l'église Saint- Jérôme ; car, en Espagne, rien n'est complet sans l'image de la religion ; et tout auprès s'élève la cheminée à gueule noircie de quelque usine à gaz : preuve que l'Espagne saura bien allier ses
vieilles et saintes croyances à l'activité industrielle et à Texploitation des modernes découvertes.
Pour moi, un bonheur durant mes voyages, c'est de m'isoler dans la foule et de philosopher ainsi , dans le silence et le secret, au milieu du peuple que j'observe. WiUiam m'avait quitté pour accompagner des compatriotes que le hasard amenait à cette heure à Madrid.
Où les Anglais ne se rencontrent-ils pas? Sur les navires et dans les wagons, au sein du désert et sur l'asphalte des grandes villes, au penchant des glaciers et dans les musées, sur tous les chemins des deux hémisphères, vous les retrouvez taillés en échalas ou rebondis comme des dames-jeannes, raides et absolus, gauches, blonds, roux, incomplètement désennuyés, le visage encadré dans un col empesé et dans de larges favoris; le front ceint du chapeau qui fuit par derrière, avec cette grâce que tout le monde connaît.
Une apparition de ce genre m'avait tiré un instant de ma rêverie au Prado. Je me dédommageai en reportant les yeux sur les détails du Salon. Dans l'allée latérale, les petites filles, vives et gracieuses comme des anges, faisaient des rondes sous les regards heureux de leurs mères ; et les tout petits enfants , portés par leurs nourrices galiciennes au costume aussi éclatant qu'original , étendaient leurs petits bras vers la ronde tourbillonnante, mais trop grande pour eux. On les consolait en leur accordant une promenade dans les chars légers conduits par deux chèvres, ou par des agneaux blancs ornés de rubans roses.
Tout le long des allées d'arbres se range une file d'étagères garnies de jarres en terre grise et poreuse.