CHAPITRE V
Gomment se fait- il pourtant que les Espagnols, si fiers d'être eux-mêmes , eux dont la littérature dramatique a été Tune des sources du théâtre français , eux les initiateurs de Corneille, ou plutôt de l'Europe ; comment se fait-il qu'ils s'abaissent à traduire, pour leurs théâtres et leurs feuilletons, tant de misérables productions de la France contemporaine? Qu'ont-ils affaire de cette malsaine littérature? Autrefois Thomas Corneille leur emprunta toutes ses tragédies ; Pierre Corneille prit le Cid de Guillaume de Castro, Héraclius de Calderon, le Menteur de Jean Alarcon, qui a composé la Verdad sospechosa (la Vérité suspecte); Molière doit à l'Espagne le Festin de Pierre y sa Prin-cesse dÉlide est calquée sur une pièce d'Augustin Moreno; et la Marianne de Voltaire est parente du Tetrarca de Jérusalem de Calderon. Les rôles sont bien changés ; et l'on ne peut trop souhaiter qu'une réaction salutaire empêche la littérature espagnole de s'abâtardir et de s'embourber dans les piètres écrits de nos dramaturges et romanciers. '
Un trait caractéristique des journaux espagnols, c'est le Diario de las familias ou le Journal des familles, qui se trouve à la fin de chaque feuille. On y annonce le saint de chaque jour, les quarante heures dans les églises, les offices particuliers des paroisses, et l'on y indique les prédicateurs qui doivent se faire entendre ; mais tout cela pêle-mêle avec les pièces de théâtre et le nom des acteurs qui doivent jouer le soir. Les mœurs françaises n'accepteraient pas facilement cet assemblage.
William rentra lorsque je commençais à m'endormir
sur la Correspondencia. Il était peu satisfait de ses compatriotes. € Ce sont de braves gens, me dit-il, mais bouchés; ils ne comprennent rien à TEspagne et ne dissertent que sur les vins, les mantilles, les puros de la Havane et la température. Il leur manque un sens et même plusieurs: le sens esthétique, le sens religieux et un peu le sens moral.
€ En vous quittant, nous nous dirigeâmes vers le jardin botanique, et je les entraînai à Notre-Dame d*Atocha, où la foule se portait afin de rendre au Ciel des actions de grâces pour les récentes victoires de l'Espagne au Maroc. Nous entrâmes dans Téglise; mais je rappelai en vain à mes gentlemen qu'elle est un monument de la piété de Charles- Quint, un sanctuaire comblé des offrandes de la maison royale d'Espagne, qui y célèbre les mariages de ses membres et y reçoit de l'armée le serment de fidéhté; en vain montrai- je cette glorieuse frise formée de nombreux drapeaux enlevés aux ennemis de l'Espagne ; rien ne fixa l'attention de mes honorables compagnons , pas même la musique délicieuse et théâtrale qui se faisait entendre dans l'enceinte sacrée , et qui pourtant aurait dû être de leur goût. C'est à peine s'ils me laissèrent le temps d'achever une prière devant la célèbre image de la Vierge, qui brillait du feu des diamants au milieu des cierges , comme une splendide constellation parmi les étoiles d'un moins vif éclat.
€ En dehors de la chapelle et à la porte du cloître qui la précède, ils s'arrêtèrent plus volontiers à considérer la foule , et je copiai alors l'inscription en vers exposée pour la circonstance sur la façade de l'édifice,