‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 66 sur 159 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

laissent sentir au fond de notre être un vide et qu'elles nous élèvent k Dieu, la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle.

Je quittais la promenade bercé de songes aux ailes diaprés; tout me souriait à travers le prisme enchanteur du Prado madrilène. Je m'engageais machinalement dans la rue San-Geronimo, où régnaient les ombres de la nuit, lorsque je distinguai à mes pieds, dans Tangle du mur et d'une borne, un groupe éclairé des rayons partis de la fenêtre d'un splendide hôtel. C'était une mendiante , une femme aveugle , une pauvre mère qui pressait sur son sein un enfant pâle et endormi. A côté d'elle gisait une guitare, dont elle n'avait plus la force de se servir sans doute ; car ses joues étaient creuses et ses bras, demi-nus, bien amaigris. Oh! comme les songes du Prado s'évanouirent, comme la réalité de la vie m'apparut derrière le voile déchiré! comme mon cœur se gonfla! Les heures précédentes, revenant à ma pensée , m'apportaient une sorte de remords, le remords d'être heureux. Qu'une aumône alors fait de bien ! Je dis surtout à celui qui la donne.

Les aveugles sont très nombreux en Espagne, où l'air est sec, la lumière du jour très vive, les nuits très froides, le peuple peu soucieux des précautions hygiéniques. Ils ont presque tous une guitare, dont leurs doigts tirent un accord triste et monotone ; ou bien ils vendent aux fumeurs les certllos, petites bougies qui tiennent lieu des allumettes chimiques.

Ici le mendiant s'appelle pordiosero, car il demande toujours au nom de Dieu , por Dios , il invoque Notre- Seigneur et Notre-Dame, ce que les pauvres parmi

nous ne font pas aussi communément. Quand ils ne le feront plus du tout, malheur aux pauvres et aux riches!

Je rentrais à Thôtel au moment où , selon la coutume, une foule de gamins descendaient en courant de la rue Montera , le bras chargé des feuilles encore humides du journal du soir. Tout en se précipitant à travers piétons et voitures, vers les points où le journal se débite le mieux , ils crient à percer le tympan : La Correspondencid'd'd ! La Correspondencia de esta noche ! Ce n'est pas sans peine que j'en arrête un dans sa course, pour échanger le numéro du journal contre un cuartOy moins d'un sou; le muchacho repart comme un trait. Il ne crierait pas mieux quand il serait le rédacteur en chef du journal.

A ce propos je puis dire un mot des journaux espagnols. En général, ils valent mieux que les nôtres au point de vue de la logique et du raisonnement. Grâce à l'influence puissante et universelle de la foi catholique , les premiers principes , qui sont la base du bon sens, de la droite raison, n'ont pas encore fléchi en Espagne dans un aussi grand nombre d'esprits que parmi nous. Le sophisme, l'absurde, le paradoxe, le mensonge débouté, qui défrayent si souvent les colonnes des journaux impies et révolutionnaires de France, ont ici moins de chances de succès que nulle part ailleurs en Europe. Puisse durer cet heureux état dé choses et l'esprit public du pays qui a produit les sainte Thérèse , les Suarez , et tant de fermes théologiens, repousser avec mépris certaines feuilles d'où s'échappe une odeur nauséabonde, qui rappelle la presse des cabarets de France.

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